3x04 - Double négation (4/18) - Enfant soldat
Jena fait irruption dans l'appartement de ses mentors comme une furie, sans prendre la peine de frapper. Daisy, dans la cuisine, sursaute. Ses deux époux, l'un dans un fauteuil du salon et l'autre sur un tabouret du bar qui sépare les deux espaces, se contentent de dévisager la nouvelle venue, le second par-dessus son épaule. La brunette les ignore tous les trois. Ce n'est pour aucune d'eux qu'elle est venue. Laissant la porte d'entrée se refermer derrière elle, elle vient se planter, bras croisés, devant sa petite sœur, installée sur le canapé.
— Qu'est-ce qui se passe, ici ? elle interroge sa benjamine, fulminante.
— Tu peux te détendre, on fait que traîner ! se justifie Caroline malgré elle, soupirant, et croisant à son tour les bras.
Il n'est même pas 10h du matin, et sa grande sœur est déjà en train de la chercher. Pire, elle l'a déjà trouvée. Ne plus avoir aussi souvent accès à elle, depuis qu'elle a été autorisée à quitter l'hôpital, l'a rendue encore plus étouffante qu'avant. Et pourtant, la barre était haute.
— Où est-ce que les parents pensent que tu es ? continue l'aînée dans son interrogatoire.
Ni Siegfried, le plus proche de l'adolescente à cet instant, ni Vladas n'interviennent. Ils observent la scène sans broncher. Ils n'ont pas invité la jeune fille. Daisy n'est pas responsable de sa présence non plus. Ils l'ont simplement accueillie à bras ouverts lorsqu'elle est venue frapper à leur porte. Ils ne pouvaient pas décemment la lui claquer au nez. Ce qu'ils ont fait, en revanche, c'est informer sa grande sœur qu'elle avait déjà passé du temps avec eux il y a quelques jours. C'était juste histoire qu'elle ait une piste pour la retrouver, si elle venait à la chercher et qu'elle était à nouveau avec eux…
— Qu'est-ce que ça peut faire ? s'agace la lycéenne.
— Si quoi que ce soit t'arrive sous ma garde, ils vont avoir ma tête sur un piquet, propose Jena comme conséquence des fréquentations de sa sœur.
— Pourquoi ils penseraient que je suis avec toi ? Je suis presque sûre qu'ils croient que tu as quitté la ville, proteste Caroline.
La plus âgée ne rétorque pas qu'ils sont parfaitement au courant du contraire, puisqu'ils lui ont accordé le droit de visite à sa sœur lorsqu'elle était encore hospitalisée. Et ils ont forcément surveillé le journal de ses visiteurs. Mais ce n'est pas la question.
— Ils risquent de s'en douter, si je leur amène ton corps dans un sac hermétique, elle extrapole les potentielles ramifications de son association à ses mentors.
— Pourquoi est-ce qu'elle terminerait dans un sac hermétique ? se permet Sieg, levant un sourcil dubitatif.
Il comprend l'envie de Jena de préserver sa sœur, mais d'une part il est un peu tard pour ça, elle a déjà été mêlée à leurs opérations, même si à distance, d'une certaine manière. D'autre part, en l'occurrence, ils ne sont pas en train de faire quoi que ce soit de ce type. Ils ont justement pris garde à gentiment tenir la gamine à l'écart de leurs préparatifs pour les premières interventions qu'ils devraient bientôt enfin avoir la permission d'effectuer. Ils ont choisi leurs activités en tenant compte de sa présence : ce matin, le Scandinave effectue des reprises sur une tenue égratignée, tandis que le Balte s'occupe de l’affûtage de leurs armes blanches, d'où sa position éloignée de leur jeune invitée. Ils sont prudents.
— Ça suffit, les questions ! Il faut que tu rentres à la maison, tranche Jena, excédée.
— Mais non, c'est bon… continue de protester sa cadette, dans un soupir, détournant la tête.
— Ils vont se faire un sang d'encre. On ne peut pas se permettre de les avoir sur le dos, persiste la brunette à veste de cuir.
— Les médecins disent que j'ai encore besoin d'exercice, donc ils savent que je ne serai pas rentrée avant encore un moment. Mon SD fait des tours dans le parc. Je suis couverte, l'adolescente explique son calme.
