3x04 - Double négation (1/18) - Été indien
Tiens, voilà une paire d'escarpins qui attire aussi bien l'oreille que l'œil. Du cliquetis de leurs talons aussi fins que vertigineux sur le sol, en passant par le discret éclat de leur semelle rouge laquée, jusqu'au miroitement subtil du velours noir presque ras de leur revêtement, tout est étudié dans les moindres détails pour capter l'attention. Hommes et femmes lèvent le menton sur leur passage, brièvement d'abord, alertés par ce son inhabituel, puis à nouveau, plus longuement, subjugués après ce simple aperçu de celle qui porte ces si captivantes chaussures. Car oui, le reste de la tenue de l'inconnue est à la hauteur de ses élégantes échasses. Sa silhouette, en sablier à peine marqué, est enveloppée dans une robe courte et fendue quoi qu'indiscutablement décente, et qui ne peut qu'avoir été taillée sur-mesure pour être aussi serrée tout en lui octroyant une liberté de mouvement aussi évidente. Le vêtement est noir et rouge, au col juste assez en V pour ne pas être trop strict. Les ongles de la belle brune sont parés d'un vernis d'un grenat profond, parfait mélange des deux coloris avec lesquels l'ensemble a déjà été composé. Quant à ses lèvres, un baume dans les mêmes tons y a été appliqué, très probablement au pinceau tant les contours de sa bouche sont bien dessinés. Il serait difficile de prétendre qu'une femme parvenant à ce point à mêler sa féminité et son professionnalisme est un spectacle courant.
Après avoir laissé, non sans une certaine jubilation, l'officier à l'accueil bégayant suite à leur courte interaction, la visiteuse du commissariat du dix-huitième district s'arrête au premier étage. Indifférente aux regards qui se posent sur elle, ici comme partout ailleurs, elle effectue un tour d'horizon, afin de repérer la personne qu'elle est venue voir. Elle n'accorde même pas un regard à l'Inspecteur Martins, qui se cogne en ratant le détour du couloir vers le quel il se dirigeait au moment de son arrivée.
— Jessica ?! s'exclame alors Iz, qui tombe en arrêt à quelque mètres d'elle.
La profileuse manque de laisser échapper la tablette qu'elle a entre les mains à la vue de la beauté fatale en haut des escaliers. Ses yeux s'écarquillent tandis que le visage de la dénommée Jessica se fend d'un immense sourire. Elle la rejoint en quelques enjambées chaloupées, bras grands ouverts :
— Elizabeth ! Enfin ! On m'a dit que je pourrai te trouver ici, elle s'exclame, dans un accent britannique d'une pureté rare.
— Qu'est-ce que tu fais là ? continue l'autre brunette dans sa surprise.
Elle jette un coup d'œil autour d'elle, comme si elle n'arrivait toujours pas à faire coller le décor au personnage, ou inversement. Ou peut-être comme si elle était gênée d'être vue en telle compagnie ? Il fut un temps où c'était elle, qui attirait les regards, mais elle ne peut pas vraiment entrer dans une quelconque compétition avec sa visiteuse du jour. Non pas qu'elle le rechercherait. Elle adore Jessica, mais elle ne partage absolument pas son goût pour l'attention.
— Comme je viens de le dire, je te cherchais, ma jolie, explique Jess sur le ton de l'évidence.
Elle irait presque jusqu'à passer sa main sous le menton de sa cadette de quelques années, mais se retient, par respect pour le contexte dans lequel elles se trouvent. Elle ne ferait pas cet effort pour n'importe qui, et son interlocutrice lui en est mentalement reconnaissante, comme à chaque fois qu'elle la sait brider ses élans tactiles.
— Eh bien, c'est une surprise, déclare Iz alors que ça se lit pourtant déjà très bien sur son visage.
— C'était l'idée ! Une bonne surprise, j'espère ?
Craignant soudain d'avoir commis un faux-pas, Jessica passe de l'enthousiasme à une pointe d'inquiétude. Il est toujours délicat de faire irruption dans le monde de quelqu'un de très différent de soi. Et Iz et elle, aussi proches sont-elles, pourraient presque être considérées comme opposées sur de nombreux points.
— Bien sûr ! Toujours. Qu'est-ce qui t'amène à Chicago ? la rassure la plus jeune des deux.
Elle s'ébroue, achevant de se remettre du choc de la rencontre de deux secteurs de sa vie qu'elle n'avait pas encore ne serait-ce qu'envisagé de mélanger.
— Le travail, si tu veux y croire. J'ai un entretien dans le coin, et je me suis dit que c'était l'occasion rêvée de passer dire bonjour à ma petite sœur préférée, s'explique Jessica, son exubérance naturelle revenant au galop une fois son inquiétude apaisée.
— Je savais pas que Jones avait une sœur… marmonne Randers depuis son bureau.
Il n'a pas pour habitude d'écouter des conversations qui ne le concernent pas, mais il est assis en face des escaliers et il est impossible pour Jessica de passer inaperçue. Aussi, les deux femmes parlent tout simplement assez fort pour qu'il les entende sans avoir besoin de faire un effort. Sam, de l'autre côté de l'allée, lève la tête à son tour à cette remarque.
— C'est pas le cas… il confirme avec un plissement d'yeux perplexe.
