3x04 - Double négation (8/18) - Embauche

Gregor est assis au fond d’un café, sur la banquette qui orne le coin le plus reculé de l’espace, le plus loin possible de la vitrine. Les mains autour d’une tasse fumante, il fixe la surface du liquide sans la voir. Il est dehors. Au-delà des limites du jardin des Quanto. Pour la première fois depuis que Siegfried et Vlad sont venus le tirer du bunker où on le torturait. Mais est-ce que ça compte, puisqu’il était à moitié conscient dans un 4x4 ? Avant ça, la dernière fois où il s’est trouvé dans la rue, c’était lors de sa fuite de DG avec Maena. Il a encore sa cicatrice au bras comme souvenir supplémentaire de cette échappée. Et avant ça ? Avant ça, il n’arrive pas à se rappeler sa dernière sortie à l’air libre. Il a pourtant plutôt bonne mémoire, mais tout n’y est que souterrains et laboratoires borgnes.

A-t-il toujours été mal à l’aise dans la foule ? Sans doute. Beaucoup de monde rassemblé autour de lui, depuis son plus jeune âge, ça a le plus souvent représenté une menace. On ne s’est la plupart du temps attroupé autour de lui que pour lui filer une raclée, pas pour l’écouter. Il n’a que rarement présenté son travail, et ça se faisait en comité réduit, et il se tenait relativement loin de son auditoire. Certains scientifiques avec son parcours deviennent formateurs ; pas lui. À la fois parce que le Docteur Vurt l’a toujours estimé mieux employé ailleurs, et à la fois parce qu’il n’a pas la moindre fibre pédagogue. Toujours est-il qu’il est assis là, à se brûler les paumes, dans le but de ne pas trembler suffisamment fort pour que quelqu’un le remarque et vienne lui demander si tout va bien.

— J’ai besoin d’un département de Biologie, déclare tout à coup une voix connue alors que son propriétaire vient s’asseoir en face de lui.

— Jack ! s’exclame Greg dans un sursaut, brutalement ramené à la réalité.

— Quoi ? Je t’ai fait peur ? s’amuse l’adolescent, tout en lui tendant une serviette pour essuyer la main qu’il s’est éclaboussée en tressaillant.

— Comment m’as-tu trouvé ? l’interroge le scientifique sans confirmer, puisqu’il peut bien le voir.

— C’est moi qui ai passé commande à Jazz pour des SDs dédiées, répond platement le petit blond, écartant les mains pour souligner l’évidence de son accès aux données de suivi, même d’un prototype.

Comment il a deviné que le pirate ferait un tour d’essai aujourd’hui et avec le biologiste, c’est moins clair, mais ça importe peu.

— Oh, lâche simplement son interlocuteur.

Il est autant satisfait de cette réponse qu’elle ne l’intéresse pas. Il ne sait même pas pourquoi il a posé cette question. La panique, sans doute. Encore une fois, il n’a pas vraiment souvenir d’avoir un jour été sans surveillance, alors le changement de vigile ne l’impacte pas vraiment. Son coffre fort numérique, dans sa douche, n’a jamais été qu’un îlot d’intimité illusoire au milieu d’une existence sous flicage constant.

— J’aurais pensé que tu buvais du thé, s’étonne Jack en désignant son breuvage à la forte odeur de café.

— J’ai laissé la serveuse choisir, balbutie Greg pour toute explication.

Il n’a pas touché sa boisson et n’y touchera probablement pas. Là aussi, il a paniqué. Il a l’habitude de se faire son propre mélange, sans aucune idée des dénominations utilisées dans la vie en société. Jazz n’aurait décidément pas pu mieux choisir son cobaye, car il doit agir le plus suspect possible, à l’heure actuelle. Si personne ne l’arrête dans un tel état, alors ils n’ont aucun souci à se faire pour les futurs protégés de leur entreprise.

— Malin, répond l’adolescent, plus par politesse que sincérité.

Il voit bien que son interlocuteur est mal à l’aise, et pas seulement à cause de lui, alors il lui laisse le temps de se reprendre grâce à un échange de banalités. Il n’aime pas trop perdre du temps avec ces choses-là, d’habitude, mais aujourd’hui il va sans doute en échanger beaucoup d’autres, et comme il a la ferme attention de s’appliquer à sa tâche, il ne va pas craquer dès maintenant.

— Pourquoi m’avoir suivi ? Est-ce que quelque chose ne va pas ? demande Bertram au bout d’un moment, recouvrant peu à peu ses moyens.