Elle a déjà pensé à tout. Elle ne pouvait plus rester à la maison à tourner en rond, ses parents la surveillant comme le lait sur le feu alors qu'elle ne fait strictement rien. Et elle mourait d'envie de rencontrer Sieg et Vlad en personne. Daisy lui a rendu visite à l'hôpital, pendant ses rondes et aussi pour effectuer quelques mesures rapides demandées par Gregor, mais pour les deux grands blonds, ça n'avait pas été possible. Elle pouvait toujours leur parler par hologramme interposé, mais maintenant qu'elle a une forme physique, autant la mettre à profit. Ce n'est pas justement Jen, d'ailleurs, qui insiste pour qu'elle préfère le réel au virtuel ?
— Et pourquoi tu n'es pas réellement en train de faire des tours dans le parc ? se permet de lui demander son aînée, haussant un sourcil.
— Parce que c'est nul…? explique Caroline avec lenteur, sur un ton faussement interrogatif, comme si ça coulait de source.
L'exercice pour l'exercice n'a jamais été sa tasse de thé. Elle préfère s'activer vers une destination, faire un effort vers un objectif. Elle est donc venue jusqu'ici à pied, ce qui constitue pour elle une promenade bien plus intéressante qu'un tracé inutile du périmètre du parc près de chez elle.
— Qu'est-ce qu'on a dit à propos d'avoir un pied dans chaque monde ? lui rappelle sa sœur sous forme de question, écartant les bras.
— C'est bon ! Les parents pensent que j'ai plus de mal à me remettre qu'en réalité ; je suis large, poursuit la benjamine dans ses assurances d'avoir paré à toutes les éventualités.
Franchement, si elle était du genre à faire le mur, ce dont elle est capable maintenant serait une tuerie. Bon, elle est quelque part un peu devenue du genre à faire le mur, mais pas pour des bêtises graves comme le sexe irresponsable ou la drogue. Un peu prétentieusement, elle s'estime désormais au-dessus du lot des adolescents de son âge. Ses considérations ne sont plus les mêmes que les leurs.
— Pourquoi est-ce qu'ils penseraient ça ?! s'exaspère Jena, bras toujours en croix.
Quand Caroline l'a sollicitée pour trouver des explications plausibles aux débordements de la réalité de son coma, elle avait osé espérer qu'elle était sur la bonne pente. Qu'elle allait se montrer prudente. Qu'elle ne prendrait pas de risque inconsidéré, ferait profil bas, au moins dans un premier temps. Et pour elle, ça signifiait ne pas faire de vagues, en premier lieu auprès de leurs parents. Elle s'était naïvement imaginé qu'elle rentrerait à la maison et serait l'enfant modèle, jusqu'à être autorisée à retourner en classe, où elle se ferait également discrète. Laisser son état paraître plus sérieux qu'en réalité est à l'opposé de cet objectif !
— Parce que c'est ce que je leur fais croire pour avoir la paix ! Reste plus qu'à trouver une excuse pour que toi tu me lâches les basques ! craque enfin la plus jeune, se levant de son siège pour dévisager sa sœur à hauteur de regard.
Une légère surtension fait vaciller la luminosité des surfaces intelligentes de l'appartement, mais aucune des deux ne s'y attarde. Sieg et Vlad haussent un sourcil et échangent un regard, tandis que Daisy s'éloigne imperceptiblement du comptoir à sa droite, portant une main à sa bouche.
— Tu te rends compte qu'il n'y a pas que toi que tu mets en danger si tu es exposée, pas vrai ? rappelle Jena.
— Elle est plus en sécurité ici qu'ailleurs, ose Siegfried.
— Ne l'encouragez pas ! l'apprentie rabroue une nouvelle fois son mentor, un index levé dans sa direction, même si elle ne lui accorde pas son attention.
Il n'en prend pas plus ombrage qu'avant. Il hausse les épaules. C'est sa famille, elle peut bien la gérer comme bon lui semble. Il ne se considère comme un père de substitution pour elle que dans le cadre de sa profession. Pour le reste, il connaît les limites de son expertise.
— Pour ton information, je fais rien de ce que tu veux pas que je fasse, donc je vois pas c'est quoi ton problème ! s'agace de plus belle la plus jeune des deux sœurs.
— Tu es physiquement ici. Sans explication pour l'être, souligne Jena.