Quelques centimètres et quelques années doivent séparer les deux femmes, qui en dehors de ça sont toutes les deux brunes. Mais le marron chocolat des iris de l'inconnue diffère du vert de ceux d'Iz, et leurs visages n'ont pas la même forme, la nouvelle venue ayant un minois plus pointu. Même s'il n'était pas certain que sa compagne est fille unique, Sam aurait tout de même parié qu'elles ne sont pas sœurs.
— Un entretien ? Je croyais que tu occupais déjà le poste de tes rêves à la capitale ? Iz s'étonne de l'annonce qui vient de lui être faite.
— Je le pensais aussi, chérie, mais devine quoi ? J'en viens à m'ennuyer. Tous mes poulains ont bien appris toutes les ficelles du métier, et les choses perdent peu à peu de leur… piquant. Donc, quand j'ai reçu une mystérieuse offre, je me suis dit pourquoi pas ! Et dans ta ville, sœurette ? Jackpot ! s'explique Jessica à grand renfort de gestes et d'expressions faciales, sans cesse plus délicieux et distingués les uns que les autres.
Iz sourit, heureuse de retrouver son amie et ses manières si théâtrales, avant de voir Sam se lever et s'approcher d'elle. Elle se retient de faire les gros yeux mais se tend tout de même. Malheureusement pour elle, cette réaction n'échappe ni à sa visiteuse ni à son amant :
— Er… Iz ? T'as une minute ? il lui demande innocemment, non sans un regard furtif en direction de l'étrangère aux lieux.
— Je suis à vous dans une seconde, Inspecteur. Une seconde, elle lui propose de patienter avec une distance inhabituelle.
Elle sourit, et la façon dont elle lève un index vers lui est douce, mais il peut voir l'ombre de panique dans son regard.
— D'accord. Pas de problème.
Saisissant le message, il regagne sa place sans discuter. Sing Sing, la tête sur ses pattes au pied de son bureau, le juge depuis le sol pour avoir voulu s'immiscer dans cette conversation. Il lui accorde une grattouille en se rasseyant. Son chien a raison ; il a laissé sa curiosité l'emporter. Et en plus, elle est loin d'être satisfaite, et est même plutôt attisée. Qui est cette belle inconnue qui appelle Iz sa petite sœur ? Il n'arrive à la faire coller à aucune des amies dont elle a pu parler en sa présence. Elles paraissent pourtant suffisamment proches pour qu'elle ait mérité une mention. Pour quelle raison aurait-elle pu vouloir la passer sous silence ?
— Et c'est qui, ce grand verre d'eau fraîche ? se permet Jessica tandis qu'elle déshabille pratiquement Sam du regard alors qu'il s'éloigne d'elles.
Il faut dire aussi que ce ne sont pas les beaux spécimens qui manquent, dans un environnement comme celui-ci. Sans en avoir l'air, elle a déjà fait son repérage. Entre les uniformes, les badges, le simple fait d'être d'autorité et d'être athlétique, il y a des tas de caractéristiques à apprécier.
— Er… Sam Quanto. Il est inspecteur des Homicides, comme presque tout le monde à cet étage, Iz répond à la question avec toujours cette même distance.
— Et c'est tout ? son amie cherche sans aucune discrétion à lui en faire dire plus, ramenant son attention à elle et haussant un sourcil suggestif.
— Écoute, je travaille, dans l'immédiat. Mais on peut se retrouver ce soir pour dîner ? Disons 19h30 ? elle propose comme alternative à un partage dans l'immédiat.
Non seulement elle est sincèrement occupée, mais aussi, beaucoup de regards sont toujours braqués sur elles. C'était une chose de les attirer de temps à autres lorsque les gens avaient oublié son rôle et surtout qu'elle n'était pas en couple, mais Jessica capte l'attention d'une toute autre manière, ou en tous cas avec une toute autre intensité. Elle respecte et parfois aussi admire son charisme, mais ce n'est pas une ambiance qu'elle souhaite pérenniser ici.
— Très bien. Mais prépare-toi à tout me raconter sur ce bel étalon que tu as clairement à ton bras, ma chérie, la visiteuse accepte l'invitation, tout en insistant sur le fait que son interlocutrice ne l'a pas du tout dupée en tentant de paraître distante de celui qui est venu les interrompre.
Pour une personne aussi compétente à l'analyse du comportement d'autrui, Iz n'a jamais été particulièrement difficile à lire. Et puisqu'elle est particulièrement portée sur ces choses-là, Jessica a toujours su très exactement pour qui elle craquait ou avait craqué. Elle ne l'a jamais vu avec ce type d'homme, cependant, ce qui promet un récit intéressant.
— À ce soir ! la profileuse coupe court en fermant brièvement les yeux et secouant la tête, dans le maigre espoir que le rouge qui lui monte aux joues passe inaperçu.
Jessica lui accorde un long clin d'œil pour tout au revoir, et repart par là où elle est venue. En passant par ici, elle ne pensait pas qu'il y aurait une nouvelle aussi croustillante à déballer, mais tant mieux. Elle ne va cependant pas torturer sa petite sœur plus que de mesure. Elle sait très bien pourquoi elle est toujours réticente à lui faire part de ses histoires. Pour la même raison qu'elle en a si rarement à raconter. Elle n'a jamais compris ce qui l'empêchait d'être aussi effusive qu'elle, puisqu'elle n'a rien à lui envier, bien au contraire, sous certains aspects elle est plus attirante. Mais elle la respecte. Elle rend toujours ce qu'on lui offre, particulièrement lorsque c'est quelque chose qu'on lui offre ordinairement peu.
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