3x04 - Double négation (2/18) - Chair à canon
Alek, Gregor, et Jasper sont dans la salle à manger des Quanto. De toutes les surfaces de la maison, celle de la grande table est la plus propice au travail groupé, et depuis le succès de l'exposé de Jack aux oligarques la semaine précédente, ils ont mis les bouchées doubles dans leurs préparatifs de l'avenir. Peu importe combien chacun d'entre eux est bien placé à sa manière pour intervenir dans le cadre du confinement de sujets d'expérimentations illicites, il va leur falloir se remonter les manches. Ils n'ont pas le droit à l'erreur. Le moindre raté signifierait l'arrêt définitif du projet, avec les conséquences que ça implique aussi bien pour eux que pour leurs proches.
Malgré toute cette pression, avec le franchissement de cette première étape du plan du jeune surdoué, ils ont tout de même gagné à la fois en confiance et en espoir. Les dirigeants ne leur ont rien promis de définitif, et ont même beaucoup exigé en termes de comptes rendus – ce qui est compréhensible –, mais ils leur laissent au moins l'opportunité de faire leurs preuves, et c'est déjà beaucoup. Jack a même obtenu de pouvoir garder l'identité de ses collaborateurs secrète, dans un premier temps au moins, ce qui leur laisse une petite marge de manœuvre tout de même. Si vraiment tout devait tomber à l'eau, certains d'entre eux auront une chance d'échapper aux autorités, et peut-être même continuer la poursuite de leur objectif, même si dans la clandestinité. Ce serait un retour à la case départ, mais ils sont tous relativement convaincus qu'essayer de faire les choses par la voie officielle en vaut la peine.
Puisqu'ils continuent à surveiller les progrès de Caroline et Robert tous les trois, c'est tout naturellement que le pirate s'est joint aux deux scientifiques dans leurs arrangements. L'informaticien ne s'est engagé à rien pour le moment, encore hésitant à formaliser quoi que ce soit avec une entité officielle, aussi discrète soit-elle à ce stade, mais il participe. Comme son épouse, il apporte une sorte de débrouillardise autodidacte à l'éducation plus conventionnelle reçue par le Docteur et le Professeur. Tout en sachant que les deux diplômes, même s'ils étaient dans le même domaine, ne seraient déjà pas comparables. Le trio est donc assez bien équilibré.
— Tu sais, tu es plutôt bon en schémas techniques, pour un biologiste, l'ingénieur fait remarquer au généticien, alors qu'il lève brièvement les yeux de son propre ouvrage.
Greg trace en effet avec une certaine assurance les plans de machines dont il pourrait avoir besoin, selon les spécimens qui pourraient leur être ramenés au fil des interventions, et donc qu'ils devront contenir, traiter, maîtriser. Aleksander a déjà été amené à travailler avec des schémas de biochimie de la main de Gregor – pour lesquels il a d'ailleurs eu besoin de beaucoup de sous-titres –, mais il ne l'avait encore jamais vu dessiner du matériel.
— Je ne peux pas me permettre de ne pas remarquer si quelqu'un a touché à mon équipement. Non pas que qui que ce soit aurait osé, mais… commence à se justifier le binoclard.
Il ne termine pas sa phrase. Son mode de fonctionnement tout entier est préventif. Les trois quarts de ses actions sont des précautions. Et pourtant, il est incapable de se souvenir d'où lui vient un tel degré de méfiance. Il a été physiquement battu, mais jamais saboté. Peut-être qu'il anticipe instinctivement des autres ce dont il se sait lui-même capable. Ceux qui l'ont marqué ne sont pas les seuls à avoir subi sa glaciale vengeance, après tout. Il n'aimerait pas rencontrer son égal un jour…
— Ça doit te faire bizarre, de ne plus être considéré comme un danger, commente Jazz, joueur.
