3x04 - Double négation (5/18) - Supervision
Sam n'a pas réussi à obtenir plus d'informations de la part de sa dulcinée au sujet de sa visiteuse d'un peu plus tôt. Cette femme à qui elle n'a pas voulu le présenter reste donc un mystère. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est tout seul ce soir avec son chien à cause d'elle. Tant pis. Il ne peut pas décemment en vouloir à Iz d'avoir des secrets, ce serait le comble. Elle lui en parlera si et quand elle voudra. Ce n'est sans doute pas important. À la limite, si cette étrangère pouvait lui changer les idées des derniers restes de ruminations sur l'affaire O'Michaels, ce serait plutôt une bonne chose.
— Quanto. T'as une minute ? l'interpelle soudain un collègue de la brigade des Stupéfiants, le tirant de ses pensées et de ce qu'il est en train de faire.
Il reconnaît Truffaud pour avoir travaillé de loin avec lui lors de son séjour en Californie, en Décembre dernier. Il n'a pas beaucoup revu qui que ce soit de ce département depuis lors, en grosse partie à cause du règne de terreur mené par Kayle sur le secteur. On a forcément moins besoin de passer voir les Homicides quand tous nos suspects ont déjà été massacrés ou ont fui la ville par peur d'être suivant sur la liste.
— Juste une, répond Sam machinalement.
— Il t'en faudrait plus que ça dans la journée, insiste l'enquêteur en visite, avec un air grave.
— Pourquoi ?
— C'est bien ta charge ? lui demande l'autre homme.
Truffaud applique son SD sur son bureau, entre eux. Plusieurs clichés candides de Nelson apparaissent alors, et Sam ne peut pas retenir un mouvement de recul en reconnaissant l'adolescent.
— Oui, j'ai son dossier à ma charge, oui. Qu'est-ce qui se passe ? Il aurait fait quelque chose de répréhensible ? s'inquiète automatiquement le maître-chien.
Sentant son anxiété, Sing Sing, à ses pieds, se redresse. Nelson est un garçon modèle. Le plus gros crime qu'il ait jamais commis, c'est de garder le secret de Mae actuellement. Pour le reste, il s'est toujours tenu plus à carreau que nécessaire. C'est une bonne graine. Pourquoi les Stupéfiants ont-ils des photos de lui, alors ?
— Il a été repéré en mauvaise compagnie, et on aimerait bien que tu voies ce qu'il en est, explique son collègue.
À son ton, il ne soupçonne pas Nelson de quoi que ce soit. Il serait même plutôt inquiet pour lui. L'affaire dans le cadre de laquelle ses photos ont été prises doit être sérieuse, car les membres de son équipes ont usuellement le cœur bien accroché ; il en faut beaucoup pour les amener à se faire du souci.
— Mauvaise compagnie ? relève Sam, puisqu'il ne repère rien de particulier sur les images qu'il a sous les yeux.
Elles ont visiblement été capturées à divers endroits de la ville, mais il n'y voit que des adolescents qui se baladent, rien de plus. Aucun n'a l'air de surveiller les environs, ou dissimuler quoi que ce soit, aussi bien dans ses poches que dans une capuche ou sous une casquette.
— Tu te souviens de Gustavo Ferror ? lui demande alors son visiteur, lui tirant un haussement de sourcils.
— Difficile de l'oublier.
Gustavo Ferror a été l'une des nombreuses victimes de Kayle. Parmi les premières, à vrai dire. Dans la catégorie criminels, pendant sa phase justicier, si on a suffisamment de mauvais goût pour le comparer à un artiste. Gustavo a été l'un des quelques barons du crime locaux à sentir venir le coup. Au lieu de prendre la fuite, il s'est cependant barricadé derrière une petite armée de gardes. Mais finalement, ça ne lui a pas été particulièrement utile, ou en tous cas, pas plus qu'aux autres qui auraient choisi la même tactique. Dire que la scène de son meurtre était particulièrement sanglante serait en-dessous de la vérité.
— C'est sa nièce, lui apprend alors Truffaud, établissant le lien entre sa question et les images qu'il a apportées avec lui.
De l'index et du majeur, il tapote la silhouette d'une jeune fille au teint halé et aux longs cheveux de jais, aux côtés de Nelson. S'il suffisait d'une seule raison pour expliquer que le jeune homme apprécie sa compagnie, il n'y a pas besoin d'aller chercher bien loin ; elle est très mignonne.
— C'est une gamine, se permet de souligner l'oncle.
Il n'irait pas jusqu'à clamer qu'il y a réellement un âge pour le crime, mais tout de même. Ferror était un requin fou. Aussi atroce son meurtre a-t-il été, il est mort comme il a vécu. Aucun adolescent, peu importe combien il aurait été élevé pour, ne pourrait reprendre ce flambeau. Et cette jeune fille, bien qu'au regard intelligent même en photo, ne paraît pas dangereuse. Elle ne donne ni l'impression de quelqu'un qui voudrait marcher dans les pas de son oncle, ni l'impression de quelqu'un qui pourrait même s'il le voulait.
