3x03 - À vif (15/18) - Terrain d'entente
Caroline n'a pas eu le réveil aussi doux que son compagnon d'infortune. Loin s'en faut. Peut-être que la thérapie par électrostimulation l'a aidé, peut-être qu'elle s'est plus précipitée que lui pour réintégrer son corps, ou peut-être qu'avoir été plus longtemps inconsciente a rendu son retour à elle plus compliqué. Peut-être encore que, comme ils ont été différents dans leur inconscience, ils l'ont été dans leur réveil. L'explication réelle à cette divergence dans leurs expériences est très certainement un joyeux mélange de tout ça.
Quoi qu'il en soit, son état a semblé s'aggraver avant de s'améliorer. Trois jours après l'intervention de Daisy auprès d'elle, le corps de l'adolescente a été pris de violentes convulsions. Elle a juré ne rien sentir, et personne ne saura jamais si elle a dit la vérité. Les crises ont continué à se produire, si de moins en moins violentes, jusqu'au jour où elle a enfin ouvert les yeux pour de bon, et s'est mue par sa propre volonté. C'était le lendemain du réveil de Robert. Et, par chance pour leur désir d'éviter qu'un lien soit établi entre leurs cas, aussi la veille de celui d'un accidenté de la route.
Caroline a ensuite toléré les questions et les examens comme une championne, digne. Elle a dévisagé tous ses médecins jusqu'à ce qu'ils soient suffisamment intimidés par son aplomb pour se convaincre eux-mêmes qu'ils avaient tous les éléments qu'il leur fallait, et qu'à cheval donné on ne regarde pas les dents. Elle est consciente, réactive, sans aucune perte ni cognitive ni motrice. Elle est faible, ne peut pas encore manger solide, et sa voix est rauque, mais au-delà de ça, tout est en ordre. Ils ont eu des patients qui sont restés bien moins longtemps dans un coma bien moins profond, et qui ne s'en sont malheureusement pas tirés à si bon compte. Alors, ils l'ont enfin laissée tranquille et entre les mains des physiothérapeutes pour une suite de traitement classique.
Les six jours qui ont précédé son réveil, durant lesquels son corps a été en proie à ces inquiétantes chorées, ont été terribles pour ses parents, et surtout pour sa sœur. La jeune femme a craint d'avoir pris la mauvaise décision, que quelque chose se soit mal passé, ait été laissé au hasard, et même que sa benjamine se soit remise au sabotage. Ce dernier soupçon n'a pas arrangé l'hostilité entre les deux frangines. Le reste de ses craintes ont été rencontrées avec un front uni d'assurances de la part de tous les responsables techniques de la solution : elle allait bel et bien fonctionner, il n'y avait pas de doute là-dessus. Ils s'étaient attendu à tout un éventail d'effets secondaires potentiels, même si malheureusement sans pouvoir prévoir exactement lesquels ils allaient rencontrer, mais en tous cas, rien de ce qu'ils avaient fait ne pouvait tuer l'adolescente. Ces promesses n'avaient cependant pas empêché son aînée de se comporter comme un fauve en cage, voire pire, elle ne s'était pas sentie écoutée, et s'était de plus en plus isolée de ce qui avait pourtant fini par devenir son équipe. Même ses mentors n'ont pas échappé à sa prise de distance induite par l'anxiété. Ces jours, elle passe le plus clair de son temps à ou autour de l'hôpital, à attendre les heures de visite.
— Tu peux entrer, Caroline propose justement à sa sœur.
Assise dans son lit, à jouer aux cartes sur une tablette, elle la voit, par l'intermédiaire d'une caméra de surveillance de l'hôpital, dans le couloir juste avant sa porte entrouverte.
— J'allais frapper. J'étais juste en train de… commence à s'expliquer Jena.
— T'assurer que Maman et Papa ne sont pas là. Je sais. Je t'ai vue, la coupe sa cadette.
