3x05 - Poudre aux yeux (7/18) - Coup bas

Peu après que Jena et Markus se sont retrouvés au même endroit sans se concerter, ils ont réquisitionné Rob pour partir à la recherche de Daisy. Dès qu’il a été présumé qu’elle était au centre de la monumentale dispute de Siegfried et Vladas, son absence du travail a trouvé son explication. La bonne nouvelle, c’est qu’elle n’est pas en danger à cause de la situation générale de leur fine équipe. La moins bonne nouvelle, c’est qu’elle est suffisamment affectée par le conflit entre ses deux maris pour s’isoler. La trouver semblait donc à propos. Comme Caroline a refusé de se mêler à la situation à partir du moment où elle l’a constatée, son compagnon d’infortune a été la personne toute désignée pour localiser l’infirmière. Ça ne lui a pas pris longtemps, mais il a curieusement refusé de communiquer son emplacement lorsqu’il l’a déterminé. Il a même insisté pour être celui à l’approcher, comme parti neutre, ce à quoi personne n’avait rien pu dire.

— Est-ce que ça va ? demande le jeune homme à canne en s’approchant du banc sur lequel la jolie brune aux yeux bleus a pris place, sur les bords du lac qui borde leur ville.

Mi-Octobre passé, les températures ne sont pas clémentes, et l’endroit est pour ainsi dire désert. Perdue dans ses pensées, l’infirmière est doucement surprise par son apparition :

— Huh ? Oh, oui. Merci, tu es gentil, elle lui répond presque machinalement.

Elle se pousse à sourire, comme à son habitude, chaleureuse en toutes circonstances. Son geste rapide essuie ses larmes, mais il ne peut pas en effacer les traces sur ses joues.

— Tu es en train de pleurer, quand même, Robert met volontairement les pieds dans le plat, jugeant inutile de tourner autour du pot.

— C’est probablement hormonal, elle marmonne.

— Donc c’est que tu es enceinte, qui cause souci ? il poursuit dans sa lancée volontairement sans filtre.

Elle hoquette de surprise à cette approche plus que directe, tandis qu’il contemple l’horizon, sa main libre dans sa poche, très nonchalant.

— Ça a été rapide, elle commente en baissant les yeux vers ses doigts qu’elles entortillent les uns dans les autres.

Elle se doute bien que les deux seuls qu’elle a déjà mises au courant n’en ont encore parlé à personne. Lorsqu’elle les a laissés, plus tôt dans la matinée, ils pouvaient à peine s’exprimer dans une langue qu’elle comprend. Ils étaient si furieux qu’ils n’ont peut-être même pas remarqué son départ. Il lui paraît donc très improbable qu’ils aient laissé qui que ce soit entrer dans leur ring.

— Si ça te rassure, j’étais étudiant en médecine, jusqu’à il y a un peu plus d’une semaine, il s’excuse du mieux qu’il peut de son intrusion dans ses affaires personnelles.

Lorsqu’il a appris que la jeune femme était introuvable et ses époux furibonds à son sujet, l’information est immédiatement ressortie de sa recherche rapide dans son nouvel environnement secondaire ; il n’a pas fait exprès de tomber dessus. C’est l’une des raisons pour lesquelles il a insisté pour être celui à venir la trouver : il voulait lui épargner cette révélation, visiblement perturbatrice. Aussi, il doutait que Markus ou Jena sache rester stoïque en l’apprenant, tandis qu’il s’estime suffisamment éloigné pour ne pas en faire un fromage dont la jeune femme n’a pas besoin dans l’immédiat.

Pendant un long moment, il ne dit rien de plus. Il la laisse venir vers lui, maintenant qu’il l’a mise au courant de tout ce qu’il sait de sa situation. En attendant, il continue à fixer l’étendue d’eau devant eux. Aucune espèce de capteur ne peut combiner toutes les sensations du rivage. L’air frais, l’odeur, les cris des mouettes. Sous un arbre, ils sont suffisamment à l’abri pour échapper à la fine bruine qui est en train de tomber. Il est bien, et a donc tout son temps devant lui.

