3x05 - Poudre aux yeux (3/18) - Porte close
Sacoche à l’épaule, Markus gravit les dernières marches qui mènent à l’étage auquel la femme de Sieg et Vlad a élu domicile lorsqu’elle les a rejoints à Chicago. En dépit de la position fermement Alternative de ses époux, l’infirmière n’a aucune intention de délaisser sa Citoyenneté, et encore moins les mécanismes Citoyens, et elle est donc correctement logée, sans restriction arbitraire. L’étudiant n’est cependant jamais venu, notamment parce qu’il n’en a jamais eu besoin ; ils se retrouvent usuellement sur leur lieu de travail partagé. Il regarde à droite et à gauche, à la recherche du bon numéro d’appartement, lorsqu’il remarque un élément qui réduit à néant tout risque d’erreur de sa part :
— Jen ? Qu’est-ce qui se passe ? il interroge la brunette, assise par terre, dos à une porte.
Sourcils froncés, il s’approche d’elle mais ne s’abaisse pas de suite à sa hauteur. Elle n’a pas l’air blessée, juste contrariée, et il ne voudrait pas aggraver cet état d’esprit en l’infantilisant.
— Qu’est-ce que tu fais là ? elle répond à sa question par une question, son regard sombre une autre raison pour lui de rester à une distance raisonnable.
— Daisy était absente ce matin, et personne n’arrive à la joindre, alors on m’a envoyé à sa recherche, il justifie sa venue en toute simplicité.
Jena fronce à son tour les sourcils à cette explication.
— Ils ont débauché un interne pour aller trouver une infirmière ? elle se permet de s’étonner.
Certes, Chicago est une grosse ville, mais justement, tous ses hôpitaux et toutes ses cliniques disposent d’effectifs amplement suffisants. Et même si ce n’était pas le cas, se priver d’un membre du personnel soignant pour en trouver un autre semble quelque peu contre-productif.
— C’est pas une grosse journée. Tu l’as vue ? Markus coupe court au débat, estimant avoir suffisamment légitimé sa présence.
En dehors du fait que tous les membres de l’équipe soignante sont aussi importants les uns que les autres, il ne juge pas pertinent de préciser qu’il a une raison supplémentaire de s’inquiéter pour Daisy en particulier. Par association, elle est sans doute autant en danger que lui ou Caesar, voire plus. Voilà pourquoi il s’est porté volontaire pour aller s’enquérir de son état en personne lorsque la question a été soulevée. Et comme ils sont connus pour bien s’entendre, personne n’y a vu aucune objection.
— Nan, répond malheureusement Jena à sa question, avant de ramener ses yeux sur le mur en face d’elle.
Il grimace, déçu, avant de se dire que s’il y avait la moindre raison de s’inquiéter, sans doute que son ex serait au courant. Puis, il hésite encore un instant. Doit-il lui demander ce qui ne va pas ? Elle n’est pas assise là par plaisir. Même si ses mentors ne sont pas là pour lui ouvrir, sans doute saurait-elle entrer malgré tout.
— Et sinon, tu veux me dire pourquoi tu es assise par terre, dos à la porte de chez elle ? il finit par demander, de manière directe mais avec prudence tout de même.
Jena pousse un lourd soupir avant de répondre, si lourd que ses épaules se soulèvent visiblement avant de se rabaisser.
— Tu te souviens de la fois où tu m’as dit que ta famille n’était pas si parfaite qu’elle n’y paraît ? elle s’enquiert, sans décrocher son regard du vide.
— Er… Oui. Pourquoi ?
— J’aimerais bien que tu me répètes cette histoire jusqu’à ce que j’y croie, elle élabore son intention, ramenant enfin ses yeux à lui.
Markus ne comprend pas. Qu’est-ce que ça lui apporterait d’être convaincue que même une famille qu’elle pense exemplaire ne l’est pas tant que ça ? Elle n’a déjà pour ainsi dire plus de relation avec ses parents depuis bien longtemps. Et sans jamais sembler s’en formaliser. Certes, les choses ne sont pas toutes roses avec sa sœur, mais il a bon espoir. Qu’a-t-elle donc besoin de relativiser aujourd’hui ?
