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Cher auteur

Chère Zlaw,        Ça n'a pas beaucoup d'importance lequel de tes personnages je suis. On est tous d'accord. Bons fonds, mauvais fonds, jeunes, vieux, faibles ou puissants : on est unanimes lorsqu'il s'agit de toi, même si chacun à notre manière, tu t'en doutes. Et tu sais, tu nous as unis bien avant qu'on se rende compte qu'on pouvait l'être. En racontant nos histoires.        Je pense que la première chose qu'on voudrait te dire, c'est merci. Merci pour ton temps, pour tes efforts, pour ta présence. Merci de nous voir, nous comprendre, nous défendre même quand tu ne nous aimes pas ou n'es pas d'accord avec nous, même quand tu n'agirais jamais de cette façon toi-même. Merci de respecter notre chemin, aussi tortueux soit-il, ou parfois inversement, sans grande originalité. Merci de ta pudeur comme de ton exubérance, selon les circonstances. Personne ne pense jamais que son histoire mérite d'être racontée, encor...

Transport commun

Ma passagère actuelle s'appelle Dana. Elle a 23 ans, les yeux gris-vert, et de courts cheveux blonds. Assise au fond de ma barque, son baluchon à côté d'elle, elle profite du paysage, un léger sourire flottant sur ses lèvres. Pour ma part debout à l'avant de l'embarcation, je nous fais avancer à lents et amples coups de rame. Je n'ai jamais deux fois le même passager. Et non, ce n'est pas dû à la piètre qualité de mon service, au contraire ; c'est simplement une facétie de ce que j'offre. Toujours est-il que, par conséquent, je me plais à scruter chaque voyageur avec une certaine intensité. La jeune femme semble apprécier la fine couche de brume blanche en suspension quelques millimètres au-dessus de la surface de l'eau. Si je ne l'en avais pas dissuadée d'un hochement de tête à la négative, elle aurait sans doute même oser effleurer le liquide noir et opaque sur lequel nous voguons tranquillement, d'ordinaire peu encourageant. Même l...

Aller simple

Je vais enfin m'offrir ce voyage dont j'ai toujours rêvé. J'ai un peu pris cette décision sur un coup de tête, voire beaucoup, mais qu'importe. Si je ne suis pas spécialement impulsive par nature, quand on a une idée qui nous revient sans cesse à l'esprit, on finit par en arriver à un point où on ne peut plus l'ignorer, il faut se lancer. Je n'ai pas l'impression d'avoir eu le choix. Ça s'est juste imposé à moi. Il fallait que j'entreprenne cette aventure, aucune autre option n'était plus possible. J'ai prévu de laisser une lettre à mon frère. C'est rétro, mais on a un côté vieux jeu, tous les deux. Il m'a bien envoyé une lettre manuscrite pour me faire part de son mariage. Je serais d'ailleurs déçue de rater ça, comme je lui en parle justement dans ma propre missive. Ce n'est cependant même pas certain que je ne sois effectivement pas là le jour J, de toute façon, donc rien n'est perdu. J'ai fait mon sac, j...

Point de Non-Retour

— Tu as faim ? La voix de sa fiancée sort David de ses pensées. Il décolle son front de la vitre et retire son menton de son poing, s'arrachant à sa contemplation passive du ruissellement des gouttes de pluie sur le verre trempé. Il observe la conductrice de la voiture pendant quelques secondes, comme pondérant sa réponse, ou peut-être même carrément la question qu'on lui pose : — Non, ça va, merci, il finit par pratiquement murmurer. Jill se permet un coup d'œil de côté, pour s'assurer qu'il sourit. C'est pâle, mais elle s'en contentera. — Tu es sûr ? Il n'y a pas à manger à la maison, donc autant s'arrêter maintenant, elle se permet d'insister. — C'est comme tu veux… Le sourire du jeune homme s'élargit légèrement, et la rouquine se détend un peu. Le silence retombe alors dans le véhicule, et les yeux de David retournent machinalement vers l'eau que la vitesse fait filer sur la carrosserie. Tout à cette observation, il n'a...

Le monde est une île

Le monde est une île. La première fois que tu m'as dit ça, je n'étais pas sûre de t'avoir bien entendu. Je me souviens avoir froncé les sourcils et t'avoir demandé de répéter. C'était notre premier rendez-vous, nous marchions dans la rue, à la vitesse d'escargots, sans destination ni horaire, juste à discuter, divaguer, à apprendre à nous connaître. Tu aurais pu laisser tomber à ce moment-là. Tu aurais pu saisir la perche qui n'en était pas une et retirer ce que tu venais de dire, de peur de passer pour un imbécile dès le début, ou à l'inverse parce que tu ne savais pas encore si moi j'en valais la peine. Mais tu as insisté. Le monde est une île. Alors j'ai souri, parce que je me suis doutée que c'était une théorie que tu avais dû mettre un certain temps à échafauder, et que je n'avais donc pas le droit de me moquer. J'étais également flattée que tu la partages avec moi, surtout alors que je ne la comprenais pas. Bon, d'accord...

Exil

— Ce sera à quel nom, Monsieur ? — … Alors que la guichetière me demande mon patronyme en souriant, je suis frappé par le symbolisme de cette étape, souligné par le fait que c'est la première fois que je la franchis seul. Je me remémore soudain avec une étonnante clarté tous mes changements de nom, ainsi que la première personne à qui j'ai dû donner chacun de ces alias. Dans mon plus ancien souvenir sur le sujet, j'avais à peu près six ans, et je voyageais avec un grand groupe de gens d'âges divers ; dans le dernier, datant d'il y a à peine plus de dix-huit mois, je n'étais qu'avec ma mère adoptive, de seulement vingt ans mon aînée. Entre ces deux instants ancrés dans ma mémoire, petit à petit, les rangs de mes accompagnateurs se sont réduits. Les plus jeunes ont disparus les premiers, puis les plus vieux, en masse. Ensuite, lorsqu'il n'est plus resté que les individus d'âge moyen, si la fréquence des disparitions n'a jamais vraiment dimin...

