3x05 - Poudre aux yeux (2/18) - Menace intestine

Jasper ouvre un œil. Il y est poussé par le tapotement, même discret, des doigts de sa femme sur une tablette. Assise à côté de lui dans leur lit, elle considère la petite surface avec grande attention. Qu’elle ne soit pas déjà à son poste signifie sans doute qu’elle a eu une illumination pendant la nuit. En règle générale, elle teste toujours ses théories nocturnes avant de les laisser la tirer de sous la couette. Il pourrait se plaindre que ça le réveille lorsqu’elle le fait, mais il préfère largement ça plutôt que de s’éveiller naturellement sans elle à côté de lui.

Le pirate ouvre son second œil et se redresse à son tour. Il embrasse l’épaule de sa dulcinée et en profite pour épier ce sur quoi elle travaille.

— Toujours sur ça ? il s’étonne en constatant ce qui l’absorbe.

— Il faut bien que quelqu’un le fasse... Hey ! J’ai une grosse impression de déjà-vu, là, elle répond puis se reprend.

— Ou bien tu radotes, lui propose son époux comme alternative, taquin.

Elle lui accorderait bien un coup de coude, mais préfère l’ignorer. Il vient de se réveiller. Sans doute à cause d’elle.

— En fait, ma surveillance de ces derniers jours a fini par me donner une idée, par rapport à ce que m’a dit Kayle quand je suis allée le voir, elle explique son retour à sa traque des commanditaires des robots-assassins que leur équipe a eu la malchance de croiser sur sa route.

Jazz a un mouvement de recul et papillonne des yeux :

— Er... Pardon ? Tu es allée voir Kayle ? On parle bien du tueur en série qui est enfermé à la cave des Quanto ? Ce Kayle ? il s’alarme instantanément, puisqu’il n’avait pas connaissance de cette information.

— C’est sûr, dit comme ça... admet Ann, plus embêtée d’être prise que d’avoir commis cette imprudence en premier lieu.

— Pourquoi tu ne m’en as pas parlé ? il poursuit dans son outrage.

— Parce que continuer sur cette pente ne semblait plus t’intéresser, elle s’explique, puisque le matin-même de sa visite au prisonnier blond, il tentait justement de la convaincre que la partie était gagnée.

Elle ne lui en veut pas. Elle a déjà tenté de le faire lâcher des sujets, sur lesquels il s’est entêté malgré tout. Parfois à tort, parfois à raison. Ils se conseillent, mais ne se contrôlent pas l’un l’autre.

— Ce n’est pas la question. Même quand je ne suis pas d’accord avec tes motivations, si tu prends un risque comme ça, j’aimerais le savoir, il recentre le débat, comme son souci n’est pas qu’elle ait continué à s’intéresser à ça mais les moyens qu’elle a employés pour le faire.

Le principal avantage de leurs méthodes est la distance : ils ne se mettent jamais volontairement en danger direct. Ils leur arrivent d’être poursuivis, mais ils s’arrangent pour avoir une longueur d’avance, car le corps-à-corps et les tête-à-tête ne comptent pas parmi leurs points forts. Jasper était par exemple moyennement emballé par l’idée de confronter Aleksander Quanto face à face, lorsqu’elle a jailli. Il a d’ailleurs mis un certain temps avant d’accepter d’être de la fête. Et avec Fred, le barbu représente la seule exception à leur position d’arrière-garde, quelle que soit la bataille. Ils ne sont même pas au courant de toutes les raisons derrière l’addition de Denton et sa clique pas très officielle à leurs forces. Voilà leur degré de détachement habituel. Déroger à cette habitude devrait donc au moins mériter une discussion.

— Ce n’était pas un risque. Il est littéralement enchaîné à un mur. Je ne l’ai même pas approché, la jolie brune bouclée minimise la dangerosité de sa démarche.

Et même sans ça, elle ne s’est jamais sentie directement menacée par le tueur en série. Elle connaît son dossier, mais pour le reste, elle l’a toujours vu les aider. Il n’a jamais fait ne serait-ce que mine de nuire à qui que ce soit de leur équipe. Il est dangereux, elle en est parfaitement consciente, mais c’est pour d’autres qu’elle s’inquiète, pas elle-même.

— Tu lui voulais quoi ? demande Jasper, puisqu’il n’arrivera pas plus à lui faire admettre son imprudence que d’habitude.