— Il y a un problème ? il demande, pour tenter d’obtenir des précisions.
— Sieg et Vlad ne se disputent jamais, elle déclare simplement, lui tirant un “oh” silencieux.
Il aurait forcément dû penser à sa famille choisie. Surtout qu’elle se trouve sur leur palier. Mais il est aussi vrai qu’il n’aurait, visiblement comme elle, pas pensé qu’un conflit était à l’horizon de ce côté-là. Comme s’ils n’avaient pas suffisamment de problèmes…
— Ils ne se sont jamais disputé depuis que tu les as rencontrés, tu veux dire, il tente de tempérer sa vision idéalisée de ses formateurs.
Aussi archétypaux puissent-ils paraître, les deux géants blonds ont bien des défauts et des faiblesses, comme tout le monde.
— Non, ils ne se sont jamais disputés tout court. Ils sont pratiquement la même personne, elle rejette son point de vue, secouant vigoureusement la tête de gauche à droite, catégorique.
— Pratiquement. Ils restent deux hommes adultes distincts, aussi proches soient-ils. Qu’est-ce qui se passe, exactement ? il reste sur sa position médiatrice, puis s’accroupit enfin à côté d’elle, qui ne s’est toujours pas relevée.
Elle semble plus dépitée qu’en colère, alors il décide qu’elle ne devrait pas lui sauter à la gorge.
— Je ne sais pas. Ils n’ont pas sorti un mot d’anglais depuis que je suis arrivée. Et ils m’ont lancé un couteau au visage pour me chasser, elle ne peut que répondre.
Après un mouvement du menton pour indiquer qu’ils sont à l’intérieur de l’appartement, elle dévoile une courte lame, qu’elle tenait dissimulée entre ses mains. Markus reconnaît sans peine l’une des armes blanches de jet de Siegfried. Elle est moins grande que celle qui s’est un jour retrouvée fichée dans un mur de chez eux, mais le modèle est similaire.
— Tu peux te rassurer en te disant que s’ils avaient voulu te toucher, ils l’auraient sûrement fait. Mais pourquoi ils ne t’ont jamais appris leurs langues ? il plaisante puis demande.
Il reste volontairement badin, espérant dédramatiser. Il ne peut pas nier qu’il n’a lui non plus jamais vu les deux hommes en confrontation. Ils forment un duo plus que cohésif, ce qui est à la fois impressionnant et dérangeant, d’ailleurs. Cependant, il ne les connaît que depuis quelques mois. Mais même si Jena dit vrai et il ne se sont jamais disputé tout court, alors ce n’est peut-être pas grave pour autant qu’ils le fassent aujourd’hui. C’est peut-être même sain. Et tant qu’ils ne savent pas de quoi il retourne exactement, impossible d’en juger.
— C’est un truc de duo, de ne pas partager ses langages, explique platement la jeune femme.
— Ce sont des langues vivantes ; ce n’est pas exactement un secret, se permet de protester son ex.
L’étudiant en médecine se penche vers la porte de l’appartement à sa gauche et y appose son oreille.
— Qu’est-ce que tu fais ? l’interroge Jena.
— J’écoute à la porte, ça ne se voit pas ?
— Tu comprends le Scandinave ou le Slave ? elle continue dans son scepticisme à sa manœuvre.
— J’aime bien apprendre quelques mots dans une nouvelle langue étrangère de temps en temps ; je peux peut-être saisir des bribes, il défend la légitimité de sa tentative.
La brunette arrête de négocier. C’est vrai qu’elle n’a rien à perdre à le laisser essayer. Elle n’a jamais été intéressée par les apprentissages théoriques. Il existe des agents d’infiltration multilingues, mais elle ne fait pas partie de ceux-là. En plus du fait que, comme elle vient de le dire, les langues natales d’un duo sont supposées rester leur truc. Elle n’aurait pas sciemment eu l’idée d’essayer de les comprendre. Ce serait comme d’écouter aux portes. Ce qu’ils sont littéralement en train de faire en l’occurrence, mais bon, c’est ponctuel.