Même si elle comprend ce ballet entre les membres de sa famille, elle s'en lasse. Elle n'était pas encore en pleine possession de ses nouveaux moyens, lorsque Jena a été jetée dehors par leurs parents, mais elle a eu un œil sur eux en même temps que sur elle dès qu'elle en a eu la possibilité, et il est plus qu'évident qu'une réconciliation n'est pas à prévoir. Aujourd'hui comme lorsqu'elle lui rendait visite pendant qu'elle était encore inconsciente, Jena doit naviguer entre les allées et venues de leurs géniteurs à toutes les deux. Sauf que maintenant que la plus jeune est réveillée, c'est un peu plus difficile, car ils sont beaucoup plus souvent là. Et bientôt, ils vont obtenir gain de cause pour la ramener à la maison, et ils ne seront pas près de la laisser hors de leur vue.
— C'est vrai… lâche Jen en hochant la tête.
Que Caroline n'ait pas perdu accès à ce qu'elle pouvait faire pendant son coma la perturbe. Elle avait mobilisé tellement d'espoir sur l'idée de récupérer sa sœur comme avant. Elle avait même espéré qu'elle s'en désintéresse, une fois ses moyens retrouvés. Depuis son retour à elle, l'adolescente ne semble pas avoir fait des folies telles qu'elle en était capable pour rendre service à Sieg et Vlad pendant qu'elle était encore inconsciente, mais c'est potentiellement dû au fait qu'ils ne sont pas encore retournés sur le terrain depuis la dernière fois.
— Tu n'oubliais pas, avant, lui fait remarquer sa petite sœur, puisque ce n'est pas la première fois que Jena passe complètement outre des talents qu'elle lui connaît pourtant bien.
— Avant, tu avais quand même tendance à te manifester là où tu étais en train de regarder, l’aînée se trouve comme excuse.
— Je pourrais encore, lui offre Caroline avec un petit sourire narquois, faisant apparaître son image, toujours aussi parfaite qu'elle l'a jamais été, à côté de son lit.
L'hologramme reste une vision idéalisée de la jeune fille, aux habits sophistiqués et aux traits moins tirés et pâles, mais c'est tout de même comme si deux jumelles se tenaient l'une au chevet de l'autre.
Jena se tend, se retient de sursauter, mais ne dit rien.
Contrairement à Markus avec Rob, elle n'a jamais eu l'occasion de voir la projection de sa sœur dans la même pièce que son corps comateux, alors la voir dans la même pièce qu'elle éveillée est tout aussi déroutant si ce n'est plus.
— Je dois admettre, ça me fait un peu peur même à moi, parfois, de me voir à ma propre hauteur de regard sans miroir. Mais ce sera super cool pour choisir ma tenue, lui accorde sa cadette, avisant son double non sans une certaine fierté.
Comme Robert, elle n'a pas encore accès à sa propre garde-robe, mais elle anticipe déjà les avantages. Jusqu'ici, sa projection lui donnait un peu l'impression de vivre sa vie à la troisième personne, puisque la plupart des points de vue auxquels elle avait accès sont en hauteur. Maintenant, c'est un peu différent. Elle en usera sans doute beaucoup moins, mais elle devrait savoir en tirer profit tout de même.
— Combien de temps tu passes là-bas ? ose enfin lui demander Jena.
Bien que capables de passer rapidement d'un endroit à l'autre de la toile, si on peut parler d'endroits, Caroline et Rob n'étaient jamais qu'à un seul à la fois, de ce qu'en comprend la jeune femme. Désormais, ils doivent se charger d'opérer leur corps, ils n'ont pas le choix. Comment gérer leur présence en ligne en parallèle, alors ?
— J'y suis toujours en partie, mais c'est plus difficile d'aller… loin.
L'adolescente ne confirme qu'à moitié les présomptions de sa sœur, avec une grimace à l'adjectif inadapté sur lequel elle s'est vue contrainte de s'arrêter.
Jena se mord l'intérieur de la joue pour ne pas laisser paraître sa satisfaction. Elle ne devrait pas se réjouir des entraves de sa sœur, mais elle ne peut que célébrer le gain de sécurité dont elle bénéficie par là. Un plus petit périmètre d'action signifie un risque de situation dangereuse plus faible. C'est toujours ça de pris. Elle ne sait pas si ça va durer, mais même si ce n'est que dans un premier temps, elle s'en contentera.