— Tu es toujours là, elle remarque après une durée indéterminée.

— Je vais pas laisser une femme enceinte pleurer toute seule sur un banc, non plus, il fait mine de s’offusquer en dodelinant de la tête.

Si la simple bienséance pourrait déjà être une raison suffisante de rester à ses côtés, il aime bien Daisy, même sans trop la connaître. En dehors de ses collègues, tout le monde l’aime bien. Peut-être que plus de monde aurait pu soupçonner son état médical avant aujourd’hui, avec ses élans maternels à tout bout de champ. Mais sans doute a-t-elle toujours été ainsi. C’est sa façon d’être. Il pense quand même que ça a été exacerbé depuis quelques mois, mais la connaissance de la vérité influence toujours le jugement a posteriori. Quoi qu’il en soit, il n’apprécie pas de la voir triste, et aimerait faire son possible pour améliorer la situation. On lui a souvent dit qu’il était un phare d’optimisme, et il compte en faire bon usage.

— Encore une fois, tu es gentil, mais ça va aller, je t’assure, elle tente de se débarrasser de lui en douceur.

— Ce sont pas vraiment mes oignons, je sais, mais c’est pas supposé être une bonne nouvelle ? il se permet, au point où il en est.

— Qu’est-ce qui te fait croire que c’est ma grossesse qui m’attriste ? Il peut m’arriver autre chose, elle propose, défiante.

— D’accord. Tu veux parler de cet autre truc, alors ? Parce que tu as inquiété tout le monde, à disparaître comme ça, il enchaîne donc, ne se laissant pas démonter par sa bravade.

Elle marque une pause avant de répondre, prise à son propre jeu. Ce jeune homme est persistant. Et son sourire est agréable. Elle est d’autant plus satisfaite qu’il puisse être physiquement en sa présence.

— Si ça se trouve, ils ne vont pas être papas du tout, elle déclare en baissant à nouveau les yeux alors que les larmes y remontent.

— J’ai comme l’impression qu’on ne parle pas de complications médicales, se permet Rob pour l’aider à avancer dans son récit.

On l’a envoyé la trouver, mais il compte aller au bout du raisonnement et faire en sorte qu’elle puisse rentrer. Et il ne pense pas que ce sera possible tant qu’elle n’aura pas évacué ce qu’elle a sur le cœur.

— Vladas va être le père biologique, mais c’est la seule certitude que j’ai. Et c’est aussi la raison pour laquelle je ne suis pas sûre du reste, elle annonce à travers sa gorge serrée.

— On penserait qu’en ayant épousé la même femme ils auraient réfléchi au fait qu’ils ne pourraient pas devenir père au même moment, Rob raisonne tout haut, avec une moue d’incompréhension.

— C’est pas ça, le problème, elle le corrige en secouant la tête, paupières fermées à présents.

— Alors quoi ? il l’encourage doucement.

— Le problème, c’est que j’ai décidé pour eux, elle avoue enfin le nœud du problème.

Elle lève vers Rob un regard rendu encore plus bleu par les pleurs. Malgré cela, elle semble avoir passé un cap, et une certaine détermination se lit aussi sur son visage, à travers la tristesse.

— Je ne comprends pas, il s’excuse, en effet perdu par cette déclaration.

— J’ai rencontré Vlad en premier. Sieg était inconscient dans un lit d’hôpital. C’est de Vlad que je suis tombée amoureuse en premier. Et ensuite Sieg s’est réveillé, et... Je suis comme je suis, et ils sont comme ils sont, et les choses se sont emboîtées. Mais c’est quand même Vlad le premier. Alors, j’ai décidé assez tôt que ce serait lui le père de mon premier enfant. Et Sieg serait le père des deux suivants, si on en arrivait à ce chiffre. L’ennui, c’est que j’ai pris cette décision sans les consulter... elle étoffe son explication.