— Le comble, c’est que c’est Caroline qui m’a prévenue qu’il y avait un problème. Alors que je lui ai dit que je ne voulais plus qu’elle vienne ici... Apparemment, elle vérifie toujours qu’elle ne va pas déranger avant de débarquer, elle raconte soudain.
Que le piètre état d’une relation lui ait permis de constater le piètre état d’une autre n’est sans doute pas très réjouissant, en effet. Dans un coin de son esprit, Markus est content qu’elle lui en parle, même si peu.
— Elle ne peut pas traduire ? il pense parallèlement, récoltant une œillade surprise.
— J’y ai pas pensé, admet Jena.
— Et elle non plus ? il poursuit dans son raisonnement.
À quoi bon être à moitié sur la Toile et ne pas en tirer parti dans des cas exactement comme celui-ci ? Il a déjà vu Rob pouffer tout seul, au beau milieu d’une phase de recherche qui ne s’y prêtait clairement pas. Ils en font donc sans doute usage pour des choses beaucoup moins critiques que du désamorçage de conflit.
— Si elle a compris quoi que ce soit, elle ne m’a rien dit. Elle m’a juste suggéré d’aller voir, tranche Jena, qui ne peut pas vraiment rattraper son manque de présence d’esprit maintenant.
Si sa petite sœur a été assez claire sur son intention de ne pas se mêler à la dispute, ils pourraient faire appel à Rob. Mais est-ce bien sage ? Coller son oreille à la porte n’est déjà pas très respectueux de leur volonté de rester seuls. Qui a été clamée haut et clair par le projectile lancé en direction de leur élève.
Markus hausse les épaules. Il est vrai que Caroline reste une adolescente. Sans doute ne voulait-elle pas faire intrusion. Il se concentre un peu plus sur son écoute, tentant d’entendre des bribes un peu plus distinctes qu’il n’en a eu l’occasion jusqu’ici. Apparemment, les deux agents se déplacent dans l’appartement, car leurs voix lui paraissent un peu plus nettes que tout à l’heure.
— Я не знал! Она мне не сказала![1] prononce Vlad pour ce qui semble, à son ton, être la énième fois.
L’étudiant retire son oreille de la porte après cette réplique, puisque la réponse lui parvient beaucoup plus distante, et également encore moins familière.
— Quelque chose ? s’enquiert Jena, osant à peine espérer.
— Je pense qu’il est question de secrets, il devine, pensant avoir reconnu les verbes “savoir” et “dire”.
— Vraiment ?
La jeune femme en face de lui n’est pas convaincue. Les secrets sont un peu leur cœur de métier. Ça ne réduit donc pas le champ des possibles.
— Je pense aussi qu’il est question d’une femme, ajoute l’étudiant, presque sûr d’avoir reconnu un sujet féminin.
Sur cette partie, Jena n’a aucun commentaire. S’il y a bien un sujet sur lequel ses mentors pourraient peut-être éventuellement — elle reste incapable d’accepter que c’est ce qui est en train de se produire — se disputer, ce serait potentiellement celui-ci. Et ça expliquerait sans doute l’absence de Daisy du travail. Est-elle la cause de l’affrontement ou bien un dommage collatéral ? Ils ne lui feraient jamais du mal, et elle serait bien incapable d’en faire à qui que ce soit. Mais quoi, alors ? Retrouver l’infirmière semble désormais entrer dans leurs objectifs à tous les deux. Si pas pour traduire l’échange animé qui est en train de se poursuivre derrière la porte, il est probablement temps de passer un coup de fil à Rob.
[1] “Я не знал! Она мне не сказала!” ~= “Je ne savais pas! Elle ne me l’a pas dit!“
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