3x03 - À vif (14/18) - Retournement
Ann Kampbell n'est pas peureuse. On peut même la qualifier de téméraire, comme en a attesté la façon dont elle a accosté Alek lorsqu'elle pensait qu'il était responsable des accidents de Caroline et Robert. Son audace est à la fois sa plus grande qualité et son plus grand défaut. C'est ce qui plaît le plus à son mari, ce dont ont le plus peur ses ennemis, et ce dont elle est la plus fière dans sa propre personnalité, mais aussi la source principale de la vaste majorité des ennuis qu'elle a pu s'attirer au fil des années. Elle n'a ni froid aux yeux, ni la langue dans sa poche, ce qui lui est autant utile que préjudiciable. Pourtant, elle ne souhaite pas changer ce trait de caractère, et ne pense de toute manière pas qu'elle en serait capable même si c'était le cas.
En l'occurrence, c'est grâce à cette intrépidité innée qu'elle pénètre dans le semi sous-sol des Quanto sans crainte. Il faut dire aussi qu'à part son tableau de chasse fleuri, elle n'est pas exactement sûre de ce qui rend Kayle si spécial. Ni elle ni son mari n'étaient dans la pièce le jour de la révélation de Strauss, et il n'a jamais été pertinent de les mettre dans cette boucle par la suite. Il faut dire aussi qu'ils n'ont jamais demandé non plus. Ils en sont un peu au stade de Bertram sur ce plan, la curiosité scientifique en moins. Cette bande est à la fois éclectique et soudée, et dispose de compétences bien particulières, le reste ne les intéresse que peu. Elle connaît bien sûr le dossier criminel du prisonnier blond, mais elle fait par ailleurs confiance à la muselière qui lui a été passée. Si elle suffit au flic qu'il a mis à l'hôpital, qui est-elle pour la remettre en question ?
— Yo, elle salue le détenu avec familiarité.
Comme tous ses visiteurs avant elle, elle le distingue grâce à un unique rayon de lumière qui filtre par la seule lucarne laissée translucide.
— La Déesse du Monde d'En-Dessous dans mon cachot ; comme c'est adapté, l'accueille le presqu'albinos avec l'enthousiasme prédateur qu'il sait si bien manier.
Assis en tailleur sur le béton, il mime tout de même une révérence de sa tête et de ses mains liées. Elle lève les yeux au ciel à l'allusion flatteuse à son pseudonyme, et ne prend même pas la peine d'y répondre.
— C'est toi qui a été le premier à tuer un de ces machins, elle lui lance, pas vraiment comme une question ni un rappel, juste une entrée en matière.
— Ces machins, comme tu dis, n'ont jamais été en vie, il se permet de lui faire remarquer, quoique sans réfuter la déclaration.
Aucune difficulté à comprendre qu'elle parle des androïdes-assassins lancés à leurs trousses suite à leur infiltration de DeinoGene. Il a tué, et il n'en a aucunement honte, mais Anubis n'aurait pas utilisé "machins" pour désigner ses victimes véritables.
— Les deux autres qui sont venus à notre rencontre ont été détruits dans la bagarre. Pulvérisés. L'un par l'un des vôtres, et l'autre par deux des nôtres. Le tien, celui qui est venu te chercher dans ta cellule, est le moins endommagé qu'on a pu récupérer, la pirate continue dans les faits déjà connus.
Elle n'est peut-être pas explicitement au courant de ce qui sépare les deux catégories de membres de leur grande équipée, mais elle n'est pas moins sûre de qui est de quel côté de la délimitation. En dehors de leur moment commun d'intégration de l'équipe, les Homiens ont une cohésion difficile à manquer. Même les tensions dans leurs rangs n'arrivent pas à la masquer.
— Et ? Kayle l'incite à en venir à la question qui l'a poussée à venir le voir.
— Et je commence à me demander si tu n'aurais pas omis quelques détails de ta rencontre avec lui, elle lâche enfin.
