3x05 - Poudre aux yeux (1/18) - Alpha et Omega
Une belle journée. Aujourd’hui était supposé être une belle journée. Se réveiller à côté de la femme qu’il aime, pour une fois avant elle, pouvoir l’embrasser sur le front alors qu’elle dort encore ; la vie ne devient pas beaucoup plus paisible que dans des moments comme celui-ci. Lui avoir servi un café lorsqu’elle le rejoint enfin après s’être préparée, la voir sourire en humant les effluves du breuvage, puis s’humecter les lèvres après les y avoir trempées. Pendant quelques instants bénis et privilégiés, ne pas penser aux meurtres à élucider, ni aux victimes à conseiller, ni aux secrets à garder, ni aux suspicions à apaiser. Juste profiter de la présence de l’autre, dans un silence qui dit pourtant tout.
Malheureusement, Sam est bien loin de cette béatitude matinale lorsqu’il fait irruption sur le chantier de construction sur lequel Jack est en pleine conversation avec un maître d’œuvre. En voyant approcher le maître-chien, efflanqué de son animal à l’air tout aussi peu commode, le chef d’équipe prend congé du blondinet avec autant de politesse que de rapidité. Pour sa part, le jeune tatoué ne frémit pas du tout à cette approche.
— Pour qui est-ce que tu te prends ? l’interpelle l’enquêteur en arrivant sur lui, clairement en colère.
— Bonjour à vous aussi, Inspecteur, le surdoué s’astreint quant à lui à la cordialité.
Il ne connaît pas encore les raisons de l’aigreur de son visiteur, mais il sait aussi qu’elles sont sans doute légitimes. Les griefs contre lui le sont souvent ; il ne gagnera donc rien à se défendre aveuglement. Autant attendre d’être accusé, d’abord.
— Réponds à ma question, l’oncle n’est cependant pas beaucoup plus clair lors de sa deuxième prise de parole.
Ses poings et sa mâchoire serrés attestent de l’effort qu’il fournit pour ne pas plaquer le grand adolescent au premier mur qu’il trouvera. À bien y réfléchir, un mur n’est pas nécessaire pour l’empoigner, il pourrait se contenter de le soulever. Mais il se contient tout de même.
— Il va falloir m’aider à restreindre le champ des réponses possibles, là, car la liste est longue, déclare le petit blond, toujours sans se laisser impressionner.
— Jessica, gronde simplement le maître-chien entre ses dents, un grognement faisant écho au sien dans la gorge de son animal à ses pieds.
Ce n’est évidemment pas la réponse exacte à la question posée, mais aucun complément d’information n’est nécessaire à ce prénom. Jack jette un bref coup d’œil à Sing Sing mais ne laisse rien paraître d’autre. Il est impressionné par le molosse, mais il sait aussi que, aussi en colère soit-il, l’inspecteur ne le lancera pas sur lui, pas plus que le bête n’attaquera sans un ordre explicite de son bipède de rattachement. Sam est peut-être le plus espiègle de la famille Quanto, il reste de cette famille, et Jack reste de l’avis qu’ils sont profondément bons. Il ne fera pas tout ça pour les aider si ce n’était pas le cas, et en l’occurrence, il lui est bien pratique de pouvoir se reposer sur cette certitude.
— Lady Evington-Pershing est délicieuse, n’est-ce pas ? il répond d’un ton badin.
— C’est surtout la sœur de sororité d’Iz, ajoute Sam comme qualificatif, à son avis non négligeable.
— En effet. Mais j’ai bien peur de ne pas voir en quoi c’est un problème, poursuit Jack sur sa lancée stoïque.
Sam ferme les yeux pour prendre une lente inspiration et continuer à conserver son calme. Cette journée avait si bien commencé. Il a failli s’étouffer, lorsque sa dulcinée a prononcé pour la première fois le nom de famille de son amie en visite en ville. Avant ça, il n’avait pas fait le lien entre la sublime brune apparue au commissariat il y a une dizaine de jours et la nouvelle recrue dont les a informés Jack la semaine passée, pour leur offrir le bouclier médiatique dont ils risquent d’avoir besoin. Il a suffi d’une simple boutade sur ses origines nobles, illustrées en premier lieu par son titre ainsi que son double patronyme. Dans ces cas-là, le maître-chien se déteste d’être un aussi bon joueur de Poker. Il n’a rien laissé paraître à sa compagne de petit-déjeuner. Il lui a simplement dit qu’il la rejoindrait au commissariat plus tard, qu’il venait de se souvenir qu’il avait quelque chose à faire. Puis, il a foncé ici, guidé par la géolocalisation de l’SD du surdoué, auquel il leur laisse accéder pour des raisons de sécurité. L’inspecteur ne sait pas ce que le tatoué manigance exactement sur ce chantier de re-construction, mais c’est à des lieues de ses préoccupations dans l’immédiat. Il a juste envie de le défenestrer, et trouve d’ailleurs curieusement arrangeant pour le jeune homme qu’aucune vitre ne soit disponible à proximité.