— Je m’étais dit que peut-être on se fourvoyait depuis le départ parce qu’il nous avait menti sur sa rencontre avec le premier bot, exagérant le danger pour justifier son évasion. Sauf que ce n’était pas le cas. Mais il a soulevé un point intéressant en suggérant que ce n’était pas forcément les mêmes personnes qui ont conçus les androïdes qui les ont envoyés. Et que, par conséquent, ce n’était pas forcément une entité clandestine qui pouvait être responsable de ces attaques, elle explique rapidement sa démarche et ce qui en est ressorti.

— Après leur chute, DG n’avaient plus de partenaires réglos, se permet de lui faire remarquer son mari par rapport au dernier point.

— Certes, mais ils en avaient avant. Des qui, sans rester en affaires actives avec eux, auraient pu garder un œil sur eux, discrètement. Juste parce qu’ils ne faisaient pas appel à leur branche de l’ombre à la base, ça ne signifie pas qu’ils n’étaient pas intéressés. D’autant qu’ils pouvaient aussi tout simplement ne pas en avoir eu connaissance avant ce moment-là, Anubis écarte cette objection, y ayant longuement réfléchi depuis son échange avec Kayle.

Pendant leur conversation, elle poursuit sa navigation. Jazz perd son regard dans le vide un instant, songeur.

— D’accord. Mais on a quand même passé tout le monde au crible, officiels comme officieux, passés comme présents. Qui on aurait pu manquer ? il questionne, puisqu’il ne parvient pas à la même conclusion qu’elle semble avoir atteinte.

— C’est l’Armée qui a introduit DG auprès d’Alek, par exemple, sa femme pose comme base de son raisonnement.

Elle ne peut techniquement pas prendre le crédit pour ses soupçons initiaux, qui ont été plantés par son indic inattendu. L’idée a cependant germé et fait son chemin dans son esprit depuis. Si les attaques ont été externalisées, alors ceux qu’ils avaient d’abord estimés comme les moins suspects auparavant peuvent revenir en haut de la liste.

— C’est aussi l’Armée qui a enquêté sur l’attaque qu’il a subie, lui oppose une fois de plus Jasper, jouant à la perfection son rôle de voix contraire.

On peut difficilement faire plus officiel et légal que l’Armée. Ce sont eux qui appliquent les Lois qu’ils contournent depuis le début et essayent même aujourd’hui de remettre en question. Comme les oligarques, ils n’ont pas le droit à l’erreur. Comme toute entité gouvernementale, en fait. Les accuser de quoi que ce soit est donc ambitieux. Ils ont déjà une tonne de bureaux internes pour s’en charger et les maintenir sur le droit chemin, ainsi que des comités externes, au cas où. Si qui que ce soit dans leurs rangs a déjà échappé à ce crible, il faut être sacrément malin pour les coincer.

— Ils ne pouvaient pas le virer ou l’ignorer même s’ils étaient impliqués, ça aurait été trop gros. Quelqu’un de son expertise et sa réputation ? Ils auraient été grillés s’ils avaient osé. D’autant que ce n’est peut-être pas le même département qui a pris en charge les deux situations. Mais si tu te souviens bien — et tu te souviens usuellement bien — dès que Caroline a commencé à filer quelques coups de pouce, l’affaire est rapidement retombée sur les bras du DHS, Ann contourne l’obstacle proposé, et parvient à rendre ses observations encore plus suspectes.

— Et parmi les gens droits, il n’y a pas plus droits que la Sécurité Intérieure. Il y a littéralement des flèches sur leur badge, grommelle Jazz avec un certain dédain, incapable de la contredire cette fois.

Si l’Armée est l’une des branches principales du pouvoir exécutif, la Sécurité Intérieure est la crème de la crème des fonctionnaires de cette catégorie. Ils peuvent être radiés pour avoir garé leur véhicule à l’encontre des règles du code de la route, ou même avoir traversé en dehors d’un passage piéton. Aussi mal ça fasse au pirate de l’admettre, personne chez eux n’échappe à leur crible. Au cours de leur carrière de dénonciateurs, ils ont réussi à trouver des mauvaises graines à peu près partout, mais jamais là-bas.

— Exactement. Alors que l’Armée, ils voient la guerre et des catastrophes tout le temps. Ils sont donc plus susceptibles de dérailler, ajoute Anubis, satisfaite de commencer à gagner le débat.