— Pourquoi est-ce que je vous dissimulerais quoi que ce soit ? s'étonne le prisonnier.
Il est surpris, ce qui ne lui arrive pas souvent. Même quand il n'attend pas de visite, il entend les gens arriver bien avant qu'ils n'atteignent la porte. Et de manière générale, avec l'expérience, rares sont les moments où les Terriens ne lui semblent pas prévisibles. Après tout, la dernière fois qu'on l'a sincèrement déçu, agi avec une bassesse qu'il n'avait pas imaginée possible, il a déraillé.
— Pour les faire paraître plus dangereux qu'ils ne le sont vraiment, pour qu'on t'autorise à rester pour nous protéger, propose Anubis comme théorie.
Ils n'en ont vus que trois, et ils ont tous pu être neutralisés sans trop de souci. Certes, Vladas est rentré assez mal en point de sa rencontre, mais il s'en est remis. Et quoi qu'il en soit, lui et son partenaire ont tout de même atteint leur objectif de destruction. Alors qu'ils ont été pris au dépourvu par l'attaque. Si l'ennemi est moins dangereux que ce qu'ils présument, alors peut-être qu'ils n'ont en effet plus rien à craindre, car leur munitions sont épuisées.
— Je pensais que tout le monde avait compris que j'avais effectivement vu cette tentative d'assassinat comme une opportunité pour me soustraire à l'harassante monotonie de Crest Hill. En partie parce que je n'ai rien fait pour le cacher… Mais je n'ai pas eu besoin d'amplifier la vérité pour le faire, admet l'ancien tueur en série avec candeur.
La pirate le considère un instant, avant de soupirer lourdement. Il semble amusé, sincère. Peu importe son degré de psychopathie, si elle l'avait percé à jour dans une manigance, il l'aurait moins bien pris. Et puis en plus, il ne nie même pas son accusation.
— Alors c'est incompréhensible. Pourquoi, après trois attaques, on n'a pas été capables de remonter jusqu'à qui que ce soit ? Toutes nos pistes étaient adjacentes et lointaines, et n'ont mené nulle part. Ça n'a aucun sens ! elle enrage du cul-de-sac dans lequel elle se trouve, qu'elle pensait pouvoir expliquer par un faux départ à cause de mauvaises informations initiales.
— Est-ce que vous avez considéré la possibilité de chasser le mauvais lièvre ? lui propose Kayle tout en douceur.
— C'est-à-dire ? elle l'écoute, méfiante mais ouverte, au point où elle en est.
Elle le surveille du coin de l'œil sans cesser la marche en long et en large qu'elle a entamée sous le coup de la frustration, bras croisés.
— Celui que j'ai démembré n'avait pas de signal maison-mère. Il a été envoyé sans espoir de retour. C'est du gâchis, certes, mais est-ce que c'est dû à de l'incompétence, de la prétention, ou bien simplement un modèle commercial ? il expose l'une de ses observations et les conclusions qu'il pense pouvoir en tirer.
L'absence de signal maison-mère avait évidemment été repérée. C'est la base, en robotique. En robotique légale, en tous cas. Après considération, Aleksander avait simplement supposé que l'émetteur ne se situait pas dans la tête du robot, et personne n'y avait repensé depuis. Jusqu'à maintenant, Kayle n'avait jamais eu l'opportunité de les détromper. Et puisqu'il a déjà eu du mal à leur faire accepter leur succès dans l'entreprise du sauvetage des deux téléversés, leur faire avaler ce qu'ils voyaient comme une défaillance technique sur des machines autant à la pointe de la technologie aurait été pratiquement impossible. Ann est moins conventionnelle, et par conséquent n'est pas aussi catégorique. Mais elle est aussi moins souvent entre les murs.
— Tu veux dire que… ceux qui ont envoyés ces trucs ne seraient pas ceux qui les ont construits ? elle déduit lentement.
Certes. Pourquoi faire revenir à soi un robot dont la destination ne nous concerne pas, après tout ? Ce serait s'attirer inutilement des ennuis, se connecter à un crime auquel on n'est pas directement mêlé.
