3x04 - Double négation (7/18) - Projets d’avenir
Le bruit de pas, associé à un tapotement deux fois moins fréquent, fait tourner la tête à Aleksander de ses écrans. Il découvre alors Rob sur le seuil de son laboratoire. Le jeune homme a repris des couleurs et du tonus depuis son réveil, mais se déplace tout de même avec une canne. Ce n’est pas une nécessité permanente, mais en cas de besoin, ça dépanne. D’autres différences, plus subtiles, le séparent encore de son image projetée : ses expressions involontaires sont plus nombreuses, sa respiration est moins régulière, et surtout, son regard se pose de manière beaucoup plus définie sur ce qu’il est en train de regarder. Et puis, il doit s’approcher et s’éloigner au lieu de simplement apparaître et disparaître.
— Robert ! Quelle bonne surprise ! Je dois encore m’habituer à t’entendre arriver, le Professeur accueille le meilleur ami de son fils aîné, tout sourire.
En dehors du fait qu’il apprécie beaucoup le jeune homme, d’autant plus après avoir travaillé aussi étroitement avec lui, il représente également le succès d’une entreprise très audacieuse. Le voir sur pieds lui fait donc doublement plaisir. Il n’a que très peu eu cette satisfaction avec la jeune Caroline, car contrairement à lui, elle n’a pas vraiment de raison de se trouver ici, et il ne l’a par conséquent pas rencontrée.
— Comme ça on est deux, rétorque l’étudiant en riant.
La quasi absence de temps de déplacement était un confort auquel il s’était vraiment habitué. Il peut toujours en bénéficier dans certains cas, mais pour d’autres, il lui paraît plus correct de faire l’effort de se présenter en personne.
— Markus n’est pas là. Mais tu peux usuellement savoir ce genre de choses…
Alek commence par présumer de la raison de la présence de son visiteur, avant de se reprendre de lui-même.
— Je peux. C’est vous, que je viens voir, confirme Rob en hochant la tête.
— Quelque chose ne va pas ? Tu ne te sens pas bien ? Est-ce qu’il faut que j’appelle Gregor ? s’alarme instantanément l’ingénieur.
Se levant de son siège, il se rapproche de lui pour le voir de plus près. Robert lève cependant rapidement les mains devant lui pour stopper son avancée :
— Non non ! Rien de tout ça. Toutes choses considérées, je suis en pleine forme. Le peu de courbatures que j’ai encore est tout à fait normal pour quelqu’un qui a passé autant de temps que moi allongé dans un lit d’hôpital. Je pense conserver la canne pour le style, pour être honnête, il désamorce précipitamment l’inquiétude de son interlocuteur.
— Oh. Tu me vois rassuré, répond Alek, avec le soupir correspondant à l’émotion qu’il vient de dire ressentir.
Malgré tous leurs essais, toutes leurs analyses, tout le travail qu’ils ont abattu en amont de son réveil, et les assurances qu’ils se sont efforcés de donner, il vit encore dans la hantise sourde d’avoir commis une erreur et que tout dérape. Tant de choses sont allées de mal en pis, depuis le début de cette année, qu’il n’a pas encore repris confiance en l’ordre des choses.
— Je suis venu vous parler d’autre chose, si vous avez un peu de temps à m’accorder, enchaîne Robert, revenant sur les raisons de sa venue.
— Je suis maître de mon emploi du temps, alors vas-y, l’ingénieur l’invite à prendre place dans la pièce derrière lui, sur laquelle donne son laboratoire.
Quel que soit le sujet, ils seront forcément mieux installés là que dans son semi-souterrain presque borgne. Et il doute que le jeune homme se soit déplacé pour une conversation de quelques minutes seulement.
Robert s’assoit au bord d’un fauteuil et installe sa canne en équilibre à côté de lui, tandis qu’Alek prend place en miroir en face de lui.
— Est-ce que vous pensez que… Est-ce que vous trouvez que je vous ai été utile ? À travers tout ça, je veux dire, commence maladroitement Rob, son regard perdu entre ses pieds, ses mains s’agitant comme pour souligner le désordre de ses pensées.
— Bien sûr. Caroline et toi avez été essentiels. Tu n’as qu’à demander à Ann et Jasper, répond le père de famille avec trop de spontanéité pour ne pas être honnête.
Ils n’auraient pas pu faire tomber DeinoGene en premier lieu sans l’aide de Caroline. À vrai dire, il n’aurait même pas eu vent de leur implication si la jeune fille ne les avait pas dénoncés en leur apportant une cache de leurs dossiers confidentiels. Elle n’était pas obligée de faire ça. Elle n’en avait pas besoin pour leur faire connaître sa situation. Et par la suite, lorsque Robert est entré dans la danse, ils ont formé un duo de talent, sans lequel leur infiltration du dernier bastion du laboratoire clandestin aurait été incommensurablement plus difficile, voire impossible. Une grande partie du plan de Siegfried et Vladas reposait déjà sur leur support avant même que l’obstacle qui a nécessité l’intervention de Kayle ne soit rencontré. S’ils se sont sentis pris pour acquis, l’ingénieur en est désolé. Et s’il prend les Kampbell à témoin, c’est parce que ce sont les prouesses des deux comateux qui ont attiré leur attention en premier lieu, alors qu’ils sont pourtant extrêmement difficiles à impressionner.
