3x04 - Double négation (10/18) - Reine mère
— Tu vas être emmené.
La voix de Ben lui faisant cette annonce résonne encore aux oreilles de Caesar plusieurs heures plus tard, alors que sa prédiction s’est réalisée. Le grand adolescent a senti son sang descendre dans ses chaussettes à cette simple phrase. Pourtant, comment pourrait-il être en danger, avec un garde du corps tel que le motard ? Et qui pourrait vouloir venir après lui, de toutes les personnes impliquées dans leurs plans ? Est-il est à ce point ostracisé qu’il est maintenant devenu le maillon faible de sa famille, comme sa petite sœur l’était avant lui, aux yeux de DeinoGene ?
Il avait beau savoir qu’il ne courait aucun risque, le maigre aperçu de ce que sa benjamine a vécu le jour de son enlèvement n’a pas été une partie de plaisir. Lorsqu’il a quitté le campus pour déjeuner, ce n’est pas une camionnette mais une voiture, qui est venue l’intercepter. Et au lieu de cagoules et armes à feu, les occupants du véhicule portaient un costume et des lunettes de soleil. Ils ne se sont pas non plus saisis de lui, et l’ont simplement invité à prendre place à l’intérieur. Pourtant, alors qu’il ne lui a jamais été que décrit, l’apparition soudaine de l’automobile noire à côté de lui le long du trottoir lui a tout de même rappelé cet évènement funeste.
Tandis qu’il est seul dans un habitacle aux vitres teintées, séparé du conducteur et son compagnon par une paroi tout aussi opaque, le grand brun a le temps de réfléchir. Il se compte comme chanceux qu’on ne lui ait pas bandé les yeux ni injecté quelque anesthésiant que ce soit. Il se demande s’il aurait paniqué, si Ben ne l’avait pas prévenu de ce qui allait se passer. Il était entouré de monde, dans la rue, donc sans doute n’en aurait-il pas eu beaucoup plus envie qu’il ne l’a déjà, alors qu’il sait vers quoi on l’emmène. Il aurait peut-être posé plus de questions, en revanche.
Quand il y repense, le Soigneur manque tout de même cruellement de tact. Lui annoncer comme ça que plusieurs individus lui tournaient autour, mandatés pour l’escorter jusqu’à leur commanditaire… Ça aurait inquiété n’importe qui, et avec le passif de sa petite sœur, ça ne pouvait qu’être d’autant plus angoissant pour lui ; il fait malgré lui partie de ses gens pour qui un enlèvement représente une éventualité tangible. Heureusement que le grand mécano n’a pas tardé à ajouter du contexte à ses observations, jusqu’à amener l’étudiant à l’enjoindre de laisser les choses se produire.
C’est donc sans surprise que Caesar reconnaît le domicile des Nimbleton lorsqu’on lui ouvre enfin la portière. Il ne veut pas savoir comment Ben a perçu le lien entre ces agents qui l’ont conduit jusqu’ici et les parents de son meilleur ami. Tout ce qu’il sait, c’est que cette connexion a suffi à ce qu’il n’hésite pas une seconde avant de décider qu’il ne courait aucun risque en se laissant emmené par eux. Pour toute la mauvaise presse que leur fait leur fils, les Nimbleton inspirent tout de même confiance à Caesar.
— Caesar Quanto, accueille une quinquagénaire blonde depuis les escaliers du hall, alors que son invité y fait son entrée.
— Mrs. Nimbleton, il répond avec courtoise.
Il n’a jamais rencontré la mère de Jack. Pas plus que son père d’ailleurs. Mais curieusement, elle est exactement comme il l’imaginait. Son fils doit beaucoup plus ressembler à son mari, et pas seulement parce qu’ils sont du même sexe, et pourtant il se dégage d’elle quelque chose que Caesar retrouve chez son meilleur ami. Un certain panache dans leur façon de se tenir, pas vraiment hautaine ni même seulement fière, juste défiante à la limite de l’insolence, sans jamais l’atteindre.
— S’il te plaît, appelle-moi Virginia, la femme l’enjoint avec un sourire presque mécanique.
Son expression se veut sans doute sincère, mais elle en a trop fait usage professionnellement pour qu’elle puisse encore l’être. Dommage, mais compréhensible. Comme un médecin dont les soins, aussi délicats et attentionnés soient-ils, sont devenus un brin machinaux avec le temps et la pratique.
— Je ne crois pas que ça va être possible, il se permet de la prévenir.
