3x04 - Double négation (9/18) - Mise en garde
Iz n’a pas réussi à se concentrer convenablement de toute la matinée. Pas depuis la visite de Jessica, en tous cas. Parfois elle se demande pourquoi elle l’apprécie tellement, avec les ravages qu’elle fait systématiquement sur son passage. Elle est ingérable. Dangereuse, même. Mais aussi drôle, charmante, chaleureuse, loyale, brillante dans son domaine, charismatique, élégante, directe avec diplomatie, … Elle est son amie. Elle s’en veut de tant se focaliser sur son seul défaut. Mais qu’est-ce qu’elle peut faire d’autre, quand cette unique tache sur son caractère met toujours en danger le reste de ses connaissances ? Elle se creuse la tête depuis qu’elle a tourné les talons pour déterminer comment elle va pouvoir limiter les dégâts cette fois.
— Hey, Randers. Mon pote… elle interpelle l’inspecteur avec un engouement exagéré, rejoignant son bureau pourtant de la même manière qu’elle le fait toujours.
Bien sûr, Patrick n’est pas sans noter le caractère inhabituel de cette approche.
— Hey, Jones… il répond avec une certaine perplexité dans son ton aussi bien que dans son regard.
— Est-ce que, par le plus grand des hasards, tu aurais remarqué une femme brune à qui je parlais ce matin ? lui demande Iz, pinçant ses lèvres.
— Difficile de la rater, il ne cache pas, se penchant en arrière dans sa chaise, de plus en plus intrigué par cet échange.
Elle aurait pu parler à cinquante autres femmes correspondant à cette description plus que sommaire, il aurait quand même su à laquelle elle cherche à faire référence. C’est la seule qui avait une raison d’être remarquée, après tout. Et à vrai dire, bien plus qu’une. Même si elle s’était attendu à une réponse de cet acabit, la profileuse soupire discrètement.
— Je vois… Est-ce que peut-être tu aurais l’amabilité de me faire une toute petite faveur, s’il te plaît ? elle poursuit, illustrant la taille de la faveur à venir par son pouce et son index à peine séparés.
— Quel genre de faveur ? il demande.
Il n’est jamais prudent de promettre quoi que ce soit à l’aveugle, peu importe à qui. Et puis, avec un début de conversation comme celui-ci, il a de quoi se méfier. Aucune histoire qui commence avec une très belle femme n’est sans aucun rebondissement.
— Eh bien, si cette femme devait venir te voir pour t’inviter à sortir, est-ce que tu pourrais lui dire non ? lâche alors Iz avec un mélange de fermeté et de réticence.
— Pardon ?! il manque de s’étouffer.
Il se redresse sur son siège, éberlué. Il s’était attendu à beaucoup d’alternatives, mais pas celle-ci. Il a déjà entendu des demandes tordues, entre collègues des forces de l’ordre, mais là, c’est une première. La tournure de la demande en elle-même est étrange.
— Il ne faut pas que tu cèdes à ses avances, reformule pourtant Iz, sans hésiter cette fois, très sérieuse.
Il cligne plusieurs fois, digérant encore la requête.
— Je ne sais pas ce qui me perturbe le plus : le fait que tu penses qu’une femme comme elle pourrait venir me draguer, ou le fait que tu veuilles que je lui mette un râteau, il expose sa perplexité une fois que les mots lui sont venus, yeux plissés et tête penchée sur le côté.
Dans le pire des cas, il aurait pu s’attendre à ce qu’elle lui demande de falsifier un document, faire l’impasse sur un délit mineur, voire creuser un peu sur une affaire dans laquelle sa sœur qui ne l’est pas serait mêlée. Il ne pensait vraiment pas que ça allait être personnel !
— Elle va venir te draguer. Parce que tu es le partenaire de Sam. Et mon collègue. Et célibataire. Bref, tu vas être son premier choix, l’assure Iz, baissant les yeux à ce constat qui semble l’agacer, pour une raison encore inconnue.
