3x04 - Double négation (6/18) - Orientations

Toujours prompt à se porter volontaire, et puisque son rôle d'infirmier ne lui prend pas toujours tout son temps, Uriel participe à l'organisation du prochain évènement de Walter Payton : la journée des carrières. Tous les ans, en début d'année scolaire, le lycée invite des adultes aux parcours professionnels divers, afin de présenter leurs témoignages aux élèves. Pour certains Terminales, c'est l'occasion d'arranger un potentiel apprentissage. Pour d'autres, c'est surtout celle d'être inspirés dans un choix, ou confirmer celui qu'ils pensent avoir déjà fait. Quelques fois, c'est aussi pour procéder par élimination. Les classes inférieures sont les bienvenues, mais profitent généralement moins du forum.

Le défi principal derrière l'organisation de cet événement est de rassembler des profils suffisamment atypiques pour être enrichissants, sans pour autant délaisser les métiers à plus haute visibilité. Pour éviter tout malaise, les enseignants et les parents ne sont présents qu'en qualité d'encadrement, mais ils arrivent la plupart du temps à convaincre un collègue de venir représenter leur voie. Les anciens élèves sont également une bonne source d'intervenants.

Puisque la journée en question est dans quelques jours, les invitations ont déjà été faites, et la liste des participants entérinée. Aujourd'hui, il s'agit de peaufiner la logistique de leur accueil et installation dans les locaux, et les placements sont bien plus stratégiques qu'on ne pourrait le croire. On ne peut pas mettre n'importe quels rôles côte à côte, et pas seulement pour esquisser un cheminement cohérent pour les visiteurs, mais aussi pour éviter les esclandres entre certaines professions. Il y a des sciences qui s'allient mal, et les médias et autres fonctionnaires ne sont pas dans leur élément avec tout le monde. Après tout, tous les rouages d'une machine n'ont pas besoin d'entrer en contact pour qu'elle tourne, et la société humaine peut très bien être considérée comme telle.

— Merci du coup de main. J'ai l'impression que je dis ça à chaque fois que tu passes par ici… le trentagénaire accorde à Strauss en face de lui, qu'il a appelé à la rescousse dans son entreprise.

Le Diplomate ne comprend pas trop pourquoi cette tâche incombe à l'infirmier et non pas à un autre membre du corps enseignant. Il a cependant préféré ne pas commettre d'impair en posant la question. Aussi, c'est une excellente excuse pour se trouver au lycée et garder une oreille sur Maena. Surtout qu'il a enfin obtenu de se charger de ce périmètre sans chaperon. Ou presque. Il sait que, même à domicile, Andy reste attentive à un appel au secours éventuel de sa part. Et il ne peut pas lui en vouloir.

— Je t'assure que je me suis déjà trouvé ici sans que tu aies besoin d'assistance, le grand brun apaise son hôte, même alors qu'il ne voit pas ce qui le dérange dans le fait d'avoir besoin d'aide.

— Est-ce que tu pourrais… Non, c'est idiot, commence Uriel avant de revenir sur sa décision.

Il fronce le nez et secoue la tête à sa propre idée. Il ne sait même pas pourquoi il a engagé la conversation. Ils étaient chacun en train de répartir leur cheptel incompatible avec l'autre dans un coin du lycée, sur le plan affiché entre eux. En silence. Tranquillement.

— Qu'est-ce qu'il y a ? Strauss l'encourage à assumer.

— J'allais te demander des nouvelles d'Andy. Mais j'ai tenu jusqu'ici, ce serait trop bête de déraper maintenant, s'explique le soignant.

Il a abandonné ses questions quelque part au milieu de l'Été. Sans déclic, sans s'y astreindre ni qu'on le lui demande, ni implicitement ni explicitement, elles se sont juste éteintes en lui. Et pourtant, comparé à la première disparition inexpliquée de la jeune femme, il avait quelqu'un à qui en parler.

— Elle te manque, remarque alors l'extraterrestre avec candeur, presque comme si c'était une soudaine révélation.

