3x05 - Poudre aux yeux (8/18) - Aveux

Sam ne s’est pas rendu directement au commissariat après avoir confronté Jack. Il avait à réfléchir. Puis, se sentant doublement coupable, à la fois de perdre du temps et d’avoir un fois de plus menti à Iz, il a décidé de profiter d’être de sortie sans affaire qui l’attende pour faire le tour de sa liste de surveillances. Rien n’était cependant à signaler du côté des personnes rencontrées au cours de ses enquêtes et qu’ils avaient jugées à risque — c’est-à-dire aussi bien potentiellement dangereux qu’en danger. Néanmoins, l’exercice, en plus de mériter d’être fait de temps à autres, lui a un peu éclairci les idées.

— Hey, il approche Iz alors qu’elle quitte l’îlot d’un duo d’inspecteurs.

— Tiens. Te voilà, toi. T’étais où, ce matin ? elle lui demande, plus curieuse qu’au réveil, puisqu’elle ne pensait pas qu’il serait si long.

— Je sais. Je m’excuserai auprès de Randers tout à l’heure. Est-ce qu’on peut parler ? il évite la question, puisque la réponse importe peu par rapport à la décision qu’il a prise.

— Ça a l’air gave… elle commente, ses sourcils se fronçant tout naturellement.

— La salle de conférence, peut-être ? il propose sans confirmer.

— D’accord… elle obtempère, bien que sans perdre de sa méfiance.

Il lui tient la porte pour lui céder le passage, puis demande du geste à Sing de monter la garde à l’extérieur avant de refermer derrière eux. Il aurait aimé avoir le soutien moral de son animal pour ce qu’il s’apprête à faire ; il se sent toujours plus téméraire avec lui à ses côtés. Cependant, il ne pense pas le mériter aujourd’hui, en ce cas précis.

Iz s’appuie sur le rebord de la table de présentation, dans l’expectative. S’il n’était pas si tendu, Sam sourirait au souvenir que c’est sur cette surface-même que Strauss lui a révélé ses origines. Cette pièce est presque trop à propos.

— Est-ce que… tu te souviens de la fois où je t’ai dit que j’allais chercher Mae, et que je suis revenu les mains vides ? il commence, pour être sûr de pouvoir construire son annonce sur un socle commun.

— Difficile d’oublier une chose pareille, répond la profileuse avec sobriété.

Le sujet de cette conversation se précise significativement avec cette première mise en contexte. Cette journée était stressante, et ce qui l’a suivie pas facile non plus. Mais pourquoi revenir sur ça aujourd’hui ?

— Et tu te souviens de ce que tu as pensé qui se passait, après ça ? À cause de ce que t’avait amené Fred ? continue Sam dans son encadrement du sujet.

— C’est une grosse partie de la raison pour laquelle cet épisode est difficile à oublier. Pourquoi est-ce que tu me parles de ça ? Iz confirme une fois de plus qu’elle le suit mais aimerait également qu’il en vienne à ce qu’il a à lui apporter de nouveau.

Pourquoi remettre tout ça sur le tapis maintenant ? C’est passé. Les rapports ont été rédigés, les dossiers classés. C’est terminé. Et vu le mal qu’il s’est donné pour la faire lâcher son os à ronger, elle est d’autant plus étonnée qu’il revienne sur le sujet.

— Parce que Fred avait raison, lâche simplement l’inspecteur.

Iz pense pouvoir se détendre. S’il s’agit de rendre à Insley ce qui lui est dû, ce n’est pas la peine. Il est de notoriété publique qu’elle a été tenue à l’écart pour le bien de l’enquête, pas parce qu’elle faisait du mauvais travail. Est-ce que c’est la récente blessure de la bleue qui le fait revenir sur la façon dont il a été amené à la traiter ?

— Je sais qu’elle l’était. O’Michaels a confirmé la connexion. Il a écrit dans sa confession qu’il avait trouvé les mercenaires à travers d’anciens contacts, dont ce labo, la jolie brune rappelle à son interlocuteur.

— Il a menti, déclare Sam, toujours sur le même ton laconique.

Là, Iz tique un peu plus. Pas à cause de l’accusation en elle-même, mais à cause de l’impossibilité de la soutenir. Il ne serait pas étonnant que le tueur en série ait menti, mais qu’est-ce que Sam pourrait bien en savoir ? Cela fait plusieurs mois qu’elle se débat avec le suicide du psychopathe, qu’elle repasse au peigne fin toutes ses déclarations, en quête d’une quelconque signe avant-coureur qui la satisferait, et elle n’a rien trouvé du tout. Quel élément pourrait donc détenir Sam auquel elle n’aurait pas accès ?

— Pardon ?

— Kayle O’Michaels a menti. Sur beaucoup de choses, le maître-chien entérine ce qu’il vient de dire.

— Comment tu pourrais le savoir ? Et pourquoi maintenant ?

