3x04 - Double négation (11/18) - Contournement

Avec la sortie de Caroline Miller et Robert Gleamer de l’hôpital, les Homiens se sont vus déchargés d’un périmètre de surveillance. Bien sûr, Markus et Daisy y travaillent encore, mais ils sont jugés moins vulnérables que ne l’étaient les deux comateux puis convalescents. En partie parce qu’ils ne sont pas le résultat d’expérimentations non-autorisées, en partie parce qu’ils ne figurent pas sur les photos prises le jours du raid de DeinoGene et sur lesquelles les robots-tueurs semblent se baser, mais aussi ne serait-ce que parce qu’ils sont conscients et en pleine possession de leurs moyens respectifs, et de surcroît presque constamment en compagnie de quelqu’un voire carrément un groupe de personnes. Pour tous leurs tours de passe-passe, ni Caroline ni Robert ne se prétend capable de dézinguer un androïde-assassin à lui seul. Quoi qu’il en soit, Andy avait déjà peu de scrupules à délaisser momentanément son poste de temps à autres auparavant, et c’est donc avec tout aussi peu d’états d’âmes qu’elle l’a définitivement quitté.

Par ailleurs, Strauss plaide sa cause pour avoir la charge de Walter Payton, et ça arrange bien son congénère encapuchonné, qui s’y ennuie à mourir. Il n’estime pas le Diplomate prêt à gérer une menace telle qu’il a dû en mitiger l’autre fois, mais il devrait au moins être capable d’appeler à l’aide suffisamment tôt. Ils s’en contenteront. D’autant que la gamine progresse petit à petit en maîtrise d’elle-même, d’après les quelques échos reçus de ses entrevues avec Kayle. Ce n’est pas gagné, mais ça avance.

Les deux Protecteurs ont donc le loisir de se reposer à leur domicile. Ce qui serait pratiquement une punition pour un Humain ne l’est pas pour eux, puisque c’est le seul endroit où ils peuvent s’abstenir de toute retenue ou presque. Les tempéraments curieux préféreront visiter la planète quitte à devoir se brider, mais ce n’est pas leur cas. Andy peut se permettre des mèches bleues, et ils peuvent l’un comme l’autre faire jouer leur tenue vestimentaire pour coller à leur humeur. Ils sont ici pour protéger les leurs de toute menace éventuelle, et quand il n’y en a aucune, ils tombent dans une sorte de transe contemplative qui avoisine celle qu’ils peuvent se permettre chez eux. Leur chez eux véritable, bien entendu.

C’était cependant sans compter un besoin d’indépendance inopiné de Caesar Quanto, et donc l’arrivée exceptionnelle de Ben dans leurs pattes. Après lui avoir demandé de le laisser se faire emmener, l’adolescent avait également demandé à son gardien attitré si ça l’embêterait terriblement de ne pas le suivre. Le garçon – à l’instar de son frère et de l’infirmière à l’hôpital – n’étant pas une cible de haute priorité, et ceux envoyés pour l’escorter semblant enclins à le protéger en cas de besoin, le Soigneur avait obtempéré. Et puis, ça lui laissait le temps de faire un saut à son domicile, afin de recueillir l’avis de ses congénères…

— Est-ce qu’on peut participer ? S’il vous plaît, s’il vous plait, s’il vous plaît ? il leur demande à peine le seuil franchi, sans aucun contexte vocalisé.

La blonde partielle est assise dans les escaliers, et son collègue allongé dans le canapé. C’est pourtant avec le vide qu’ils échangent chacun un regard avant de répondre.

— Non, tranche simplement Andy.

— Hors de question, ajoute Chad avec tout autant de détachement.

— Jack est en train de recruter, explique Ben, pensant que peut-être ils l’ignoreraient.

Il ne va pas laisser leurs réponses péremptoires doucher son enthousiasme. L’idée de Jack le fait rêver depuis qu’il en a eu vent. C’est le projet parfait. Protéger des individus que la population humaine n’a pas d’autre choix, faute de moyens, que d’éliminer, c’est exactement son genre. Il s’agit de personnes sur lesquelles la société a déjà fait une croix, alors est-ce que ça constitue réellement une ingérence dans leurs affaires que de les prendre sous leur aile ?

— Des humains, ajoute l’encapuchonné comme précision à cette annonce.

Oui, ils sont au courant. Ils n’ignorent rien de ce qui se trame chez les Quanto et compagnie. L’emprisonnement de Kayle chez eux est à lui seul une raison suffisante de veiller au grain. Le simple fait que la famille et ses affiliés connaissent leur provenance pourrait en être une autre.

— Chuck était derrière lui pour sa présentation, proteste Ben à cet argument.

— Et s’il avait dit quoi que ce soit je l’aurais envoyé tout droit là d’où on a tiré Kayle, gronde le Protecteur, des éclairs dans ses yeux à cette éventualité.

— Tu n’aurais pas pu tout seul. En plus de ne pas être chiche, pouffe Andy.

Elle récolte une œillade froide mais ne s’en formalise évidemment pas.

— On a déjà aidé, poursuit le Soigneur dans ses négociations.