Quel genre de possessivité déplacée l’incite à ne pas vouloir le voir avec une de ses amies, aussi étrange il serait de la part de celle-ci de toujours jeter son dévolu sur des connaissances à elle ? Ça ne lui paraît en effet pas trop respecter le code implicite entre copines, pour ce qu’il en comprend, mais ça y reste une infraction mineure. Est-ce que c’est lui, le problème ?
— En admettant que t’aies raison, ce que je ne suis pas prêt à accepter à ce stade, je dois le prendre comment, que ça te gêne si je sors avec une de tes copines ? C’est toi qui m’as dit que je devrais me remettre en piste, il commence à se vexer un peu.
Iz ouvre alors de grands yeux et tend les mains vers lui, alarmée :
— Et je le pense ! Ce n’est pas DU TOUT à cause de toi que je te demande ça ! Je vais le demander à tout le monde sur le plateau. Si j’en ai le courage… la profileuse se précipite pour rattraper le tir, puisque remettre en cause son interlocuteur n’était pas du tout dans ses intentions.
Au contraire. Elle ne veut que son bien. Mais ce n’est pas une explication facile à donner.
— Je te suis pas, alors, il déclare forfait quant à la détermination de l’objectif de cette conversation.
— Jessica est… Disons qu’elle collectionne les partenaires sexuels encore mieux que les paires de chaussures. Et j’aimerais t’épargner des dommages aussi bien physiques qu’émotionnels, la jolie brune finit par déclamer d’une traite, comme on retire un pansement adhésif.
C’est au tour de Patrick d’écarquiller les yeux, pris de court pour la seconde fois de la conversation. Puis, une fois que l’information a décanté, il ne peut pas réprimer un éclat de rire.
— Wow. J’apprécie la prévenance, Lizzie, mais ce n’est pas en me promettant que je vais me faire malmener par une belle femme que tu vas me dissuader de la laisser m’approcher ! il lui apprend en s’esclaffant, soulagé.
Elle a vraiment pensé devoir le mettre en garde contre une sublime nymphomane ? C’est adorable ! À cause des risques qu’ils encourent et représentent, ces gens sont le plus souvent marqués. Un drapeau est levé sur leur SD par rapport à leur historique d’activité, afin que leurs partenaires envisagés ne soient pas surpris. Ils sont sous une forme de suivi et ne peuvent profiter de personne, pas plus que quelqu’un ne pourrait profiter d’eux. Il y a tout un district dédié à la criminalité sexuelle, presque plus vaste que celui des Homicides, d’ailleurs.
— Est-ce que tous les hommes pensent de cette façon ? déplore Iz, le visage dans les mains, exaspérée par son hilarité.
— C’est toi, la psy. Qu’est-ce que tu crois ? lui retourne Randers, encore en train de ricaner.
— Il n’y a rien que je puisse dire pour te faire reconsidérer ? elle effectue une dernière tentative pour le raisonner, même si sans grande conviction.
— Encore une fois, j’apprécie que tu veuilles me protéger. Merci de l’avertissement. Mais je suis un grand garçon, tu sais, il l’assure, en fin de compte aussi touché qu’il est amusé.
Il a osé l’appeler Maman Ours une fois et ne compte pas recommencer, mais c’est réellement ce qu’elle lui inspire. Sa façon de veiller sur tout le monde dans ce commissariat est une présence réconfortante dont nul ne s’était rendu compte avoir besoin. Aujourd’hui, son absence se ferait ressentir bien au-delà du manque général de caféine de la dernière fois qu’elle a dû s’absenter, avant que tout le monde ait son rôle complet en tête.
— Ils disent tous ça ! elle s’agace de sa réponse, croisant les bras.
Elle en a ramassé à la petite cuillère des plus robustes que lui. Elle est à peu près sûre que l’une des victimes de Jess est devenu champion olympique d’athlétisme quelques années plus tard, même si elle ne saurait plus dire dans quelle discipline exactement.