En dehors du fait qu’elle est écrasante de charisme et de prestance, et que sa position ne peut être ignorée, il est encore un peu secoué de la façon dont elle l’a fait venir jusqu’à elle. Elle aurait pu l’inviter. Pourquoi ne l’a-t-elle pas fait ?
— Je te présente mes excuses pour t’avoir fait venir de manière si impromptue. Je suppose qu’envoyer quelqu’un te cueillir à la sortie de l’université a été gauche de ma part, elle lui offre.
Elle devine aisément son malaise, en dépit de tous ses efforts pour le masquer et rester de marbre. Tout en parlant, elle achève de descendre les quelques marches en haut desquelles elle se tenait à son arrivée, une main sur la rambarde.
— Croyez-moi, si vous aviez voulu m’enlever, vous n’y seriez pas arrivé, il retoque sans même avoir le temps de s’en empêcher.
Bien qu’il soit déjà trop tard, il se mord la langue. L’ambassadeur plisse les yeux à cette assurance insoupçonnée, mais ne relève pas. Pas directement.
— Est-ce que mon fils a des ennuis ? elle l’interroge soudain.
— Pardon ?
— Crawford et moi l’avons croisé à la Maison Blanche, la semaine dernière. Nous avons tenté d’apprendre pourquoi il se trouvait là, mais sans succès. Tu es mon dernier recours pour savoir si oui ou non mon fils est en train de s’attirer des ennuis, elle explique l’origine de sa question.
Elle n’a rien à gagner à dissimuler ses intentions. Elle ne veut que le bien de son fils, et elle est convaincue que c’est également le souhait de son interlocuteur. Ils devraient pouvoir s’entendre.
— Jack a toujours quarante coups d’avances sur tout le monde, Caesar répond de manière évasive, de peur d’en dire trop.
— Mon fils n’a jamais été attiré par la politique. C’est peu de le dire. J’aurais plutôt eu tendance à dire que ça le repoussait. Le voir là-bas, en costume, je… Je suis sa mère. Je m’inquiète, elle ajoute un peu d’émotionnel au rationnel de son questionnement.
— Je ne peux pas vous promettre qu’il est en sécurité, déclare prudemment Caesar.
Il veut être honnête car il est touché par son inquiétude, mais il reste sur ses gardes tout de même. Obtenir des concessions est littéralement la profession de cette femme. Qu’elle soit l’option diplomatique ne la rend pas moins redoutable que l’option militaire.
— Mais tu sais ce qu’il est en train de faire, déduit l’ambassadeur, hochant la tête à cette confirmation indirecte de ses suspicions.
— Dans quelques grandes lignes, il diminue son implication du mieux qu’il peut.
Il fait bonne figure, mais ne se sent pas capable de résister à un interrogatoire en bonne et due forme. Pas par cette femme qui n’a jamais pris l’habitude de voir qui que ce soit lui résister, et pas grâce à sa beauté. Elle est très belle, très élégante, mais d’une manière pure, intemporelle, qui laisse présager qu’elle n’en a jamais abusé. Elle a le genre de beauté qui ne se laisse pas flatter, et qui ne se jugera jamais suffisante à elle-même.
— Je comprends que ce soit secret. Je ne souhaite pas m’en mêler si mon fils s’y oppose. J’aimerais juste…
Virginia ne termine pas sa phrase. Elle a pratiquement fait enlever un adolescent, dont elle connaît le passif sur ce terrain, tout ça pour obtenir des informations sur ce que manigance son propre fils. Si ça ne crie pas le désespoir, elle ne sait pas ce qu’il faut qu’elle fasse. La raison pour laquelle elle n’a pas invité Caesar par une voie conventionnelle, c’est tout simplement parce qu’elle craignait que son message soit intercepté par Jack. Il en est tout à fait capable, aussi bien d’un point de vue technique que d’un point de vue moral. Elle pourrait prétendre qu’ils ont tout fait pour lui inculquer des valeurs, mais elle préfère être honnête avec elle-même ; les chiens ne font pas des chats, et Jack a hérité de toutes leurs compétences de manipulation et d’ingérence, et bien plus encore. Sous un certain angle, c’est d’ailleurs à peine croyable, étant donné le point d’honneur qu’il met à les éviter depuis des années. Quand elle repense au mal qu’ils ont eu à le croiser pour son dernier anniversaire…
— Il prend toutes les précautions, poursuite Caesar sur sa ligne de réponse vague même si sincère.
— Est-ce qu’il fait ce qu’il fait pour une bonne raison ? Mrs. Nimbleton change alors d’angle d’attaque.