Conte de faits

Il était une fois un prince d'une grande beauté, aux cheveux blonds comme les blés et aux yeux bleus comme un ciel d'Été. Cependant, nonobstant ses traits si charmants, le prince était d'un tempérament violent, au point que les gens le disaient parfois buveur de sang. Il n'attendait en effet pas d'être sur un champ de bataille pour délester quelqu'un de ses entrailles, et la moindre menace vis à vis de ses ouailles entraînait immédiatement de terribles représailles. Il faisait de la charpie de quiconque s'avérait un ennemi, et à ses heures d'ennui il suffisait qu'on ne se montre pas un ami pour être victime de toute sa vilénie. Mais à dire vrai, grâce à ses méfaits, son royaume prospérait. Malgré toutes ses monstruosités, la sécurité de ses citoyens était assurée. Personne n'aurait osé se balader à la nuit tombée dans une ruelle peu éclairée, et pourtant aucun de ses sujets n'aurait songé protester à ses activités. Lorsque des cris retenti...

Fil entropique

Côté à côte, tout en noir comme toujours, les deux amis observent, avec une fascination qu'on pourrait qualifier de malsaine, les faibles soubresauts qui agitent encore parfois la main de la jeune femme à quelques mètres d'eux. Voilà plusieurs heures qu'ils l'ont repérée, et plus le temps passe, moins le mouvement est fréquent, et surtout plus il semble faible. Être laissée pour morte et enterrée sur le bas-côté dans une tombe superficielle aura cet effet… Ont-ils songé à appeler les secours ? Si on veut. Le garçon qui criait au loup pourrait avoir été une parodie de leur histoire. Leur simple présence implique qu'il est arrivé malheur à quelqu'un, et pourtant personne ne réagit plus, désormais. Il a fallu longtemps pour que les gens comprennent qu'ils n'étaient que les témoins des événements funestes et non leur cause, et cessent de les chasser pour au contraire surveiller leurs allées et venues, mais pendant une période on s'assurait effectivemen...

Filature

D'un dernier coup de pagaie, j'amène mon canoë de fortune contre la rive. Je me saisis ensuite de chaque côté de mon embarcation pour m'en extirper ; l'eau est froide, mais ce qui m'importe le plus c'est que son niveau ne m'arrive qu'à mi-cuisse, mes vêtements ainsi commodément épargnés. Je sors du lac en traînant mon fidèle esquif derrière moi, et après y avoir récupéré mes affaires, je le mets en appui sur un arbre, pour qu'il sèche d'ici à mon retour. Je pose tout mon bardas au pied de ce même arbre, et n'y prélève que le strict minimum : arc, carquois, couteau de chasse, et sac à gibier. Je m'enfonce ensuite dans les bois, d'un pas furtif mais assuré. Mon regard alterne entre le sol et les alentours, cherchant d'éventuelles traces d'animaux, qui me permettraient de commencer la traque de mon déjeuner. Je pêche depuis un moment, alors j'ai jugé ce matin qu'il était temps de faire varier l'origine de mes protéin...

Point de vue

Un homme d'une cinquantaine d'années, avec une petite moustache noire, portant un costume trois pièces anthracite, est occupé à lire le journal, assis dans un fauteuil doublé de velours vert, jambes croisées. A l'une des nombreuses fenêtres du salon, une jeune femme, dans une longue robe bleu nuit, a la tête baissée et les yeux fermés. — Je ne comprends vraiment pas quel est le problème, observe l'homme sans sourciller, poursuivant une conversation déjà commencée. — Nous étions supposés nous marier dans deux jours, Père, grince la demoiselle. — Tu n'as jamais vu son visage ! il s'exclame, levant brièvement les yeux au ciel. — Tu n'avais jamais vu Mère, avant vos épousailles, proteste sa fille. — Les temps étaient différents. Aujourd'hui, les gens veulent se voir avant de s'épouser, il rétorque en haussant les épaules. — Pourquoi, si Mère et toi n'avez pas eu à vous voir pour vous promettre l'un à l'autre, devrais-je pour ma part res...

Troglodytes

J'ai entendu les histoires. à propos de mondes où la lumière est synonyme de sûreté, et la pénombre n'inspire au contraire qu'inquiétude. Des mondes où seulement ce qu'il y a de plus vicieux s'épanouit dans les ténèbres. Vampires, violeurs, démons, assassins, spectres, kidnappeurs, garous. Autant de monstres que le jour neutralise, ou bien auxquels le couvert de la nuit confère leur petit pouvoir. Je vis dans un monde différent de ceux-là. Ici, la lumière, solaire ou non d'ailleurs, implique généralement la mort. Voire pire. Autre part, notre espèce a su dominer toutes les autres, les soumettre, les pousser à l'extinction, les phagocyter, ou les tenir à distance ; ici, nous sommes faibles, le dernier maillon de la chaîne alimentaire, la lie des êtres vivants, moins que rien. Nous ne prospérons qu'en nous terrant dans des souterrains si abyssaux qu'aucune autre créature n'ose jamais y pénétrer. Je me souviens de la première fois que j'ai vu ...