Ils n’ont pas été contents, mais jusqu’ici, ils les ont laissés porter secours. Est-ce qu’ils regrettent sincèrement, aujourd’hui, de ne pas avoir pratiqué la terre brûlée lorsque Maena était détenue et risquait de les exposer ? Est-ce qu’ils peuvent vraiment observer cette famille réunie grâce à eux et se dire qu’ils ont pris la mauvaise décision ?

— Suffisamment, Chad est cette fois celui à ne répondre que par un seul mot, et toujours à la négative.

— Et parce que nous étions déjà impliqués, la blonde abonde à son tour dans le sens de son collègue.

— Maena est toujours concernée, leur rappelle Ben, candide.

— La seule façon que tu aurais de pouvoir aider, ce serait en promettant de ne rien faire d’Homien, elle lui propose alors, convaincue qu’il s’agisse d’une impasse.

Le Soigneur fronce les sourcils. Il échoue à voir l’impossibilité de ce scénario.

— Vous vous rendez compte que rien de ce que je fais n’arrive par accident, non ? il demande, perplexe.

Ses actions sont peu différentes des leurs, dans leur déclenchement. L’émotion et l’intention divergent, mais les mécanismes sont sensiblement les mêmes. Si Andy peut passer pour humaine auprès d’Uriel, ils en sont tous capables. Même Strauss.

— Dis ça à Strauss, pour voir, ricane néanmoins justement Chad, que les maladresses métaboliques de leur acolyte explorateur amusent quand elles ne le désolent pas.

Ils ne prennent jamais pour couverture des positions de contact. Médecin, infirmier, même seulement vétérinaire, c’est trop risqué. Ils agissent beaucoup par instinct. Même pour le plus prudent d’entre eux, un miracle est vite arrivé. Et de miracle à catastrophe, il n’y a qu’un pas.

— Maena a hurlé pendant une vingtaine de minutes dans une baignoire. Et c’est elle qui avait insisté pour que j’intervienne. Je ne vais pas réparer leurs bêtises sans m’en rendre compte ni le faire exprès. Et puis, s’ils savent que je n’ai pas le droit d’agir physiquement, ils me garderont à distance, Ben souligne la nette différence entre son cas et celui de son colocataire.

Il y a une marge entre accidentellement contaminer une Terrienne, phénomène instantané et encore inexpliqué, et volontairement remédier aux conséquences d’une expérimentation, tâche qui peut prendre des jours aussi bien en préparatifs qu’en mise en œuvre.

— Tu étais obligée de lui proposer un contournement ? grogne alors l’encapuchonné à l’intention d’Andy.

— Je ne crois toujours pas qu’il en soit capable, elle se défend en toute simplicité.

Chad soupire lourdement avant de reprendre :

— Ils ne te garderont à distance que jusqu’au point où ils ne pourront plus gérer eux-mêmes. Dès qu’ils rencontreront un obstacle qui leur semble insurmontable, ils vont te supplier d’enfreindre tes règles, il corrige l’élan idéaliste du jeune Soigneur.

— Et tu ne résisteras pas. Pire, même s’ils ne te demandent rien, ce sera trop dur pour toi de les voir tâtonner, ajoute la blonde aux racines bleues.

— Kayle a résisté, tient bon Ben, toujours debout entre eux qui ne se sont pas levés.

— Tout juste. Et il n’est que l’ombre de lui-même, Chad mitige cet argument.

— On va continuer à veiller sur eux ; quelle différence de s’investir en bonne et due forme ? le plus jeune plaide encore, par l’incompréhension.

— On ne veille pas sur eux, on veille sur nous. On veille à ce qu’ils ne nous exposent pas, rien de plus, recadre fermement le plus âgé de la pièce.

— Dans ce cas, ce n’est pas moi qui ai besoin de parler à Strauss, conclut le Soigneur avant de se détourner.

Il ne pense pas pouvoir progresser avec ses deux interlocuteurs, pas pour l’heure en tous cas, et ne voudrait pas manquer le retour de Caesar à l’université. Depuis que Jack fréquente moins les bancs de la fac, il peut se permettre une garde plus rapprochée du seul protégé qui lui reste, et il apprécie la compagnie du jeune homme. La façon dont son esprit fonctionne est intéressante. Et il ne semble jamais mal à l’aise, intimidé, ou même impressionné par leurs facéties homiennes ; il les accepte simplement, ce qui n’est pas aussi facile pour le reste des personnes au courant.

Laissés là où ils étaient pourtant tranquilles avant l’irruption du mécanicien, les deux Protecteurs se renfrognent un instant à son dernier commentaire. A-t-il raison, et le jeune Diplomate est-il trop impliqué ? Il n’a jusqu’ici encore rien fait de plus significatif que son aîné, et le comportement de celui-ci est toléré. Bon, il y a aussi le fait qu’il est moins capable que d’autres des leurs de causer de grands dommages s’il devait déraper. Si un Homien tel que lui avait subi la crise de Kayle, ça n’aurait même pas eu l’opportunité de devenir un problème. Augmenter leur vigilance vis-à-vis de Strauss semble donc excessif. Ils peuvent retourner à leur contemplation.

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