— C’est la première chance que j’ai de t’avoir en tête-à-tête depuis que j’ai appris ton existence, lui fait remarquer Jack au lieu de répondre.

— Certes… ne peut pas nier Gregor, bien qu’il ne voie pas trop quel avantage l’adolescent puisse tirer de cette situation.

Lui sortir ses quatre vérités entre autant d’yeux, personne ne s’est privé de le faire à sa façon, dans la maisonnée qui l’accueille. Certains n’ont même pas attendu de ne pas avoir d’auditoire pour le faire. Ça a toujours beaucoup plus soulagé le critique que ça n’a atteint sa cible, mais au moins, ça a servi. De ce qu’il sait de Jack, il ne lui paraît cependant pas être le genre de personne à en vouloir à quelqu’un pour son manque de scrupules. Il semble lui-même assez orienté objectif. Que lui veut-il seul à seul, dans ce cas ?

— Je sais que tu es supposé être une sorte de grand méchant loup, mais je tenais quand même à te traiter comme un être humain et te demander officiellement de rejoindre mon département de Biologie, le grand ado explique enfin la raison pour laquelle il a rattrapé le scientifique ici.

— Ai-je le choix ? répond simplement le binoclard.

— Je suis en train de te le donner, confirme Jack, très sérieux.

Il ne peut pas lui tenir rigueur de sa méfiance. Il ne sait pas la dernière fois que cet homme a eu un véritable choix à faire dans sa vie, si seulement un jour. Quoique, il a bien choisi d’aider Mae au lieu d’exécuter le véritable protocole expérimental du projet Regent, c’est vrai.

— C’est le seul moyen que j’ai de continuer à venir en aide à mes patients, rappelle Bertram.

Il croit volontiers aux bonnes intentions du petit génie en face de lui, mais la notion de décision est illusoire, en le cas présent. Les circonstances ne peuvent le pousser que dans une seule direction. Comme souvent.

— Ou je pourrais te considérer comme un consultant indépendant. C’est toi qui vois, offre malgré tout le blondinet sans se laisser démonter.

— Quelle différence ? lui demande Greg, pour la première fois sur un ton réellement interrogatif.

— Tu ne serais pas contraint de t’investir dans de nouveaux dossiers, même si, je ne vais pas te le cacher, vu la pile qu’on a déjà à décortiquer, ton expertise serait sans doute fortement sollicitée quoi qu’il en soit, expose Jack calmement.

— Vous n’avez pas d’autre biologiste, se permet de faire remarquer Bertram à l’encontre de cette éventualité.

Ce n’est pas seulement qu’il n’a pas d’autre choix que de continuer à travailler avec eux, c’est aussi qu’ils n’ont personne d’autre que lui sous la main. Il n’arrive donc pas à comprendre les motivations derrière cette proposition, qui paraît desservir celui qui la met sur la table. Pour le moment, elle lui paraît encore fabriquée de toute pièce, mais il ne parvient pas à déterminer dans quel but.

— Pas encore. Si on t’internalise, tu auras ton mot à dire sur nos prochaines recrues, et tu seras leur supérieur par la suite, prédit Jack, dont les plans vont déjà loin.

— Je peine toujours à voir l’avantage de te dire non, ne cache pas son interlocuteur, toujours aussi sceptique à cette approche.

Jack ne perdrait pas son temps à lui poser une question dont il connaît déjà la réponse. S’il est venu jusqu’ici, ce n’est pas par respect comme il l’a annoncé, mais parce qu’il a bel et bien une incertitude. Il aurait pu ne pas lui laisser le choix, mais sans doute son intégration officielle des rangs qu’il est en train de former n’est-elle pas nécessairement un gain pour lui.

— C’est plus le désavantage de me dire oui, le problème. Disons que si je t’officialise, il faut que je te déclare, à un moment donné. Pas ouvertement, mais on exige de ma part une liste de personnel, accessible en cas d’urgence, avoue enfin le blondinet, serrant les dents à cette concession qu’il a dû faire.

La carte blanche qu’il a obtenue ne l’est qu’au recto. Le verso est beaucoup plus sombre. À son goût, en tous cas.

— Comme ça, au cas où tout s’effondre, ils sauront qui enfermer, déduit Greg avec l’ombre d’un sourire amer.