— Mais est-ce qu’on a été utiles par défaut, ou bien est-ce qu’on a été activement utiles ? l’étudiant tente de préciser sa question.
— J’ai peur de ne pas te suivre, doit admettre celui qu’il interroge, perdu.
— Bon. Je n’en ai pas encore parlé à Markus, mais… Je commence à envisager de peut-être laisser la médecine de côté, confesse Rob, non sans une grimace contrite.
Alek accuse le coup de cette révélation. Malgré le fort accent mis sur le caractère encore hypothétique de la décision, dans la tournure de phrase, il est peu probable qu’il lui en aurait parlé si l’idée n’avait pas déjà un peu mûri dans son esprit. Sans être définitive, l’annonce n’est donc pas à prendre à la légère. D’autant que sa portée n’est pas négligeable.
— Oh. Je suis désolé de l’entendre, il commente sobrement, préférant éviter de l’influencer dans un sens comme dans l’autre.
Bien qu’il semble être venu pour trouver conseil auprès de lui, il n’est pas son père. Et même s’il l’était, c’est un jeune adulte. Autant avoir tous les détails avant de réagir.
— Enfin, j’abandonnerais les études, mais pas le sujet. Je me dis juste que, avec ma situation, j’ai peut-être un point de vue neuf à apporter, se rattrape le jeune homme.
— Ah. Tu veux te tourner vers l’outillage, devine alors l’ingénieur avec perspicacité.
Rob acquiesce du chef. Ce qui lui a permis de recouvrer le contrôle de son corps est pratiquement un miracle tellement ça repose sur des notions scientifiques délicates et avancées. Est-ce qu’il n’y aurait pas d’autres applications à cette invention, pour des cas beaucoup moins atypiques que le sien ? Est-ce que sa façon de traiter l’information aujourd’hui ne peut pas lui rendre plus accessible la mise au point de certaines techniques encore inexplorées ? Est-ce qu’il ne relève pas de sa responsabilité de tirer le meilleur parti qui soit de ses circonstances ? Ne gâcherait-il pas son accès si particulier à la Toile, en s’astreignant à la pratique de la pédiatrie disons classique ? Il reste convaincu qu’il s’agit d’une voie louable, mais il n’arrive plus à s’y projeter de la même manière qu’auparavant.
— Je sais que vous avez mené deux trois projets dans le médical, alors je me suis dis… il confirme l’intuition du Professeur, tout en soulignant pourquoi il se tourne vers lui pour des conseils.
— En effet. C’est un vaste domaine.
Le père de famille ne ferme pas la porte, mais sa remarque illustre bien à quel point elle s’ouvre sur un vaste espace.
— Est-ce que vous pensez que c’est idiot ? lui demande Rob, croyant qu’il cherche à le dissuader.
C’est la première fois qu’il expose son semblant de projet à qui que ce soit. Il n’en a même pas parlé à Caroline. Il n’a pas spécialement essayé de le lui cacher, même si ce serait sans doute un peu plus facile maintenant qu’avant leur réveil. L’idée n’est tout simplement pas encore suffisamment aboutie pour avoir filtré jusqu’à la jeune fille qui partage sa condition.
— De vouloir tirer parti de ce qui t’est arrivé ? Non. Tes circonstances ont changé, et tu t’y adaptes. Pour certains, c’est la définition de l’intelligence. Il ne faut pas se laisser définir par ce qui nous arrive, mais on ne peut pas nier que ça nous impacte, Aleksander répond à ses incertitudes avec sagesse.
En plus d’être assez réfléchi de nature, à ce stade de sa vie, il a traversé suffisamment d’expériences négatives formatrices pour les reconnaître. Son veuvage a été la première de la liste. Pendant une décennie, il a pensé que ce serait la pire. La prise d’otages de Walter Payton, la découverte de la situation de Caroline Miller, le geste de Caesar, puis l’enlèvement de Mae, l’ont détrompé. Et il ne chercherait jamais à diminuer à quel point tous ces évènements ont complètement affecté qui il est. Sans estimer avoir fondamentalement changé, il peut cependant reconnaître qu’il est loin de l’homme qu’il était en début d’année seulement. Difficile de croire que tout ça ne s’est déroulé qu’en une dizaine de mois.
— Un souci que je rencontre, c’est que je ne sais pas trop comment m’y prendre pour faire ce changement sans attirer l’attention. C’est pas comme si je pouvais tout à coup bifurquer vers l’ingénierie après être sorti du coma ! partage Rob, avec un petit rire nerveux, se tordant toujours les mains.
Comme s’il n’était pas suffisamment difficile de déterminer sa place dans le monde et la société, il doit en partie le faire en secret. Ça complique tout. Et lui qui n’avait que très peu hésité avant de choisir médecine, puis même viser pédiatrie. Ce n’était pas une vocation de petit garçon, mais ça avait mûri avec lui. Naïvement, il avait pensé son chemin tout tracé, s’était senti suffisamment grand, adulte, pour que tout s’enchaîne à partir de là. C’était compter sans cet imprévu majeur.