Théoriquement, ils sont tout autant des criminels l'un que l'autre, et pourtant, il n'a jamais subi les regards qu'il a vu être lancés au Docteur parfois. Tout ça parce que lui, il n'a jamais directement et physiquement blessé qui que ce soit. Malgré son enfance objectivement pas terrible, le jumeau se sent soudain reconnaissant d'avoir pu choisir ses transgressions par lui-même, au lieu qu'elles lui soient imposées par les circonstances et la nécessité, d'être acculé dans une voie sans issue par des acteurs au-dessous de peu scrupuleux.
— Je n'accorde pas vraiment d'importance à la façon dont je suis perçu, lâche platement l'intéressé, avec un haussement d'épaules.
— J'aurais pensé que ce serait… un soulagement, se permet Alek.
Le patriarche Quanto n'irait pas jusqu'à dire qu'ils ne craignent absolument rien de Bertram. Ils restent tous conscients de ce dont il est capable. Néanmoins, il a gagné un degré de confiance, au fil du temps, notamment parce qu'ils se reposent sur lui pour le suivi de trois personnes qui leurs sont chères à un degré ou un autre. Quoi qu'il en soit, peu importe combien on est en sécurité en inspirant la peur à tout le monde autour de soi, ça ne peut pas être une position confortable.
— Je sais que je n'irais pas bien loin même si vous m'en laissiez la possibilité, mais je reste un prisonnier, non ? ose rappeler le scientifique, rajustant ses lunettes sur son nez, comme à chaque fois qu'il a peur que son propos soit mal compris.
À sa manière, il est empli de gratitude envers les Quanto. Ils l'ont extrait d'une captivité où il était torturé, et l'ont traité avec dignité malgré les soucis qu'il leur a causés. Il ne voudrait par conséquent pas qu'ils pensent qu'il leur en veut pour le garder sous clé. En ce qui le concerne, il est plus en sécurité comme ça, en plus du fait qu'il mérite amplement l'enfermement et même pire. Et bien que la barre ne soit pas haute, il est indéniablement moins tendu aujourd'hui qu'il ne l'était sous l'égide du Docteur Vurt, ainsi qu'en meilleure compagnie qu'avec ses collègues de DeinoGene. En dépit de tout ça, il n'irait pourtant pas jusqu'à dire qu'il se sent à l'aise. Il ne saurait sans doute même pas reconnaître cette sensation.
— Je suis content que tu dises ça. Qu'est-ce que tu dirais d'aller quelque part, alors ? propose soudain Jazz, sautant sur l'occasion.
Il est le seul assis sur une chaise, car il ne se contente pas de dessiner ce dont il pourrait avoir besoin pour répondre aux demandes de leurs futurs protégés. Équipé d'un fer à souder, il a en ce qui le concerne les moyens de déjà concevoir quelques prototypes de sa première contribution au projet.
— Pardon ? lui demande de répéter l'interrogé, bien que les yeux d'Alek ne soient pas moins ronds à la suggestion.
L'ingénieur se serait attendu à une menace de mort de la part de Sieg ou Vlad, et même une moins voilée que celle-ci, mais pas venant de Jasper. Il n'a pas vraiment semblé juger Gregor depuis son arrivée. Il est relativement neutre envers à peu près tout le monde, en vérité. C'est sans doute Patrick et Sam avec lesquels il est le moins à l'aise, et ça n'a rien de personnel. Pourtant, il ne peut pas ignorer la précaution en place quant à une fuite potentielle de la part de Bertram, puisqu'il a lui-même programmé la charge explosive qui lui a été implantée dans le cou. De quoi parle-t-il, alors, en proposant au généticien d'aller se promener ?
— Quelqu'un doit tester ces petite merveilles en conditions réelles, explique simplement Jasper en désignant les quelques cartes translucides en éventail devant lui.