— Iz n’est pas mêlée à ça, et j’aimerais que ça ne change pas. Elle commence à peine à mettre ses doutes sur l’affaire Eugène derrière elle, Sam explique avec retenue les raisons de son opposition à cette implication indirecte de sa chère et tendre.
Il le lui a déjà dit, mais savoir qu’elle est hors de danger, au-dessus de tout soupçon en cas de dérapage, est le meilleur soutien dont il bénéficie à travers toutes ces aventures. Tous ses autres proches sont complices. C’est beaucoup de pression pour que rien ne se passe mal. Savoir qu’au moins une personne pourrait être épargnée à coup sûr est une forme de bouée de sauvetage dont il n’a pas envie de se défaire.
Jack fronce le nez avant de répliquer, sachant que la réponse qu’il a à offrir ne sera pas bien reçue :
— Je vais être tout à fait honnête, aussi impressionnantes soient-elles, mon casting de Lady E-P n’a pas été basé uniquement sur ses compétences. Qu’elle soit une copine de faculté du Docteur Jones a joué en sa faveur, il admet, avec au moins le mérite d’être transparent.
— Comment ?! l’interroge Sam, retombant dans un ton plus proche du grondement que de la réelle parole.
— Je l’ai choisie pour vous aider. Il va arriver un moment où la pression de cacher tant de choses à votre partenaire de vie va devenir trop grande. Ou bien, pour l’avoir déjà rencontrée, elle sera suffisamment maligne pour découvrir quelque chose d’elle-même. Quoi qu’il en soit, ça va vous exploser au visage. Que la Dame puisse attester de la validité de vos raisons de ne pas tout lui avoir raconté depuis le début devrait vous donner une meilleure chance d’un jour recoller les morceaux. Elle l’a rencontrée avant de vous rencontrer vous, donc son opinion ne lui paraîtra pas biaisée, Jack expose son raisonnement sans broncher, pragmatique.
Sam reste soufflé par tant d’aplomb. Il ne lui arrive pas souvent de ne pas avoir le dernier mot. En l’occurrence, il n’a jamais entendu que des fous dangereux raisonner de cette façon, aussi froidement, avec un tel détachement, considérant autrui comme de simples pions sur un échiquier. Il pensait sincèrement que le jeune homme se fichait tout simplement des conséquences de ses actions, mais c’est pire que ça : il a volontairement pris cette dangereuse décision, en connaissance de cause.
— De quoi tu te mêles ? l’oncle revient donc sur une version de son interrogation initiale en arrivant sur les lieux, secouant la tête et écartant les bras.
— De mes affaires. Vous avoir à moins de 100% ne les arrange sur aucun plan, alors j’aimerais limiter les pertes, rétorque le blondinet, toujours sans perdre le Nord, droit dans ses bottes.
Il a besoin de l’appui des forces de Police, et Sam est l’un de ses deux seuls contacts établis dans ces rangs. Il a aussi besoin de la stabilité mentale de son meilleur ami, qui passe par le bien-être de toute sa famille autour de lui, son oncle y compris. Il a également besoin que sa première protégée ne craque pas, ce qui encore une fois est dépendant de ses proches. Tout est lié.
— Je crois que je vois pourquoi Fred te déteste, maintenant, ne peut que conclure le maître-chien.
Il est incapable de se remettre d’un tempérament aussi calculateur dans l’immédiat, et se demande même s’il le pourra un jour. Il savait que Jack était pour le moins particulier, mais il ne s'attendait pas à ce degré de machiavélisme.
— Oh ! Passez le bonjour à l’Inspecteur Insley de ma part, à l’occasion. J’ai été désolé d’apprendre pour sa mauvaise rencontre, rebondit Jack comme si le sujet précédent ne revêtait aucune espèce d’importance.
Sam secoue la tête, atterré, puis tourne les talons sans prendre la peine de rétorquer. Il aurait bien un geste obscène à offrir, mais la jeunesse de son interlocuteur le retient de justesse. Non pas qu’il ne l’aurait pas mérité. Ou qu’il en serait seulement offusqué, sans doute... Aussi, l’inspecteur ne pense pas que ça le raisonnerait plus que le reste. C’est une autre raison pour laquelle il abandonne le débat. Le mal est fait, et le coupable n’éprouve aucun remord. Impossible de changer quoi que ce soit, ni au passé ni à l’avenir ; les dés son jetés. Il est néanmoins agacé que le sort de toute sa famille soit entre les mains de cet impudent. S’il n’avait pas pris un tel risque personnel pour les aider, il oserait peut-être remettre son rôle en question. Il doit cependant bien y avoir un avantage à un chef de file plus pragmatique qu’empathique, mais il va encore falloir quelques temps pour le trouver et ensuite se convaincre qu’il est suffisant pour accepter le reste.
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