— Et pour le reste ? Ça revient ? elle poursuit dans ses questions.
Elle fait mine de s'intéresser à son rétablissement sous tous les angles, bien qu'elle ne se fasse que peu de souci sur cet aspect-là. Caroline est jeune, et avant son accident, elle était en parfaite santé. Il n'y a aucune raison qu'elle ne récupère pas rapidement. Durant sa formation, Jena a vu des apprentis de cet âge-là se remettre de blessures bien plus graves.
— Tu me demandes ça tous les jours, et c'est pas en cinq que la réponse va avoir changé, s'agace l'adolescente, pour sa part un peu frustrée de son temps de récupération.
Sa projection disparaît en même temps qu'elle se détourne vers la fenêtre. Il est difficile pour elle de se sentir diminuée à présent alors que ce n'était pas le cas auparavant. De son point de vue, elle a été mal juste après son téléversement, mais avait déjà récupéré depuis longtemps. Elle a l'impression d'avoir régressé, en revenant à elle. Et c'est frustrant de voir tout le monde autour considérer ça comme un progrès.
— On a travaillé très dur pour que tu aies accès aux deux mondes ; je m'inquiète du résultat, c'est tout, se défend faiblement Jen en regardant par terre, entre ses bottes.
Elle connaît les réticences de sa cadette au sujet de son réveil, à la fois avant sa venue et maintenant, et elle ne veut plus se battre avec elle à ce propos. Elles font toutes les deux autant d'efforts que possible pour ne pas sans cesse se sauter à la gorge à chaque fois que c'est abordé. C'est un équilibre fragile, puisque le thème est omniprésent, mais si elles dansent bien sur le fil, elles peuvent éviter de penser au fait que leurs souhaits sont opposés. Peut-être qu'un jour un compromis leur apparaîtra. En attendant, l'esquive reste la seule tactique viable, aussi précaire soit-elle.
— Très bien. Alors tu peux peut-être m'aider à trouver une explication pour ne pas être en retard sur le programme scolaire ? Parce que je vais avoir du mal à faire semblant d'être larguée, et personne ne va jamais croire que j'ai entendu les messages vocaux que Becky Ferris a diligemment fait retransmettre à Maman et Papa, propose la plus jeune des filles Miller, baissant les yeux sur sa couverture, feignant d'en examiner la couture qu'elle connaît pourtant déjà par cœur.
Son aînée laisse un véritable sourire étirer le coin de ses lèvres pour la première fois depuis son arrivée. Voilà qu'elles parlent enfin le même langage.
— Je ne devrais peut-être pas en être fière, mais si c'est de dissimulation dont tu as besoin, tu t'adresses à la bonne personne, elle accepte le défi avec plaisir.
— Er… Duh ! rétorque l'adolescente avec un roulement de ses globes oculaires à l'énoncé de cette évidence.
Jena pouffe, puis tire la chaise qui se trouve près de la porte pour venir s'asseoir au chevet de sa sœur. Il est vrai que son dossier médical semble au-dessus de tout soupçon, mais les questions ne vont pas s'arrêter au personnel médical. Même si ce n'est pas prévu dans l'immédiat, il va bien falloir qu'elle retourne en cours à un moment donné. Elle a encore deux années de lycée à faire, sans compter celle qu'elle n'a pas pu terminer, dont elle n'avait effectué que quelques mois avant son accident. Si, comme pour Mae, on lui fera sans doute grâce de certains écarts de comportement après ce qui lui est arrivé, il est prudent de sa part d'essayer d'anticiper les interrogations de ses camarades les plus fouineurs. Il est également sage de reconnaître les difficultés qu'elle va avoir pour contenir tout ce qu'elle a appris durant son coma. Elle y est entrée une élève tout à fait dans la moyenne, il vaudrait mieux éviter de faire trop ouvertement usage de sa connexion directe à l'encyclopédie universelle en ligne. En dehors du fait qu'elle apprécie que sa petite sœur face appel à elle en dépit de leur désaccord de fond, Jena est également un peu rassurée qu'elle se préoccupe des risques présentés par sa situation.
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