— C'est ce que ça m'inspire. Traditionnellement, quand on met au point un plan d'extermination d'un ennemi, on aime avoir confirmation, un retour. À moins que ce ne soit pas nos propres ressources qu'on dépense. C'est un peu jouer aux fléchettes les yeux bandés, mais ça peut se défendre, élabore le prisonnier dans son analyse.
— D'accord. Mais dans ce cas, les constructeurs voudraient tout de même récupérer leurs créations en cas de succès, non ? la pirate objecte à cette explication qui la laisse encore sceptique.
Ne pas vouloir être lié à un échec est compréhensible ; dilapider des soldats efficaces semble idiot. Car même s'ils ont pu être neutralisés, ces robots n'étaient clairement pas à usage unique.
— S'ils veulent à tout prix éviter d'être tracés, eux aussi, ils peuvent mettre d'autres moyens en œuvre pour se réapproprier un modèle ayant accompli sa mission. Ils sont moins efficaces qu'une connexion directe, mais il en existe, argumente Kayle.
Ce ne serait pas le plan le plus dispendieux qu'il aurait vu des Humains mettre au point. Il fut un temps où il les défendait. Jusqu'à ce qu'il se retourne contre eux. Aujourd'hui, il s'en fiche royalement.
— Comment est-ce que le vendeur pourrait sortir gagnant d'un tel échange ? demande Ann, désireuse de voir si cette logique reste solide jusqu'au bout.
Elle peut presque comprendre le trafic d'armes, mais ça devient difficile quand on envisage qu'il se fasse à perte.
— Quelle est la seule monnaie d'échange encore valide sur cette planète à cette époque ? Le pouvoir. N'importe quoi que le commanditaire peut offrir. Un échange de bons procédés, comme d'habitude. À moins que nos mystérieux ingénieurs soient juste très très appréciatifs des androïdes et les laissent en libre-service pour la beauté du geste, théorise le prisonnier sans grand besoin d'imagination.
— Notre seule avenue de recherche est donc bel et bien une impasse, la jeune femme reprend alors ses grognements rageurs.
Même si cette nouvelle version des faits tient la route, ça ne l'amène pas plus loin dans son enquête. Ça explique qu'elle soit coincée, à cause de cette couche supplémentaire d'abstraction entre le commanditaire et l'arme du crime, mais rien de plus.
— De toute évidence, ces robots ont été envoyés par les mêmes individus qui avaient mis en place une surveillance clandestine des locaux de DeinoGene. Locaux qui étaient inhabités quelques mois plus tôt, au moment de leur première chute. En conséquence, il ne serait pas déraisonnable d'envisager un partenaire proche du laboratoire. Et par proche, j'entends au courant du fait que leur démantèlement ne l'était pas vraiment, lui propose Kayle, cartésien.
D'après Bertram, la quasi-totalité du personnel a été remplacée suite à l'exposition des actions frauduleuses du laboratoire. Seuls quelques éléments jugés de valeur suffisante – dont lui – ont été préservés de la descente des autorités. Les documents qu'ils ont pu récupérer lors de leur infiltration pour sauver Maena ont corroboré cette version des faits. Tout comme les interrogatoires menés par la Sécurité Intérieure, dont ils ont obtenu des copies à la fois par leurs propres moyens et par Chuck. C'est pourquoi l'idée que d'anciens partenaires aient pu être conservés par DeinoGene leur avait semblé fantasque, au moment de l'envisager, lors de leurs premières hypothèses quant aux propriétaires des caméras qui ont capturé leur image à leur insu pour les fournir aux robots ensuite. Est-ce qu'ils vont vraiment revenir sur cette idée maintenant ?
— Mouais. Tous leurs ponts ont été plus ou moins brûlés avec leur premier plongeon. On a fait le tour de leur ancien carnet d'adresses quand même, par acquit de conscience, mais globalement, leurs contacts étaient plus des sous-traitants que des alliés. Pas le genre d'entité à chercher à les venger, Ann résume les résultats de leur brève enquête de ce côté.