— Mais... Comment... ne comprend toujours pas Rob, les sourcils de plus en plus froncés.

— Je suis infirmière. J’ai pris la responsabilité de nos contraceptifs. La logistique n’est pas importante ! Je ne voulais pas laisser les choses au hasard, et je savais que je n’arriverais pas à leur faire comprendre, alors j’ai fait en sorte, elle explique de manière expéditive, en réussissant à entrer dans curieusement peu de détails.

Rob reste un instant silencieux. Il n’est pas venu ici pour la juger mais la soutenir. Maintenant qu’elle lui a expliqué la situation, il comprend cependant la colère des deux hommes, au point d’en perdre l’équivalent de leur latin et lancer des objets pointus à leur protégée. Ils ont été manipulés, il n’y a pas vraiment d’autre terme pour décrire les événements. Leur femme ne les a pas trompés avec un autre, mais l’effet doit être similaire. Difficile à avaler. Ils doivent se sentir trahis. Siegfried particulièrement. Quant à Vlad, il doit se sentir mal pour son équipier, son image miroir dont il est si proche. Quelle pagaille !

— Et ils s’en sont rendu compte comment ? il demande au lieu de réagir.

— Je leur ai dit, elle lâche simplement, avec un éclat de rire triste.

— Honnêteté après les faits. Risqué, il commente, partagé entre saluer sa transparence, même avec un timing discutable, et justement souligner l’évidence de sa maladresse.

Il ne cherche cependant pas à enfoncer la jeune femme. Mais comment la soutenir dans une situation aussi étrange ? Il ne peut pas dire qu’il s’attendait à une telle révélation.

— Je n’ai pas commis d’erreur. Je ne regrette rien. Et ils ont le droit d’être aussi en colère. Malheureusement, ça ne rend pas le fait qu’ils le soient plus facile à vivre, elle le rassure quant à sa conscience, toujours cette même fermeté dans son regard bleu.

Elle n’a pas besoin qu’on lui fasse la morale ni qu’on la conforte dans son idée. Elle savait à quoi elle s’exposait, et elle assume. Mais comme elle vient de le dire, ça reste difficile à traverser.

— Je ne vais pas prétendre vous connaître particulièrement bien, tous les trois. Je ne connais pas votre histoire. Ceci étant dit, je les ai vus en action, et ton nom est le seul à fendre leur armure. Et la façon dont ils fonctionnent ensemble... Vous allez vous en remettre, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement.

Incapable de prédire le futur proche, il se focalise sur l’avenir à un peu plus long terme, étonnamment plus prévisible, selon lui.

— Et en attendant ? elle renvoie à l’encontre de son incorrigible optimisme.

— En attendant, vous avez un système de soutien plutôt solide, après avoir été celui de plein de monde, il propose tout simplement.

Quid pro quo. Les deux agents ont tout lâché pour venir soutenir les efforts de leur filleule. Pour l’aider à réparer les conséquences de ses propres décisions pourtant à la limite de fâcheuses d’abord, de confier un butin de mission à sa cadette et de se rapprocher de sa cible plus que de rigueur. Ensuite, ils ont traqué et interrogé un bon paquet de mercenaires pour savoir où était retenue Mae, alors une parfaite inconnue pour eux. Puis, ils ont conçu l’entièreté du plan de sauvetage, même après l’addition d’extraterrestres à l’équipe. Ils n’ont pas bronché quand lesdits aliens se sont incrustés, pas même lorsque l’un des leurs a été annoncé comme un dangereux tueur en série. Ils ont même laissé leur épouse servir de cheval de Troie pour le remède visant à tirer Caroline et lui de leur coma, aussi illicite a-t-il été, techniquement. Ils méritent donc largement que l’ascenseur proverbial leur soit renvoyé dans ce moment de difficulté de leur côté.

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