Au moins, Vurt était transparente dans ses intentions. Le gouvernement agit toujours sous couvert du bien général, mais leurs méthodes n’en sont parfois pas plus louables que celles de son ancienne cheffe. Ils vont les tolérer tant qu’ils leur seront utiles, et dès qu’ils deviendront gênants, les écraser sans merci.

— Pas nécessairement enfermer. Plutôt rendre corvéable pour ramasser les pots cassés. Mais dans ton cas, sans doute enfermer, oui, corrige et concède à la fois l’autre tatoué en face de lui, dodelinant de la tête.

L’avantage, avec Bertram, c’est qu’il n’a pas besoin de prendre de pincettes avec lui, ou si peu. Son cynisme n’a pas de bornes. Lui extirper un pronostic positif est un calvaire. D’un côté, ça permet d’être toujours préparé au pire. De l’autre, ça peut finir par peser sur le moral.

— Si je comprends bien, dans l’éventualité où ton projet s’écroule, ils vont le transformer en son exact opposé : utiliser notre expertise pour exterminer encore plus efficacement les victimes d’expérimentation illicite, au lieu de leur donner une chance, Gregor reformule le scénario catastrophe envisagé.

— Si on veut, ne peut que valider Jack, même si en grimaçant.

Il a déjà prévu plusieurs moyens de sauver un maximum de ses atouts en cas d’échec, par précaution, mais il compte surtout sur un succès. Il est cependant conscient que ce script est exactement celui que les gouvernants vont décider de suivre au premier signe de défaillance dans son projet. Et Bertram est encore celui qu’il aura le plus de mal à préserver, d’où sa proposition d’une porte de sortie pour lui. Il ne sait pas trop s’il le mérite, avec son passé, mais il montre depuis quelques mois qu’il est surtout un instrument plus qu’un moteur. Bien employé, il pourrait faire autant de bien qu’il a fait de mal, et ce serait trop bête de l’arrêter en si bon chemin.

— On a d’autant plus intérêt à faire en sorte que ça fonctionne, dans ce cas, conclut platement le généticien, sans émotion, pas pour plaisanter, mais plutôt comme si ça tombait simplement sous le sens.

— J’apprécie cet inhabituel optimisme de ta part. Est-ce que ça veut dire oui ? s’amuse le grand adolescent malgré les intentions transactionnelles de son interlocuteur.

— Ça veut dire oui. J’ai fait la paix avec la condamnation que je mérite depuis longtemps. Je ne compte plus jamais activement tenter quoi que ce soit pour m’y soustraire, confirme le chercheur à lunettes, toujours avec la même indifférence à son propre sort.

Certains matins, il se réveille en se demandant pourquoi il n’est pas encore mort. Peut-être que tout depuis son extraction par Siegfried et Vladas n’est qu’un rêve. Il n’aurait pas dû survivre à sa capture après l’ultime chute de son laboratoire d’origine. Et on aurait dû le retrouver ensuite. Il se considère comme en sursis depuis des mois, et ne voit même pas l’intérêt d’abuser de ce privilège déjà immérité.

— Cool, conclut Jack, satisfait par cette réponse explicite, aussi défaitiste soit-elle, comme souvent.

Alors qu’il commence à s’extirper de la banquette sur laquelle il a pris place en arrivant, Greg l’interpelle :

— Est-ce que tu veux cette… mixture, avant de partir ? il lui propose, désignant sa tasse qu’il n’a toujours pas touchée.

Le tatoué volontaire regarde successivement le contenant puis son propriétaire, avant de sourire.

— C’est un macchiato ; ça ne va pas te tuer, il décrit puis l’assure.

Lui qui n’a jamais eu peur de rien, que ce soit parce qu’on ne l’a jamais mis en danger d’abord, puis grâce à ses gardes du corps, et ensuite par pure insolence, le cas du biologiste l’intrigue. Leurs éducations sont pratiquement l’opposée l’une de l’autre sur ce plan. Greg est probablement la personne la moins friande du risque au monde tout en étant absolument convaincu que le risque est partout, pour la simple et excellente raison qu’il en a fait l’expérience personnelle. Ce doit être épuisant. Puisque ses tendances pessimistes lui seront sans doute encore d’une grande utilité à l’avenir, il ne faudrait cependant pas l’en dissuader, mais peut-être qu’un regain de témérité lui serait favorable. Difficile à croire que le même homme qui dit être – et manifestement est véritablement – en paix avec sa propre mort peut se montrer aussi timoré face à des situations aux enjeux bien moins funestes.

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