3x04 - Double négation (3/18) - Bruits de couloirs

Ellen, Mae, et Nelson avancent de front dans un couloir de Walter Payton. Ils ont décidé de mettre à profit leur heure de libre de la matinée à la bibliothèque. Comme à la belle époque. Sa propre initiative encouragée par les paroles de Strauss, la blondinette se remet à passer du temps avec ses deux meilleurs amis en dehors des horaires imposés par leur emploi du temps scolaire ; ils ne méritent pas d'être délaissés, et ils lui manquent. Aussi, l'argument que sa prise de distance a été notée par au moins un élève a pesé dans la balance. Elle était déjà convaincue que Nash ne présentait aucun risque même avant que Jack ne s'en mêle et demande à Ann Kampbell de s'en assurer, mais son innocence n'exclut pas que d'autres moins inoffensifs que lui se soient fait la même remarque. Et maintenant que le tatoué est la tête de lance du projet de régularisation de sa situation, il est difficile de ne pas écouter ses conseils.

Indépendamment de toutes ces considérations de confidentialité, grand bien en a pris à Mae de se forcer à se remettre de ses craintes quand elle l'a fait, car Nelson est en joie. Avec la mesure qui le caractérise dans ce registre, mais en joie tout de même. Et c'est toujours un spectacle qui lui plaît. Après l'avoir approché une deuxième puis une troisième fois la semaine passée, la mystérieuse étudiante sud-américaine qu'il n'avait pas manqué de remarquer – Soledad, de son prénom – l'a accaparé tout le week-end. Elle lui a demandé de lui présenter la ville dans sa langue natale, et il n'a pas su refuser, ni voulu, d'ailleurs. Et ce développement est doublement une bonne nouvelle, parce que le fait qu'Ellen et Mae en aient été tenues au courant alors qu'il était en train d'avoir lieu signifie aussi que Nelson ne leur cache pas ce qui se passe, cette fois. Et pourtant, il aurait été dans son droit de le faire…

— Tu vas arrêter, avec les petits cœurs autour de ta tête ? Ellen enjoint justement le garçon de leur bande.

Il n'a pourtant pas abordé le sujet à nouveau depuis leur entrée dans leur première salle de cours. Et même à ce moment-là, si Mae ne lui avait pas demandé comment s'était passé son week-end, il n'aurait rien dit du tout. Il ne s'est même pas étendu dans ses réponses une fois questionné.

— Quoi ?! il s'étonne donc de se voir ainsi admonesté.

— Laisse-le profiter, Ell'. S'il te plaît, la supplie gentiment Mae, trop contente de voir son meilleur ami heureux.

Il faut bien que l'un d'entre eux vive pleinement son adolescence. Elle a déjà manqué l'invitation d'Ellen au bal de promo par son béguin suprême, alors elle ne va pas laisser échapper une miette de l'histoire de Nelson et cette intrigante Colombienne, quelle que cette histoire soit à la fin. C'est ça, que Mae veut. C'est ça, dont elle a besoin. De ne pas être sans arrêt au centre des préoccupations de tout le monde, de ne pas priver les gens qui lui sont chers de leur vie.

— Il y a pas de petits cœurs où que ce soit, d'accord ? Elle cherche un guide qui parle sa langue, et c'est tombé sur moi, c'est tout. Je lui ai fait découvrir quelques coins des alentours, rien de plus, Nelson corrige la surinterprétation de sa camarade.

Il refuse de s'imaginer quoi que ce soit. Ça n'amène jamais rien de bon. Soit on est déçu, soit on se gâche la surprise. Il préfère croire que Soledad l'a choisi au hasard parmi tous les lycéens hispanophones de Walter Payton. C'est le plus prudent, à ce stade.

— Quoi qu'il en soit, je suis contente que les médisances de Degriff lui soient passées au-dessus, propose Mae dans le plateau positif de la balance.

L'exotique Soledad a en effet malheureusement été observée en fort mauvaise compagnie, du point de vue du trio. Nelson s'est d'ailleurs un peu méfié malgré lui. Ce ne serait pas un coup trop bas pour son ex que d'envoyer un émissaire pour lui faire du tort. Mais son naturel plein d'espérance a rapidement pris le dessus. Sol ne lui donne pas l'impression d'être quelqu'un de manipulable ou même seulement influençable. Elle aura fréquenté Degriff par ignorance de son statut, ou par curiosité, voire c'est carrément la grande rousse qui aura cherché à l'enrôler dans sa troupe, mais c'est tout. Elles n'ont clairement rien en commun.

— Elle est plutôt perceptive, ouais, il abonde dans le sens de sa meilleure amie.

Un sourire songeur étire ses lèvres au souvenir de la façon dont sa nouvelle connaissance semble toujours prendre son temps pour considérer ce qu'on lui dit avant d'y répondre. Peut-être que c'est culturel, mais quoi qu'il en soit, de son point de vue, c'est à la fois rare et appréciable.

— Je ne peux pas m'empêcher de remarquer qu'elles ne lui sont pas seulement passé au-dessus mais à côté, d'ailleurs, grince Ellen, décidément campée sur sa position méfiante sur ce sujet.

— Elle est nouvelle ; qu'est-ce que tu veux que l'autre peste ait déjà trouvé à redire sur elle ? la tempère Mae.

Il n'est pas très difficile de deviner que sa camarade marginale a tenté d'en savoir plus sur la Colombienne par son biais favoris : les tuyaux du journal du lycée. S'ils n'en déposent pour ainsi dire jamais, certains élèves sont plus qu'avides de raconter tout et n'importe quoi dans leurs courriers anonymes. Et parfois, ça paye, car des observations anodines à elles seules permettent de déterminer un motif lorsque rassemblées avec d'autres. C'est une forme d'exercice à la vigilance pour certains, et à la reconnaissance de corrélations pour d'autres.