— Et pourquoi c’est moi qui dois lui dire non, et pas elle qui ne doit pas venir me voir, au juste ? il essaye une autre approche pour la consoler de ce qu’elle prend clairement comme un échec.
— Oh, elle aura aussi droit au discours ce soir ! Mais je me suis dit que j’avais un poil plus de chance que tu m’écoutes qu’elle, Iz le détrompe sur l’injustice de son approche, au contraire plus qu’équitable.
Avec Jess, elle n’aura presque rien besoin de dire. Un regard entendu devrait suffire. Elles ont déjà eu cette conversation de nombreuses fois. Au tout début, peu après leur rencontre, elle avait tenté de l’aider à canaliser ses envies. Puis, voyant qu’elle avait sa condition sous contrôle, elle l’avait incitée à ne pas en faire pâtir les autres. Pourtant, elle ne peut pas dire que qui que ce soit ait jamais été molesté par elle. Le raisonnement de Randers est correct : elle est répertoriée et suivie par un médecin sexologue. Tout est sous contrôle. Néanmoins, de son point de vue, Iz a toujours l’impression qu’elle sème une pagaille sans nom à chaque fois qu’elle pointe le bout de son nez quelque part. C’est sans doute illégitime de sa part, les séquelles d’avoir dû gérer les conséquences de ses soirées les plus entreprenantes lorsqu’elles habitaient ensemble.
— Mais qui elle est, au fait ? se permet enfin de demander Patrick, puisque ni lui ni Sam n’ont su deviner.
Si Fred avait été là, ça aurait été réglé en deux minutes. Mais elle est toujours à l’hôpital. Et creuser par leurs propres moyens est beaucoup moins discret.
— Jess est ma grande sœur de Sororité, lui apprend Iz avec transparence.
— Tu étais dans une Sororité à l’université ?! il tombe des nues, ses sourcils remontant sur son visage.
— Comment je dois prendre cet étonnement ? réagit simplement la jeune femme, puisque confirmer ne lui semble pas nécessaire.
— J’aurais pensé que tu avais toujours été studieuse. Avec ton double diplôme, et tout ça, s’explique maladroitement l’inspecteur.
— Mes diplômes signifient surtout que j’ai passé un sacré paquet de temps à l’université. Et les sororités ne sont pas synonyme de soirées sans fin ! elle proteste à ce raccourci facile, lui accordant une petite tape sur l’épaule.
— Pas pour tout le monde, apparemment, il accepte sans pour autant complètement lâcher ses préjugés à l’emporte-pièce.
Elle ne devrait pas lui en tenir rigueur. S’il n’était pas membre de son temps à la fac, il n’a dû avoir des échos de ces endroits que par les beuveries les plus spectaculaires qui y avaient lieu. Et aujourd’hui, il ne voit ces maisonnées qu’à travers la lentille des crimes qui y sont commis. Rien de bien glorieux, et en soit pas démérité, si réducteur.
— On peut faire la fête sans en être membre. Oh, et puis zut, amuse-toi bien à expliquer ta sévère déshydratation aux urgentistes. Et tu as de la chance qu’il commence à faire froid, parce qu’il va te falloir une écharpe, elle lâche finalement l’affaire, aussi bien de défendre ses choix d’associations que de vouloir le protéger de lui-même.
Elle tourne les talons sans lui laisser le temps de répondre. Il ne saisit pas l’allusion de l’écharpe tout de suite. Lorsqu’il pense avoir une explication, ses yeux s’écarquillent et il ricane de plus belle. Très honnêtement, malgré la sincérité dont la psycho-psychiatre vient de faire preuve, il n’est pas convaincu par sa prédiction. Ce n’est pas tellement que les femmes font peu le premier pas, c’est qu’elles font peu le premier pas vers lui. Aussi séductrice la dénommée Jess peut-elle être, elle est clairement dans une autre catégorie que la sienne. Et il n’y a aucun mal à ça. Au moins, la prévenance de sa collègue l’aurait fait rire aujourd’hui, ce dont il n’a pas l’occasion tous les jours, avec ce travail.
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