Le manque est une émotion qu'il cherche encore à cerner. Il semblerait qu'Home manque à Chad. Qu'une partie de lui-même manque à Kayle. Que Kayle manque à Chuck. Parfois, au contact d'Aleksander, il discerne à quel point sa femme lui manque. Ce n'est d'ailleurs pas le seul à qui elle fasse défaut, mais c'est à lui qu'elle le fait le plus. Il sait donc reconnaître cette sensation chez les autres, Terriens comme Homiens, mais elle reste subtile.

— La dernière fois que je l'ai vue, j'étais dans une ambulance, alors… se contente de rappeler Uriel.

Il ne parvient pas à mettre des mots sur sa frustration, sur l'impact que les circonstances de leur séparation ont eu sur lui, alors il la transmet simplement avec des grimaces maladroites.

— Andy n'est pas exactement bien élevée, est la seule excuse que Strauss peut trouver à sa colocataire pour cette rupture au moment inopportun.

À vrai dire, elle n'a pas été élevée tout court, mais ça, il le passe sous silence. Il ne pense pas qu'on puisse qualifier d'éducation le fait que chaque Homien se construise sur les bases de tous ses prédécesseurs. Il sait que Ben et lui sont parfois mis à l'écart de certains sujets pour leur relative jeunesse, mais il ne pense pas pour autant qu'ils grandissent au même titre que les Terriens.

— Je crois que j'ai besoin d'un point final, c'est tout. Voir tous ces métiers complètement improbables m'a fait penser au sien. Et celui de votre ami Chuck, je suppose, Uriel se trouve une excuse pour ses divagations.

— J'espère qu'aucun élève de Walter Payton n'empruntera cette voie, déclare alors celui qui l'écoute, d'un ton résolu.

En disant ça, il se rend compte que ça a déjà en quelque sorte été le cas. Avec Jena. Et maintenant que les rouages du plan de Jack sont entrés en mouvement, qu'adviendra-t-il de lui, Caesar, Ellen, Nelson, et Maena ? Être au courant de tout ce qui se passe chez les Quanto augmente les risques de s'y trouver activement mêlé. Les adultes concernés ont déjà parcouru de la route avant d'en arriver là, mais les enfants ? Strauss se sait techniquement plus jeune qu'eux tous, mais le développement humain est si long. Et leurs vies si courtes. Et fragiles.

— Pourquoi pas ? Andy semble s'y épanouir. Et c'est un service qui paraît avoir une utilité, l'infirmier s'étonne de son opposition si tranchée.

Il avait eu un peu de mal à accepter le métier de celle qu'il désigne aujourd'hui comme son ex. Il peut comprendre que certaines personnes n'y parviennent pas. Il aurait cependant pensé que, si c'était le cas, ils n'habiteraient pas à la même adresse.

— C'est sans doute ce dernier point qui me gêne, concède Strauss, puisqu'il ne peut pas nier le premier.

Uriel sourit à cet idéalisme. C'est rare qu'il rencontre quelqu'un qui en ait un plus pur que lui. À chaque fois qu'il apprend pour une nouvelle horreur superflue dont l'humanité est capable, il prie pour qu'elle n'ait jamais existé. Mais il sait que ce n'est pas comme ça que le monde fonctionne. Alors, s'il faut des gens comme Andy pour y remédier, pour lutter contre les Ténèbres, ainsi soit-il.

— Combien tu en sais, sur ses activités ? il demande au mathématicien après considération.

— Parfois plus que je ne le voudrais, le grand brun en chemise blanche reste évasif.

Il est bien sûr au courant de tout ce que fait Andy, en partie parce qu'il est très compliqué pour eux de sa cacher des choses – même si Ben a déjà réussi –, et en partie parce que ça le concerne, quand il n'est pas carrément à l'origine des actions de la Protectrice. Il ne ment cependant pas en disant qu'il aimerait parfois ne pas être dans ses manigances. Il admire son calme et sa rapidité de réaction, mais il voudrait ne pas en avoir besoin, que les choses puissent se résoudre d'elles-mêmes. Il sait qu'elle a été essentielle au sauvetage de Maena, et pourtant, il aurait tout de même aimé que ça n'en arrive pas là. Le simple fait qu'ils aient besoin de Protecteurs paraît absurde. Ils viennent en paix. Pourquoi tout mène toujours à la violence, sous une forme ou une autre, sur cette planète ?