— C'est pas comme ça qu'elle tient sa clique en respect ? Par la menace ? raille l'adolescente à bonnet, bras croisés.

— La plupart l'admirent sincèrement, tu sais, objecte Nelson à cette exagération.

Certes, il serait naïf de penser que le chantage n'est pas une méthode habituelle d'obtenir ce qu'elle veut, pour Sarah, qu'il soit émotionnel ou plus concret. Néanmoins, aussi sans vergogne soit-elle dans l'ensemble, certaines de ses qualités sont indéniables. Beaucoup de gens sont réellement attirés par son charisme et sa détermination. Son entourage l'envie plus qu'il ne l'apprécie, mais c'est un choix pour elle comme pour eux. Les deux partis doivent sans doute en tirer leur compte, sinon l'arrangement ne perdurerait pas.

— Ça n'explique pas qu'il y ait strictement aucun ragot sur ta nouvelle copine. Et je suis pas d'accord avec toi, Mae, être nouveau, c'est être encore plus une cible. L'année dernière, on a passé un mois et demi avec QUE des tuyaux à propos de Jack ! l'originale continue de protester aux tentatives de dédramatisation de ses acolytes.

Elle sait que Mae n'a pas pu oublier l'engouement généré par l'arrivée du génie tatoué, puisque la façon dont Caesar s'est retrouvé embarqué là-dedans est l'une des raisons pour lesquelles elle en voulait à Brennen à la base.

— Parce que, sur Jack, il y avait quelque chose à raconter. Tu vas me dire que tous les nouveaux sont dans les petits papiers du Paw Print ? Même Nash ? lui propose la blondinette comme explication à ses observations.

Jack avait fait forte impression à tout le monde. La gent féminine, le corps enseignant, les cliques les plus intellectuelles, mais aussi les plus casse-cou et rebelles. Rares ont été les personnes à ne pas rapidement se forger une forte opinion sur lui. Mais tout le monde ne fait pas une entrée en scène aussi fracassante.

— Pourquoi tu parles de Nash ? Qu'est-ce qui t'intéresse tant chez lui ? Ellen bondit sur cette mention, sa méfiance encore redoublée.

Elle est comme une tigresse. Et plus elle sent Nelson relâcher sa vigilance, plus elle resserre la sienne. Pour la première fois de sa vie, son imagination débordante pourrait s'avérer réellement utile, alors elle ne compte pas laisser passer cette opportunité.

— Rien en particulier. C'est juste le seul nouvel élève dans notre classe, se défend Mae, levant les yeux au ciel.

Elle reste sur sa politique de ne pas intégrer qui que ce soit de nouveau dans leur cercle restreint. Ceci étant dit, elle doit bien admettre que Nash lui fait bonne impression. En plus du fait qu'il a été absout de tout soupçon par les diligentes recherches d'Anubis, après avoir appris ce qui lui était arrivée l'année dernière, il a eu le courage de venir lui dire en face qu'il était impressionné par son rétablissement. Ça n'a été le cas d'aucun autre élève de sa classe. Et pourtant, ils la connaissent tous depuis plusieurs années. Elle ne leur en veut pas, mais elle reste touchée par l'approche du nouvel élève. En d'autres circonstances, elle se dit qu'ils se seraient sûrement rapprochés, elle et Nash. Mais le destin en a décidé autrement. C'est pourquoi elle ne met pas d'eau au moulin suspicieux de sa meilleure copine ; pas la peine d'ergoter sur le sujet s'il est déjà clos.

— Eh ben, c'est pas un bon exemple, de toute manière, parce que figure-toi qu'il y a eu quelques petits mots à son sujet dans notre boîte aux lettres, Ellen accepte de lâcher l'affaire, bien que sans démordre de son point précédent, comme quoi tous les nouveaux arrivants devraient apparaître dans l'urne.

— Oh, donc tu as fait tes devoirs sur tout le monde, en fait ? relève Mae, cherchant à la faire se rendre compte de son excès de zèle.

Elle ne s'intéresse même pas à ce qui a pu être colporté au sujet de Nash. Il a déménagé de ville en ville toute sa vie, et il est élevé par sa mère seule ; pas étonnant qu'il y ait des anecdotes à faire circuler à propos de lui. Soledad vient elle aussi de loin, mais peut-être a-t-elle tout simplement su rester plus discrète, voilà tout.

— Quelqu'un doit bien s'en charger ! s'exclame cependant la marginale, convaincue d'être dans son bon droit.

Elle va même jusqu'à lancer ses mains gantées en l'air dans son agacement. Si elle avait tapé du pied, Nelson n'aurait pas réussi à se retenir de rire comme il le fait.

— Bah, ça part d'une bonne intention, non ? il l'excuse gentiment.

Puisqu'ils atteignent la bibliothèque, il garde la main sur la poignée un instant, afin de laisser à chacune de ses compagnes de marche le temps de réagir si elle en a envie, avant qu'ils ne pénètrent dans l'espace tenu à un niveau sonore réduit. Ni l'une ni l'autre ne trouve quoi que ce soit à répondre, cependant. Mae se retient elle aussi de rire. Quant à Ellen, elle reste digne bien qu'elle sente que sa prudence n'est pas prise au sérieux. Très bien. Qu'ils pensent qu'elle affabule, comme d'habitude. Ça ne va pas l'empêcher de rester sur ses gardes et d'assurer leurs arrières à sa façon. Elle entre dans la bibliothèque la première, le menton haut et les bras toujours croisés.

Commentaires