3x03 - À vif (13/18) - Affaire de famille
Ce n'est pas la première fois de sa vie que Jack fréquente la Maison Blanche. Il s'y est trouvé en plusieurs occasions, pour un gala ou un autre, auquel ses parents l'auront traîné à la fois pour l'avoir à l'œil et parce qu'il présentait bien. C'est l'obtention de celui de ses tatouages qui dépasse systématiquement de son col qui lui a valu l'honneur de ne plus être obligé de les accompagner à ce type d'évènements. Il a aussi spécifiquement déjà entrevu ce couloir dans lequel il se déplace actuellement, lors de l'une de ses excursions pas vraiment autorisées, à l'issue desquelles il avait feint de chercher les toilettes, lorsqu'attrapé. Une chance pour lui que le personnel de sécurité change suffisamment souvent pour que le même garde ne l'ait jamais trouvé deux fois à un endroit où il n'aurait pas dû être, sans quoi son excuse n'aurait pas fonctionné à tous les coups. Quoi qu'il en soit, c'est donc avec une certaine jubilation qu'il foule aujourd'hui le long tapis qui habille ce corridor pour la toute première fois de manière légitime. Et en journée.
— Jack ? l'interpelle une voix féminine qu'il devrait sans doute encore mieux connaître que ça.
L'adolescent pivote sur ses talons pour faire face à un couple de jeunes quinquagénaires. Une femme et un homme blonds, si sa chevelure à elle est plus claire que celle de celui qui l'accompagne, se sont arrêtés dans leur marche dans le sens inverse, au point d'être séparés de leur groupe, pour le dévisager avec incrédulité. Chacun à peu près aussi grand que lui, ils sont tout aussi élégamment habillés si ce n'est plus. Mais après tout, très peu ne le sont pas, entre ces murs.
— Mère. Père, Jack salue ses parents, mains derrière le dos, s'inclinant légèrement.
S'il affiche un petit sourire espiègle comme il en a toute une panoplie, ses géniteurs, quant à eux, passent de choqués à contrariés :
— Que fais-tu ici ? l'interroge son paternel, sévère.
— J'ai rendez-vous au sommet, répond l'adolescent le plus naturellement du monde.
— Depuis quand ? s'étonne Crawford.
Il échange un regard furtif avec son épouse, qui semble tout aussi perplexe que lui. Ils auraient pensé avoir été mis au courant si leur fils avait demandé une audience à qui que ce soit du gouvernement. Une vieille habitude, sans doute. S'ils ont perdu le contrôle de leur enfant depuis bien longtemps, ils ont toujours au moins eu celui de leur environnement professionnel. Jusqu'à maintenant, semble-t-il.
— Huit jours, leur apprend Jack.
Il a en effet reçu le feu vert des Quanto le Dimanche qui a suivi sa première présentation de son projet. Franchement, c'est parfois à se demander pourquoi on consulte cette famille, puisqu'ils finissent toujours pas dire oui à tout ce qui leur est proposé. Ou peut-être qu'on ne leur présente jamais que des plans aboutis qu'il est logique d'accepter. Peut-être. Et ils ont tout de même apporté certaines conditions, c'est vrai.
— Et à quel sujet ? intervient sa mère.
Elle cache moins bien son alarme que son mari. C'est sans doute la plus maternelle que son fils l'a jamais vue. À part peut-être pour son dernier anniversaire. Ses yeux bleus, encore une fois plus clairs que ceux de sa moitié, pourtant de la même couleur, sont agrandis sous des sourcils arqués d'inquiétude.
— J'ai bien peur que ce ne soit top secret, ne peut que répliquer son fils.
Il est un peu déçu de ne pas savourer cette réplique autant qu'il aurait aimé. L'inconfort de ses parents à la découvrir ici le gêne plus qu'il ne l'aurait cru.
— Voilà qui n'a rien de rassurant, lui fait remarquer son père, d'un ton bien plus posé qu'il ne se sent clairement en réalité.
Il faut cependant très bien le connaître pour détecter son agacement, qui n'est visible que dans quelques lignes de tension le long de sa mâchoire inférieure et aux coins de ses yeux.
— J'apprécie la protection dont vous m'avez fait bénéficier jusqu'ici. Sincèrement. Mais j'ai toutes mes affaires en mains, désormais, Jack leur promet d'un ton confiant.
Sans que ni l'un ni l'autre ne puisse s'en rendre compte, sans se ressembler encore, c'est le plus semblable que le père et le fils ont jamais été tout de même. Chacun en costume, chacun les mains dans les poches de son pantalon pour se donner une contenance, chacun le menton légèrement relevé, résolu. Ses parents pourraient être très fiers de lui, s'ils n'étaient si inquiets.
— Ce ne sont pas seulement tes affaires avec lesquelles tu joues, mon fils, le met en garde son géniteur.
— Tu ne crois pas si bien dire, lui accorde sa progéniture.
Il sourit pour lui-même au double-sens de sa phrase que son père ne peut pas saisir. Peut-être devrait-il se sentir indigne d'avoir consulté une autre famille que la sienne par rapport à ce qu'il est en train d'entreprendre, mais il sait que, tout impactés qu'ils pourraient être, ses parents ne le seraient jamais autant que les Quanto. Et il ne fait aussi que suivre leur exemple ; prendre des décisions qui l'affectent sans le consulter est un thème récurrent, pour eux.
— Ambassadeurs ? On vous attend, intervient soudain un attaché, revenu sur les pas du groupe que Virginia et Crawford Nimbleton accompagnaient un instant plus tôt.
Les deux interpelés lui jettent un coup d'œil, mais se retournent tout de même vers leur fils, hésitants.
— Cette conversation n'est pas terminée, Jack, l'assure son père, décidément insatisfait de ne pas savoir ce qui se trame.
— Vous m'avez bien élevé. Peut-être pas comme vous pensiez le faire, mais bien quand même. Faites-moi un peu confiance, pour une fois, les enjoint alors leur héritier, avant de finalement se détourner le premier afin de continuer son chemin.
Soufflés par une demande aussi inattendue, ses parents s'entre-regardent. Ils n'auraient jamais pensé que leur fils puisse un jour leur accorder un tel crédit. Avant cet instant, ils n'arrivaient même pas à se convaincre eux-mêmes de le mériter. Qu'il l'admette aujourd'hui ouvertement est inespéré. Ils ont fait de leur mieux, avec lui, mais ils auraient pu mieux faire, et ils le savent. Ils sont tous les deux un peu des requins, et ce ne sont pas les meilleurs parents du règne animal. Devraient-ils réellement lui faire confiance ? Peut-être justement parce que, à avoir été tenu à distance, il ne tient pas autant d'eux qu'il aurait pu ? Ou peut-être justement parce que, même sans avoir été autant à leur contact qu'il aurait pu, il reste leur fils, et tiendra d'eux dans sa gestion de ses affaires ? Sans échanger un mot, ils n'attendent pas d'être rappelés une nouvelle fois à l'ordre et rejoignent l'attaché qui est venu les rechercher. À quoi bon débattre, puisqu'ils sauront bien assez tôt de quoi il retourne, si cela tourne mal. Et comme gérer les incidents diplomatiques est littéralement leur profession, ils sont vraisemblablement mieux équipés que ne le seraient d'autres parents pour faire face aux dérapages éventuels de leur enfant.
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