Une part d’elle n’a qu’une seule envie, et c’est de le croire. C’est la part d’intuition qui lui souffle que quelque chose cloche dans cette histoire depuis l’arrestation du tueur en série. Pour le reste, elle est simplement agacée qu’il lui dise ça alors qu’il a passé tant de temps à la persuader du contraire, lorsque c’était elle qui avait cette idée en tête.

— Ça date pas de maintenant. Je le sais depuis le début. Parce qu’on s’est mis d’accord, il répond par des phrases courtes, qui l’aident à conserver une contenance.

Cette conversation est encore plus difficile que Sam ne se l’était imaginée. Mais Jack a raison, aussi arrogant soit-il : il ne peut pas continuer à garder sa compagne dans le noir. Même si elle semble avoir fini par laisser tout ça derrière elle, il n’aurait pas pu s’en contenter sur le long terme. Il n’aurait pas pu se cacher éternellement dans ces moments hors du temps avec elle. Il aurait fini par ne plus être capable de la regarder en face.

— Quoi ? Comment ça, vous vous êtes mis d’accord ? Avec qui ? Iz relève la dernière partie de sa phrase, la plus choquante.

Le début lui paraît tout aussi suspect, mais elle choisit sagement de se focaliser sur une seule chose à la fois. Un vieux réflexe de thérapeute. Sourcils froncés, elle attend des éclaircissements à ces étranges annonces dont elle n’arrive pas à faire sens.

— O’Michaels n’est pas celui qui a envoyé ces mercenaires prendre Mae. Après avoir blessé Patrick, il ne voulait plus nous convaincre, il voulait s’excuser. Il nous surveillait, mais pas pour nous faire du mal. Quand il a vu Mae se faire enlever, il est intervenu. C’est lui qui l’a sortie de là, pas nous, élabore Sam, son rythme de parole saccadé toujours son meilleur allié.

Une seule de ses phrases est encore strictement un mensonge. Pour le reste, il part du principe que toute la troupe d’extraterrestres peut être considérée comme une seule entité, et bien qu’ils ne soient pas intervenus pour rattraper les crimes de leur congénère, ils l’ont tout de même fait pour secourir Mae. L’intention demeure donc. Et de toute façon, sur ce point, la vérité n’est pas sienne à offrir, peu importe combien il le souhaiterait. Sa confession n’a rien de parfait, mais c’est le mieux qu’il puisse faire, à la fois pour elle et pour lui-même.

— Je ne comprends pas… Si c’est vraiment ce qui s’est passé : pourquoi l’opération de sauvetage ? Pourquoi est-ce qu’il ne l’a pas ramenée directement ? Est-ce qu’il a tenté de le faire et tu l’as arrêté quand même ? Mais alors, pourquoi est-ce qu’il n’aurait rien dit lors de ses aveux ? questionne Iz, complètement déboussolée.

— Parce qu’elle était là-bas, Iz. Elle était dans ce labo. Alek s’est fait les mauvais ennemis… Je t’ai dit qu’ils l’avaient déplacée suite à notre visite, et que je la savais en sécurité, et tu ne comprenais pas comment ou pourquoi. La raison à ça, c’est qu’elle était avec Kayle, le temps qu’on trouve un moyen de faire en sorte qu’elle ne soit pas liée à cet endroit, il justifie la couverture mise en place.

Strictement parlant, Mae était dans la nature, et Kayle à ses trousses, avec Strauss et Chad. Mais le résultat est le même. Encore une fois, ces détails n’importent pas et il n’est de toute façon pas en position de les expliquer.

— Je suis perdue… avoue la profileuse, dépassée.

Elle croise les bras, pas par illustration inconsciente d’une opposition, plutôt comme on le fait pour se rassurer. Un élément qu’elle a eu beaucoup de mal à accepter, dans les aveux d’Eugène, était les raisons de son enlèvement de Mae. Un tel changement de méthode, pour un tueur en série aussi violent et un empoisonneur aussi furtif, un acteur solitaire, ça ne lui paraissait pas coller. Pas suffisamment pour elle, en tous cas, si suffisamment pour la construction du dossier contre lui.

— Je sais. Ça fait beaucoup, concède l’oncle, sans ajouter plus d’informations pour le moment, la laissant digérer ce qu’il a déjà réussi à placer.

— Beaucoup ? Tu es en train de me raconter que tu as fait affaire avec le tueur en série qui a mis ton partenaire au tapis, Sam. Et qu’il… quoi ? S’est sacrifié pour le bénéfice ta nièce ? Ce n’est pas “beaucoup” ; c’est impossible à croire. Et pourquoi est-ce que vous auriez fait ça l’un comme l’autre, de toute manière ? Même si Mae était effectivement dans cet endroit à un moment donné, elle va bien. Rien ne lui a été fait. Elle a passé un bilan de santé, la jeune femme proteste à sa déclaration, qu’elle juge bien en-dessous de la vérité.