Il est vrai que son inquiétude première portait sur la participation de sa petite sœur aux activités les plus dangereuses de ses collègues. Elle a toujours eu peur, depuis le premier jour où elle a accepté de la laisser participer à leurs efforts de guerre, qu'elle se fasse remarquer. Elle avait peur que son signal soit capturé, voire pire, détruit. Elle avait aussi peur qu'elle ne se réveille jamais. Que la découverte de sa présence sur la Toile mène à elle en tant qu'individu physique, disons que c'était en bas de sa liste de préoccupations. Aujourd'hui, c'est différent, puisqu'en plus de se déplacer sur le Réseau, Caroline peut à nouveau se déplacer dans le monde tangible. Ça signifie qu'il n'y a plus besoin d'expertise particulière pour la remarquer. Il suffit d'une paire d'yeux et/ou d'oreilles alors qu'elle fait quelque chose qu'une adolescente normale ne devrait pas faire.
— Donc quoi ? Les voisins d'en face vont trouver ma présence suspecte, appeler les flics, et soudain on saura que je suis téléversée ? Je suis ta sœur, et ce sont tes potes. Elle est là, l'explication, Caroline discrédite le risque exposé par une grossière exagération, à laquelle elle trouve une solution à l'emporte-pièce.
Les gens ne prêtent pas autant attention à leurs voisins qu'on l'imagine. Il n'y a que dans les espaces clos – les lycées, les entreprises, les hôpitaux, etc – que les rumeurs sont une constante. Dans les quartiers et les immeubles, c'est bien plus rare qu'on ne le croit.
Jena prend un grande inspiration avant de continuer. Elle ne pensait pas qu'il serait nécessaire d'insister sur un autre point sensible de sa situation que sa cadette semble avoir oublié, mais visiblement, elle faisait erreur :
— La seule raison pour laquelle Jack a réussi à faire passer sa proposition, c'est parce que les oligarques pensent qu'il est le seul sujet qu'il cherche à défendre pour le moment. Et l'expérience dont il prétend avoir été victime, aussi interdite soit-elle, ils la savent inoffensive. Ils ne seraient certainement pas du même avis pour une IA à capacité humaine.
— Super ! Donc rien ne changera jamais pour moi, alors. Quel intérêt de chercher à nous légaliser si on sait que ça n'arrivera pas ? l'adolescente se rebelle face à ce traitement de défaveur qui lui est accordé, à elle comme à Robert d'ailleurs.
Forcément, un bébé éprouvette et une irradiée, peut-être qu'on peut leur faire grâce, ce sont de vraies victimes, eux. Mais il suffit que ce qui nous est arrivé ait un tant soit peu de punch, et hop, on tombe dans la catégorie menace à tout jamais.
— Ça viendra. Mais on a beaucoup de preuves à faire, Jen tente de calmer le jeu à présent.
Elle soupire et passe une main dans ses longues mèches brunes. Ce n'est pas son but de braquer sa sœur contre le projet. Au contraire, elle veut justement qu'elle le respecte et participe à son succès. C'est une chance inespérée pour elle de ne peut-être jamais être inquiétée par principe, de pouvoir vivre telle qu'elle est et sans regarder par-dessus son épaule dans la crainte d'une exécution sans procès. Elle ne semble pas le saisir, et le met en danger.
— Et je suis supposée les faire comment, ces preuves, si je suis mise au placard ? Tu ne peux pas dire que je ne suis pas une menace si tu ne sais même pas ce dont je suis capable, continue à protester Caroline.
— Tu n'as pas à prouver ce que tu peux faire, mais que tu peux t'en abstenir. Et jusqu'ici, c'est pas gagné, craque son aînée, cinglante.
Sa benjamine accuse le coup verbal avec un mouvement de recul. Elle toise Jena de haut en bas et de bas en haut avant de relever le menton, pleine de défi :
— Je rentre pas maintenant. De toute façon, tu pourrais pas expliquer à Papa et Maman pourquoi tu me ramènes par la peau du cou, elle met fin au débat.
— J'étais son infirmière, s'élève soudain une toute petite voix, en provenance du fond de l'appartement.
Les deux sœurs comme les deux hommes qui les écoutaient se disputer se tournent ensemble vers Daisy. Toujours au milieu de l'espace cuisine, elle fait nerveusement glisser un torchon entre ses doigts, le long des coutures. Elle ne sait pas sur qui poser ses immenses yeux bleus exactement, mais elle ne se détourne pas.
— Si ça aide, j'ai été une de ses infirmières. Pendant qu'elle était dans le coma, et après son réveil. Ça peut aussi être ça, son explication pour être ici. Ce ne serait pas la première patiente à garder le contact avec ses soignants. Surtout après un aussi long séjour à l'hôpital, durant lequel elle a un peu perdu le lien avec ses fréquentations antérieures, la jeune femme élabore l'idée derrière son intervention inattendue.