— Je la crois. Quand elle me dit qu'elle aide, je la crois, déclare le trentagénaire de l'autre côté de la table.

— Et c'est vrai. Mais je souhaiterais quand même qu'elle n'ait pas besoin de le faire, réitère Strauss sans pour autant contredire son interlocuteur.

— Je souhaiterais aussi que personne ne soit jamais malade ou blessé. Mais tant que c'est inévitable, je suis content de pouvoir y faire quelque chose, propose Uriel pour relativiser.

Il est historiquement souvent reproché aux médecins de faire leur affaire sur les malades, et donc de ne pas pouvoir réellement vouloir que leurs patients se rétablissent. Mais en dehors de faux médecins indignes de leur profession, c'est prendre le problème à l'envers que de penser de cette façon. Personne n'a besoin de garder qui que ce soit en mauvaise santé. Il y aura hélas toujours des malades. Et quand il n'y en a momentanément pas, tant pis pour l'ennui et le désœuvrement, car tant mieux pour tout le reste.

— Alors pourquoi personne comme Andy n'est dans cette liste ? observe Strauss.

Il y a pourtant des représentants de forces de l'ordre, des militaires, et des membres de services d'urgence, parmi les invités. Ces professions voient des tas de situations de crise au quotidien. Pourquoi celles-ci peuvent-elles donc être présentées à des adolescents et pas celle d'Andy ou même seulement Jena ? Où se situe la limite d'acceptabilité ?

— Peut-être parce que… les gens comme elle aimeraient aussi ne pas avoir besoin de faire ce qu'ils font, et ils laissent croire au reste du monde, à ceux qui ont encore le privilège de le croire, en tous cas, que c'est le cas ? Uriel improvise une réponse qui le surprend lui-même.

S'il n'avait jamais rencontré Andy, il n'aurait sans doute jamais réellement eu une preuve concrète de ce qui se trame dans les bas-fonds de l'humanité. Il n'aurait jamais pensé qu'on puisse avoir besoin de quelqu'un pour nettoyer et cacher des désordres qui, s'ils étaient exposés à la vue de tous, causeraient encore plus de dégâts qu'ils n'en ont causé en premier lieu. L'infirmier ne connaît toujours pas la réelle histoire derrière le sauvetage de Mae Quanto. Tout ce qu'il sait, c'est que celle publiée dans les journaux n'est pas la vérité. Mais même en sachant cela, il l'accepte. Car une adolescente a été rendue à sa famille saine et sauve, et un dangereux criminel mis derrière des barreaux. Et c'est ce qui compte, de son point de vue. Alors il estime aussi que ne pas présenter aux gens plus d'horreurs que celles auxquelles ils ont déjà été confrontés est sans doute préférable. À son sens, que ceux qui connaissent ces pires scénarios prennent toutes les mesures nécessaires pour en préserver le reste de la population est louable.

De l'autre côté de la table, Strauss soupire, puisque c'est ce qui est supposé instinctivement souligner la réflexion. Uriel ne peut pas se douter que certaines choses cachées ne le sont pas parce qu'elles sont horribles. Lui, les siens, sont dissimulés par peur de ce que la découverte de leur existence pourrait provoquer. L'horreur qui leur est associée n'est pas concrète mais potentielle. Ils ne sont pas un danger. Ils ne viennent pas pour conquérir, envahir, détruire, ou réduire en esclavage. Ils viennent par curiosité. Les premiers Homiens à atterrir au sens planétaire du terme l'ont fait pour explorer, intrigués par la possibilité d'une forme de vie à base carbonée. Ils ne souhaitaient initialement pas interagir plus avec les locaux que par l'observation. Tout s'est compliqué avec l'Humanité. Et aujourd'hui, ils ne viennent plus sans escorte. Et ils doivent se retenir d'aider quand ils en ont les moyens et l'envie. S'il comprend et accepte la volonté de préservation d'innocence, il ressent tout de même une certaine injustice à devoir rester dans l'ombre par peur de la réaction d'autrui. Ne devrait-on pas dissimuler le mauvais et au contraire mettre le bon en lumière, au lieu de cacher le bon pour le protéger du mauvais ?

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