— Mouais. Ce ne sont pas non plus des guerres pré-pandémiques, qu’ils voient. Ce sont plus des tentatives vaines de prise de pouvoir par des guérillas, ou des conflits culturels idiots qui en viennent aux armes, la tempère son mari en la voyant prendre ses aises.

— Ça reste pas fou, comme situations. On y perd des gens. Et une proportion non négligeable de soldats terminent mercenaires, ça, c’est un fait, elle se défend par les statistiques.

Il grimace à cet argument d’autorité, comme il aurait grimacé à n’importe quel autre. Généraliser ne lui a jamais plu. Sans doute parce qu’il a toujours lui-même mis un point de fierté à défier les nombres.

— En admettant que tu voies juste, et l’Armée, bien qu’ayant semblé ignorer les activités les plus répréhensibles de DeinoGene, en avait en réalité connaissance, et ait gardé le contact après la chute. Alors quoi ? En quoi ça nous aide avec les robots-tueurs ? Si on ne les a pas démasqués avant, pourquoi on y arriverait mieux maintenant ? il demande.

Le lien entre ces hypothèses et l’agitation matinale de son épouse ne lui apparaissent malheureusement toujours pas.

— À force de passer en revue la surveillance que subissent les oligarques en permanence, je pense prendre le problème à l’envers. Jusqu’ici, on a voulu remonter des androïdes à leurs commanditaires. Sauf que c’est correctement compartimenté. Je me demande si je ne vais pas avoir plus de chances en surveillants les gens susceptibles de faire appel à une telle ressource dans d’autres circonstances. C’est un peu plus compliqué, parce que ça implique de garder plus de monde à l’œil, mais ça pourrait payer, elle en arrive enfin à sa dernière idée en date, peu conventionnelle pour eux.

— C’est ténu. Quelqu’un avec ces références pourrait avoir enquêté dessus comme on l’a fait. Après y avoir été confrontés, comme nous, Jazz tempère son optimisme.

C’est malin, mais en plus d’être comme elle l’a déjà dit beaucoup plus consommateur de ressources, ça a pour lui un fort risque de retourner des faux positifs. Juste parce qu’un chien les a mordus ne signifie pas que tous les gens qui ont un chien sont responsables. Même en trouvant des gens liés à ces robots, ça ne veut pas dire qu’ils vont tomber sur ceux qui les ont effectivement lancés à leurs trousses. Ce seront quand même des gens à faire tomber, mais pas forcément ceux qu’ils cherchent depuis des mois, maintenant.

— Auquel cas ils ne sauraient pas comment y faire appel. On n’a pas trouvé, nous. Et puis, s’il y avait une enquête, ce serait officiel, Ann proteste de plus belle, tenant ferme dans son idée.

Ça ne l’aurait pas réveillée à l’aube si ça ne la travaillait pas. À la façon dont il penche la tête sur le côté, son mari semble se faire précisément cette observation.

— Le seul souci, avec ton raisonnement, c’est qu’on est légèrement en train d’entrer en affaire avec le gouvernement. S’ils ont réellement ça dans leur arsenal/carnet d’adresses, et qu’ils sont déjà contre nous, c’est un peu embêtant, il abat sa dernière carte, qui tient pour le coup plus du vœu pieu que d’un réel argument cartésien.

— Je sais ! C’est bien ce qui m’inquiète ! elle confirme sa crainte, écartant temporairement une main de son appareil, comme pour souligner ce qui lui semblait évident depuis le départ et qu’il vient seulement de percuter.

— Mais alors, pourquoi tu ne m’en parles que maintenant ?? il s’affole alors, avec le loisir d’écarter ses deux mains, lui.

Sans cesser de la dévisager, bouche toujours bée, il se saisit de l’autre tablette qui trône sur leur table de chevet, afin de se joindre à elle dans sa mise en place de collets numériques. Un jour, il faudra vraiment qu’ils travaillent tous les deux sur leur capacité à aller droit au but. Il comprend mieux pourquoi tout le monde semble toujours détester quand il prend son temps pour exposer l’une de ses brillantes idées. Il remercierait presque mentalement les génies scientifiques qui l’entourent d’être beaucoup moins portés sur la théâtralité de leurs annonces. Presque.

Commentaires