Elle a littéralement rencontré ses époux alors que l'un d'eux était dans un coma artificiel dans son service. Elle n'a de toute évidence pas fréquenté Sieg avant qu'il ne soit rétabli et ait quitté ses soins, mais c'est un bon exemple. Le personnel médical n'est pas constitué de robots ; ils s'attachent à leurs patients. Et assurer leur suivi est aussi une part importante de leurs métiers.
— Pas suspect du tout que mon inf' soit mariée aux deux meilleurs potes de ma sœur, d'ailleurs, raille Caroline.
Cette connexion fait partie des coïncidences qu'ils ont gentiment passées sous le tapis en espérant que personne n'en prenne note. Comme le fait que la sœur de Jena et un ami à elle se sont retrouvés dans le coma dans des circonstances mystérieuses, même si à quelques mois d'intervalle. Et pour se réveiller pratiquement la veille l'un de l'autre. Ou le fait que l'entité responsable de l'attaque d'Aleksander Quanto dans son labo ait employé l'ex petite-amie de son fils auparavant. Ou que ce labo ait été saboté quelques semaines avant que sa fille ne soit retrouvée, après avoir été mystérieusement enlevée, par un tueur en série qui a ensuite clamé avoir été en lien avec de tels endroits. Franchement, si quelqu'un y regardait vraiment de près, il devrait voir à travers leur couverture comme à travers une fine tranche d'Emmental. C'est aussi pour ça que l'adolescente ne se sent pas menacée.
— La relation entre trois Alternatifs pourrait aussi bien ne pas exister, tant il n'y en a aucune trace. Si qui que ce soit devait se pencher sur les raisons de ta présence ici, ce ne serait pas ça qui ressortirait, Daisy défend cependant sa stratégie comme plus adaptée que celle proposée, certes hâtivement, par la jeune fille.
Jena n'a pas de SD. Ses mentors non plus. Le seul endroit où ces deux derniers existent officiellement, c'est dans leur certificat de mariage. Quant à Jena, son existence s'arrête à ses quinze ans, juste avant sa fugue. Aucun des trois n'a d'historique d'emploi, à peine de logement, rien de tout ça. Tout ce qu'ils font est anonyme. Ils n'ont même pas un diplôme. Leur dossier médical est flottant, tout ce qui les concerne est à leur charge de sauvegarde et de maintenance. Même en ayant des photos d'eux ensemble, rien ne pourrait être prouvé de manière définitive sur leur relation véritable. Aussi, le monde reste petit même en admettant que les deux informations puissent être recueillies. L'hypothèse de la coïncidence est tout aussi acceptable que la vérité.
L'aînée des deux sœurs Miller voudrait répondre. Elle voudrait remercier Daisy de se montrer si bienveillante, de proposer une ombre de solution à cette situation, de se porter implicitement volontaire pour garder un œil sur sa cadette. Mais les mots ne sortent pas. Elle est encore trop en colère. Elle ne veut pas que sa sœur prenne de risque, et même avec cette explication innocente et vraisemblable, elle continue de penser qu'elle ne devrait pas être ici. Elle se fait violence pour ne pas la balancer par-dessus son épaule et la ramener de force à la maison. Car elle a raison, elle ne pourrait pas expliquer à leurs parents pourquoi elle le fait. Et pourtant, ce n'est pas l'envie qui lui en manque.
Sans un mot, Jena tourne donc les talons et quitte l'appartement. Siegfried et Vladas échangent un long regard. Au bout d'un moment, Caroline se rassoit dans le canapé. L'ambiance est plombée, maintenant. Si c'est pour troquer une prison pour une autre, à quoi bon l'avoir réveillée ? Jena voulait qu'elle revienne à elle pour vivre sa vie, alors pourquoi ne la laisse-t-elle pas faire ? Siegfried et Vladas sont assez bien pour assurer ses propres arrières, mais pas ceux de sa fragile petite sœur ? Elle était plus jeune qu'elle, lorsqu'elle a quitté la maison. Et puis, elle n'a pas menti, elle ne vient pas ici pour les aider à pirater quoi que ce soit. Ce n'est pas sa faute si, après avoir passé tant de temps avec eux ces derniers mois, elle préfère leur compagnie à celle de ses parents ou ses camarades de classe.
Commentaires
Enregistrer un commentaire
Alors ? Ça vous a plu ?