— Je vais te dire une chose que tu n’as peut-être pas assez entendue, mais pour toute la fierté qu’il est parfois légitime d’en tirer, un diplôme ne vaut pas grand-chose. Ce n’est la garantie de rien du tout. Certaines personnes que je considère comme de sombres crétins ont plus de titres que moi, et des gens que je considère comme brillants n’ont jamais fréquenté une université. Certains vont s’épanouir dans l’académique, et d’autres non, et ça n’engage pas leur valeur finale. Ce sont les résultats, qui comptent. On aura indéniablement plus d’opportunités en montrant la patte blanche d’un titre, mais les résultats ne trompent pas. Pourquoi crois-tu que la propriété intellectuelle est défendue si férocement ? lui propose le Professeur, par expérience.
— Donc quoi ? Je sors de plusieurs mois d’inconscience et je me découvre mystérieusement une appétence pour la technologie ? Rob continue sur sa lancée sarcastique, désemparé.
— Tu sais, une grande partie de la conception d’une solution se fait à l’écart des considérations techniques. Une bonne idée l’est indépendamment des moyens qui vont être nécessaires pour la concrétiser. C’est pour ça qu’on forme des équipes, suggère l’ingénieur, ne comprenant que trop bien ses contraintes de discrétion.
Lorsqu’il a quitté le service de l’armée, l’explication officielle a été qu’il ne se sentait plus en sécurité suite à l’attaque qu’il avait subie. Ce n’était pas entièrement faux, mais pas la vérité complète pour autant. Il ne voulait plus travailler avec eux parce qu’il ne les estimait plus dignes de confiance sur toute la ligne, pas seulement pour sa propre sécurité mais dans leur rôle général. Et aujourd’hui, il lui est parfois bien difficile d’expliquer comment il occupe ses journées. Des chercheurs indépendants, ça ne court pas les rues. On lui laisse du lest, avec tout ce qui s’est passé avec ses deux plus jeunes enfants, mais ça ne saurait durer. Le projet de Jack tombe réellement à pic.
— Jusqu’à maintenant, vous n’étiez pas trop fan du travail d’équipe, pourtant, se permet de souligner l’étudiant en face de lui, perplexe à cette remarque.
— Juste parce que je ne m’y sentais pas à l’aise ne signifie pas que je n’en reconnaissais pas déjà le potentiel. Et force est de constater que j’ai accompli plus depuis que je coopère avec d’autres que dans toute ma carrière avant ça, rétorque Alek en riant, pas en position de nier ses tendances de loup solitaire.
— Vous le pensez vraiment ? s’étonne Rob.
Il lui avait pourtant semblé que toutes ses dernières collaborations avaient été forcées par les circonstances et dans un but précis, pas par gaieté de cœur mais plutôt sous la contrainte. Et aussi qu’il avait déjà été particulièrement prolifique dans son domaine avant toute cette aventure.
— Tu en es la preuve vivante, répond cependant l’ingénieur avec candeur.
Embarrassé par ce commentaire, Robert rougit, sourit, et baisse les yeux. Il n’a pas l’impression d’avoir participé à ce succès. Il a été une victime qui a dû être aidée. Et il leur a même rendu la tâche plus difficile en exigeant un résultat encore plus complexe que celui initialement envisagé. C’est peut-être aussi pour ça, qu’il souhaite autant mettre à profit sa nouvelle situation. Pour se sentir moins égoïste. Pour que le miracle qu’il représente ne serve pas que lui, sa survie, et son confort.
— Je peux… Je peux rester ici ? Si je me plonge un peu trop loin dans quelque chose, j’ai les yeux qui se fixent, et ça fait flipper mes parents. Et les gens à la bibliothèque. Je crois que j’ai besoin de l’équivalent d’un jogging mais… là-bas. Si ça a du sens, il bafouille timidement, désignant son second environnement par un geste circulaire des mains.
— Bien sûr que tu peux rester ! Aussi longtemps que tu veux. Tu es toujours le bienvenu et en sécurité ici, Rob, l’assure Aleksander en posant une main sur son épaule.
— Merci, Professeur.
— Et puis, il se peut que tu manques à TOBIAS, qui sait, plaisante Alek en se levant de son siège, dans l’un de ses rares traits d’humour pince-sans-rire.
L’étudiant pouffe, tandis que son hôte le laisse tranquille et retourne à son laboratoire. Il reste songeur. Robert a-t-il vraiment été bridé dans ses élans virtuels depuis son réveil, au-delà du simple fait de devoir à nouveau se préoccuper de sa forme physique ? Ressent-il déjà les effets d’une forme de discrimination, aussi innocente soit-elle, du reste de la population ? Ils sont en train d’œuvrer pour les garder en sécurité, lui, Caroline, Mae, et beaucoup d’autres un jour, mais parviendront-ils à leur offrir un confort équivalent à la normalité ?
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