Il n’arrive pas à articuler une réponse à cette tirade. Qu’est-ce qu’il est supposé lui dire, maintenant ? Qu’ils ont falsifié les résultats ? Qu’ils se savent clandestins depuis le début et ont mené tout le monde par le bout du nez ? Et qu’il n’a l’a pas mise dans la confidence, même après qu’elle lui a promis qu’elle ne laisserait rien arriver à sa nièce même si elle apprenait qu’elle avait été sujette à de l’expérimentation non conventionnée ? Même après qu’elle a, à multiples reprises, exprimé ses doutes sur la confession de Kayle, aussi peu soutenus par des preuves aient-ils été ?

— Elle va bien, n’est-ce pas ? reprend Iz devant ce pesant silence.

Le tueur en série a juré qu’il n’avait rien fait à la jeune fille, mais il n’a rien dit sur le fait que d’autres auraient pu s’en prendre à elle. Petit à petit, le mauvais pressentiment que la profileuse avait depuis la capture du psychopathe et le sauvetage de la jeune fille reprend du volume. C’est une sensation désagréable, mais paradoxalement, elle l’aide à entendre ce que Sam essaye de lui dire.

Le maître-chien baisse la tête. Il ne fait jamais ça. Il a toujours le mot qu’il faut, la phrase qui tue. Comment est-ce que tout a basculé aussi vite ? Avant qu’ils n’entrent dans cette pièce, tout allait bien. Et maintenant, tout est sens dessus dessous. Retour à la case départ.

— Pourquoi est-ce que tu me racontes tout ça ? Et pourquoi maintenant ? Pourquoi… L’affaire est close. Elle est close depuis un moment. Quoi qu’il y ait à cacher, c’est caché, elle l’attaque, ce point de perturbation ayant atteint son paroxysme.

— Ça pourrait changer. Il y a des choses qui se préparent. Ça pourrait aller d’un côté comme de l’autre et… Je ne voulais plus te laisser dans le noir, il fait de son mieux pour s’expliquer, ramenant son regard au sien.

Il n’y a pas eu de réel élément déclencheur. Pas qui soit valable. Est-ce qu’il voulait juste prendre les devants sur l’éventualité qu’elle découvre tout par Jessica ? Peut-être. La vérité, c’est qu’il aurait sans doute dû la mettre dans la confidence au moment-même de l’arrestation d’O’Michaels. N’importe quel moment après ça était déjà trop tard.

— Ça ne t’a pas gêné jusqu’ici, elle rétorque sans réfléchir, cinglante.

La réplique lui fait l’effet d’une gifle. Il accuse ce coup, mérité. Il déglutit et serre les mâchoires.

— Bien sûr que si ! Je t’ai promis… il commence sans pouvoir aller au bout de sa phrase.

— Tu m’as promis de ne jamais me mentir droit dans les yeux, oui. Je me souviens, elle termine pour lui, accusatrice.

— J’ai merdé. Je suis désolé, est tout ce qu’il peut lui offrir, puisqu’il n’a pas d’excuse.

Encore une fois, aucune qui soit valable. Il peut clamer qu’il a voulu la protéger autant qu’il veut, c’est absolument vrai, mais ça ne suffit pas. Elle n’est pas un boulet. Elle ne les aurait pas dénoncés. La seule chose qu’il lui a épargnée, c’est du souci, mais en dehors de ça, elle était sans doute en danger même sans être au courant, par sa simple association avec lui.

— Je… Je ne veux pas réagir maintenant, elle décide alors, dans un effort surhumain de sagesse.

Elle place ses mains devant elle, comme si ça pouvait lui permettre d’arrêter le temps. Elle reste encore un moment dans cette posture, le regard dans le vide, luttant visiblement pour regagner le calme qu’il lui a fait perdre. Elle n’a pas changé d’avis, c’est plus que beaucoup à assimiler. Est-ce qu’elle veut plus de détails ? Sur le coup, elle aimerait presque qu’il n’ait rien dit, qu’il puisse reprendre toutes ces informations, et que tout revienne à l’instant précédent. Mais ce n’est pas possible. Et c’est forcément mieux ainsi. Même si c’est un choc. Et qu’elle est en colère. Finalement, elle s’éclaircit la gorge et quitte la pièce, sans rien avoir ajouté de plus.

Après l’avoir regardée passer, Sing accorde un regard compatissant à son maître. Sam serre les poings et les mâchoires à s’en faire blanchir les articulations. Il ne peut ni crier ni casser quoi que ce soit. Et il ne s’y autorisera de toute façon pas même quand il sera en mesure de le faire. Parfois, faire la bonne chose est douloureux. Il espère juste que, plus c’est douloureux, plus c’était vraiment la bonne chose à faire.

Au bout d’un moment, puisqu’il l’a vu entrer dans cette pièce avec la profileuse, et qu’il l’a ensuite repérée ailleurs à l’étage, Randers vient chercher l’oncle. Il passe la tête par l’encadrement, et ouvre la bouche pour lancer une boutade à propos du fait que même son chien ne veut plus être dans la même pièce que lui, mais sa voix meurt dans sa gorge lorsqu’il croise le regard bleu de son équipier. C’est un regard qu’il ne lui a jamais vu. Iz semblait si normale lorsqu’il l’a vue à l’instant, concentrée sur ce qu’elle faisait. Qu’est-ce qui a bien pu se passer ?

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