Il trouve assez amusant que des SD améliorées soient la première pierre qu'il apporte à l'édifice, car c'est aussi le premier crime qu'il a commis. À douze ans, il refondait déjà de l'alliage pour offrir leur émancipation à d'autres gamins en famille d'accueil. Le subterfuge n'avait généralement pas à tenir longtemps, car il s'agissait d'enfants déjà proches de la majorité, mais c'était un début. Aujourd'hui, il considère qu'il ne produit ni plus ni moins que des chefs d'œuvres, qui rivaliseraient mêmes les cartes éditées par les autorités. Mais il a autant gagné en compétence qu'en prétention avec l'âge.
— Comment est-ce qu'on teste une SD, exactement ? interroge Greg, sceptique.
— Vas en ville, prends un café, un truc basique, pour que je voie si je peux te tracer correctement, et si ça lève quelque alerte que ce soit, liste le pirate.
— Et si c'est le cas ? continue le biologiste dans ses questions, son envie de coopération n'allant pas grandissant.
— Mieux vaut toi que n'importe qui d'autre.
La réponse crue de Jazz fait hoqueter Alek, qui juge bon d'intervenir :
— Ce n'est pas…
— Bon point, acquiesce cependant le scientifique à lunettes avant que l'ingénieur ait pu finir sa phrase.
Le père de famille lève les mains seulement pour les rabaisser sur leur plan de travail, désabusé. Pourquoi cet homme est-il si difficile à préserver des pires sévices ? Il se fichait d'être enchaîné, de dormir par terre, qu'on le surveille en permanence, de ne pas avoir de vêtements de rechange, … Il a dû se battre à sa place pour qu'il obtienne les accommodations les plus élémentaires. Il n'a même pas résisté lorsqu'il a été question de ce qu'il a désormais dans la nuque. Et maintenant il va simplement accepter une mission potentiellement kamikaze ?
— Je ne suis pas certain que ce soit prudent de sacrifier notre seul biologiste, se permet d'insister Alek.
— La seule raison pour laquelle j'envoie qui ce que ce soit, c'est parce que la confiance n'exclut pas la vérification. Et comme de nous tous c'est celui qui sort le moins, ça lui fera du bien, le rassure Jazz par l'aplomb qui le caractérise lorsqu'il est question de son propre travail.
Il a effectivement envisagé Bertram comme cobaye parce qu'il estime que, de tous ceux avec qui il a été amené à travailler, c'est celui qu'il serait le moins triste de voir être emmené par les autorités, car celui qui le mérite le plus. Mais ça ne signifie pas pour autant qu'il pense qu'il coure un réel risque en se baladant avec une SD de sa conception. Rien ne va lui arriver ; il a simplement besoin de prouver son concept.
— Et si vraiment il devait se passer quelque chose, vous pourriez tester votre temps de réaction, ajoute timidement Gregor à la décharge du plan d'action suggéré.
Il est convaincu qu'ils ne devraient pas envoyer quelques secours que ce soit s'il était en péril. Il leur en a déjà explicitement fait la demande, d'ailleurs. Mais c'est aussi pour ça qu'il sait qu'ils ignoreraient sa requête si la situation devait se présenter. Et il se dit que les agents de terrains bénéficieraient tout autant qu'eux de préparatifs à leurs actions à venir. Autant qu'il sache, ils sont déjà sur le pont, mais sans doute sont-ils un peu plus pressés qu'eux de se mettre en jambes.
Alek ouvre la bouche mais la referme sans avoir laissé sortir un son. À quoi bon négocier avec ces deux-là ? Il n'est pas au courant de tout ce que Jasper a déjà pu tramer dans son dos, mais il est certain qu'il y a eu plusieurs choses. De plus, il n'a pas tort en disant que Greg bénéficierait d'une sortie. Il n'a lui-même que peu quitté son domicile, durant la captivité de sa fille, et même suite à l'internement de son fils, mais même dans son état dépressif avancé, l'enfermement lui avait pesé, dans un coin de son esprit. Peu importe combien le scientifique est habitué à la captivité, il est donc grand temps pour lui de prendre l'air au-delà de leur jardin, c'est vrai.
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