— Et l'armée ? propose le détenu, avec son plus beau sourire innocent.
— Quoi, l'armée ? relève sa visiteuse, sourcils froncés, allant même jusqu'à s'arrêter dans sa marche songeuse.
— Avant sa première mise au tapis, DeinoGene était à moitié légitime. Tu penses vraiment que personne de la partie officielle n'était au courant du reste ? lui soumet Kayle, pédagogue.
— Ce n'est pas vraiment le moment idéal pour faire flotter de telles théories dans l'air, lui fait remarquer la pirate avec une moue désapprobatrice.
Même si elle n'accorde qu'une confiance de principe au gouvernement, vivant en marge de la société Citoyenne, elle a bien pu constater que, une fois que les bons éléments leur ont été fournis, ils ont fait le travail. S'ils avaient été complices, ils auraient enterré l'affaire, non ? Mais si le psychopathe blond a raison, et qu'une minorité d'acteurs gouvernementaux peuvent ne pas avoir été satisfait de la chute de DG, alors comment vont-ils s'en sortir ?
— À cause des plans du feu d'artifices ? Je pense au contraire que c'est très exactement le bon moment, rétorque l'ancien tueur en série.
Ann met quelques secondes à resituer le "feu d'artifices" comme Jack. C'était bien à lui qu'elle pensait, par sa remarque précédente, mais le lien est ténu. Son interlocuteur est décidément bizarre, mais à quoi est-ce qu'elle pourrait s'attendre, avec un passé comme le sien ?
— Si des gens du gouvernement sont dans le coup, Jack est dans la gueule du loup, elle se permet d'opposer à la logique du prisonnier, même si c'est plus un vœu pieu qu'une réelle objection.
Elle n'était jamais enchantée à l'idée de se tourner vers les autorités pour quoi que ce soit, mais s'ils sont déjà contre eux avant même d'entamer les négociations, c'est encore pire.
— Heureusement que vous avez un véritable grand méchant loup dans votre poche, alors, glousse Kayle, montrant les dents dans son meilleur rictus carnassier, cette fois.
Ann n'avait encore jamais vu ce côté de son interlocuteur. Il n'avait pas eu l'occasion de le lui montrer, depuis qu'elle a fait sa rencontre, de loin, après le sauvetage de Mae. Malgré elle, elle fait un pas en arrière, jusqu'au mur opposé à celui auquel il est enchaîné. Il n'a même pas bougé. Pas d'un pouce. Il est toujours attaché. Et pourtant, le frisson qui vient de parcourir sa colonne vertébrale de ses lombaires jusqu'à ses cervicales est le signal clair d'un danger imminent. Elle n'a eu cette même réaction que lorsque poursuivie par un chien policier, il y a des années. Et la bête avait des crocs.
— D'accord… Er… Merci pour ton aide. On va voir si j'arrive à tirer quoi que ce soit de cette théorie. À plus ! Anubis le remercie avec hâte, pour clore la conversation et conclure sa visite.
Il ne la retient pas lorsqu'elle quitte la pièce en coup de vent. Elle prend particulièrement soin de fermer correctement la porte derrière elle. Aussi hardie soit-elle, cette dernière phrase et surtout l'expression qui l'a accompagnée auraient vraiment refroidi n'importe qui. S'il voit juste, et que Jack est effectivement en train de prendre un plus grand risque qu'anticipé, elle s'inquiète bien sûr pour lui, mais est-ce qu'elle en est au point d'être prête à avoir recours à la violence que laissaient deviner les prunelles de Kayle à l'instant ? La première chose à faire, une fois qu'elle sera remise du pic de terreur qui vient de lui être imposé, c'est de vérifier ce qu'il en est. Et ensuite, trouver une solution alternative au carnage qui défile désormais malgré elle derrière ses paupières.
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