Elle voit bien qu’elle n’obtiendra aucune réponse de la part du garçon sur le sujet précédent. Pas sans le brusquer. Et elle en a déjà assez fait.
— Je crois, oui, il affirme en hochant la tête.
Elle ne peut plus retenir un sourire à l’attitude de son jeune convive. Un vrai, cette fois. Moins resplendissant que le premier, celui qu’elle avait aux lèvres en l’accueillant, mais plus profond. Il se tient bien droit, tête haute, respiration contrôlée ; elle l’intimide, et il est loin d’être le premier, mais il tient aussi bon, ce qui est plus rare. Surtout pour quelqu’un de son âge. Il a du mérite.
— Tu sais, je suis contente que ce soit sur toi qu’il ait choisi de se reposer, elle commente.
— Er… Merci ? est tout ce qu’il trouve à répondre à ce compliment inattendu.
Si elle cherchait à le déstabiliser, c’est chose faite. Presque. Même si ses sourcils se froncent momentanément, il reste toujours debout droit comme un I au milieu du passage. Elle note aussi que le motif qu’il trace distraitement sur le talon de sa main droite s’accélère. C’est sans doute un tic nerveux, mais il ne perd pas sa distance, aussi bien physique qu’émotionnelle. Il a décidément du potentiel.
— Il n’a pas le meilleur historique de fréquentations, la mère de son meilleur lui rappelle sur le ton de l’évidence, l’amusement fléchissant encore un peu plus ses lèvres.
Elle ignore sans doute encore plus de la moitié de toutes les transgressions de son fils au fil des années, mais celles dont elle a connaissance, elle n’est pas près de les oublier.
— Jack ne fréquente personne, ce sont les gens qui le fréquentent, déclare simplement Caesar.
Il est conscient du fait qu’ils sont devenus amis à l’usure. Jack l’a choisi au hasard et l’a accoutumé à sa présence, jusqu’à ce qu’il la recherche machinalement. Pour le reste, autant qu’il ait toujours vu, les gens lui tournent autour comme des papillons autour d’une fleur, pour ne pas utiliser une métaphore plus désobligeante. Même Margery, l’une des rares filles du lycée à être insensible à son aura, avait fini par se laisser tenter par ses charmes. Il n’a pas eu toute l’histoire, mais c’est arrivé. Jack n’évolue pas dans le monde, ce sont les autres qui évoluent dans le sien.
— Il est modeste de ta part de le croire, rétorque pourtant la mère du blondinet tatoué.
Elle ne peut pas réfuter la déclaration en règle générale, mais Caesar est l’exception. Elle n’avait jamais vu son fils partir en vrille comme il l’a fait après la coupure du grand brun, pas pour qui ou même quoi que ce soit. Et que sa reprise de lui ait coïncidé avec l’enlèvement de la benjamine de son ami n’était pas fortuit.
— Il vous le dira, s’il a besoin de vous, lui offre alors son jeune invité, désireux de détourner l’attention de lui, et se disant qu’elle mérite peut-être un brin plus d’assurance de sa part sur le chemin qu’est en train d’emprunter son fils.
L’expression de la maîtresse de maison passe de doucement impressionnée à triste. Elle ne le croit pas. Pas parce qu’elle pense qu’il ment, mais parce qu’elle pense qu’il se trompe. Et cette fois, ça n’a rien de distrayant. Si c’était vrai, son fils l’aurait déjà rassurée sur ce qu’il est en train de manigancer, au lieu de la laisser dans une ignorance inquiète. Ils sont comme des étrangers qui portent le même nom, dans cette famille. À son avis, il ne les laissera pas plus interférer dans ses affaires qu’il ne s’intéressera aux leurs.
— Merci. Je ne vais pas te retenir plus longtemps, elle le congédie donc gentiment, sans rancune, simplement résignée.
Voyant qu’il a touché une corde sensible, Caesar la salue d’un lent hochement de tête avant de quitter son domicile. La voiture qui l’a amené attend le long du trottoir. Il pourrait marcher, mais se dit que Ben lui en voudrait sans doute. Il n’a accepté de le laisser se faire emmener sans surveillance que parce qu’il l’a assuré qu’il en aurait justement une. Aussi, il ne voudrait pas vexer la prévenance de Mrs. Nimbleton de lui avoir laissé un chauffeur à disposition, même si c’était la moindre des choses après l’avoir fait escorter jusqu’à elle de manière aussi inattendue. Elle semblait vraiment bouleversée lorsqu’il l’a quittée à l’instant, et ça ne lui dit rien qui vaille. Reste à trouver ce qu’il pourrait faire d’autre pour l’apaiser…
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