— Toute la famille du frère a débarqué de Colombie lorsqu'on a enfin pu libérer le corps. Et puisqu'ils sont toujours là, on les a à l'œil, juste au cas où. Il y a un sacré appel de pouvoir, dans ce secteur, et on aimerait éviter que qui que ce soit y réponde, l'inspecteur des Stups explique sa démarche avec un peu plus de détails.
Ce n'est donc pas forcément la lycéenne elle-même qui les intéresse, mais ses proches. Feu le dirigeant de cartel ne semblait pourtant pas avoir d'héritier désigné, qu'il s'agisse d'un membre de sa famille ou d'un lieutenant qui n'en ferait pas partie. Il est néanmoins possible que cette branche de son arbre généalogique à s'être déplacée pour récupérer sa dépouille détienne des informations quant à la ligne de succession. Voire pire, qu'elle devienne la cible d'individus désirant s'en emparer.
— Et comme Nels est traqué, c'est l'occasion rêvée d'en savoir plus, conclut le maître-chien, pour confirmer qu'il a compris là où son collègue voulait en venir.
— C'est à peu près ça, ouais, valide l'autre.
Il dodeline de la tête à la simplification de sa démarche, mais ne peut pas y objecter. Il n'y a aucune fierté à avoir d'exploiter la situation familiale passée d'un ado, même pour une bonne cause. Mais ils trépignent dans leur surveillance, et le trône est resté inoccupé depuis trop longtemps à leur goût. Alors, quand le visage de Nelson a été identifié, ils ont sauté sur l'occasion.
— Nelson est un bon gosse. Même en admettant que la demoiselle ambitionne d'être la plus jeune baronne de la drogue de toute l'Histoire, il n'a rien à voir avec ça, se permet de présager Sam, considérant à nouveau le profil de son protégé sur les photos sous son nez.
Il connaît techniquement Nels depuis plus longtemps que ses propres parents, si évidemment pas mieux aujourd'hui. C'est d'ailleurs lui qui a eu le dernier mot pour que les deux hommes soient présentés à l'enfant. Puisqu'il a la charge de surveiller son dossier de juvénile à risque, ça rentrait dans ses responsabilités. Il n'est pas non plus près d'oublier le jour où il l'a trouvé en pleine discussion avec Mae, dans les sièges d'attentes du rez-de-chaussée du commissariat. Il ne l'avait encore jamais vu autant s'exprimer à haute voix. Il fait pratiquement partie de leur famille. Et jamais il ne se laisserait embrigader dans un crime aussi insensé que du trafic de drogue, peu importe combien la fille le lui proposant serait jolie. Il y a des crimes compréhensibles, sous un certain angle, mais pas celui-ci. Les gens sont libres de se pourrir la vie s'ils le souhaitent (aussi stupide ce soit), c'est vraiment la démarche de la leur pourrir qui est inexcusable. Et surtout d'abuser de cette fausse influence qu'on s'est créée sur eux ensuite. Par certains aspect, le trafic de stupéfiant peut être considéré comme pire que le meurtre.
— On sait bien que c'est plus que ténu. Mais on peut pas laisser passer l'opportunité non plus, rationalise son collègue, même s'il veut bien le croire quant au gamin.
Il a lu son dossier. Il s'est effectivement toujours tenu à carreau. Même si Sam l'avait couvert pour quelques trucs, il y aurait quand même eu des traces quelques par. Et ce n'est pas le cas.
— D'accord. Je vais essayer de lui rendre visite dans l'après-midi, et je vous tiendrai au courant s'il a quoi que ce soit à me dire, Sam confirme enfin son assentiment à la tâche qui lui est confiée.
— Tu connais son emploi du temps par cœur ? s'étonne son visiteur à cette rapide planification.
— Il est dans la classe de ma nièce, justifie platement le maître-chien.
Puisque l'enlèvement de la jeune fille est de notoriété publique, son collègue ne voit rien à redire qu'il soit au courant de ses horaires. Un tel évènement a de quoi tirer sur la corde de l'instinct protecteur, c'est sûr. Il hoche la tête à défaut de trouver quoi que ce soit d'approprié à répondre. Il n'aurait même pas dû poser sa question, c'est sorti tout seul.
— Merci d'avance. Je t'embête pas plus longtemps, il coupe finalement court à leur entrevue, et se détourne avec un sourire poli.
Sam salue Truffaud du menton et du geste alors qu'il repart par là d'où il est arrivé. Voilà longtemps qu'il n'avait plus considéré Nelson comme une charge, comme quelqu'un à surveiller. Sa mère, indigne jusqu'au bout, ne viendra jamais le chercher. Quant à ses frères par alliance, même s'ils se souviennent de lui, ils sont hors d'état de lui nuire. Il aurait tellement aimé tenir sans une visite de cette forme jusqu'à la majorité du garçon et sa libération du système de protection de l'enfance. Sans doute y a-t-il une certaine ironie au fait que, alors que c'est le secret de Mae qui aurait pu lui attirer des ennuis, ce soit pour une toute autre raison qu'il doive être interrogé.
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