3x03 - À vif (8/18) - Acide acétylsalycilique
Après avoir accompagné Jack jusqu'à l'aéroport, et tenu bon tout le long du trajet sur son intention de lui venir en aide si quoi que ce soit devait mal tourner pour lui, Caesar est repassé rapidement chez lui avant d'enfin se rendre à l'université. Comme remarqué par son père, il n'est pas inquiet. Pas comme peuvent l'être les autres membres de l'équipe, en tous cas. C'est aussi ce qui lui a permis de ne pas fléchir dans son intention de venir à la rescousse du tatoué si ça devait s'avérer nécessaire ; sa conviction que ce ne sera pas le cas. En plus, savoir que, s'il échoue, ceux qu'il souhaite protéger se mettront en danger, ne devrait que redoubler la motivation du blondinet au cas où il en aurait besoin.
Jack est, aussi bien d'avis d'expert que par sa propre expérience, la personne la plus brillante que Caesar a jamais rencontrée. Il l'a déjà vu jouer aux échecs et a eu droit aux explications de son enquête sur la disparition de Mae, et il a toute confiance qu'il est capable de penser près d'une dizaine de coups à l'avance. Ce n'est pas pour lui qu'il se fait du souci, c'est par rapport à son idée en elle-même. Il ne doute pas de ses bonnes intentions, mais a peur de leurs répercussions. Des conséquences que même son meilleur ami n'aura pas été capable d'anticiper. Il n'irait pas jusqu'à dire qu'il est pris d'une intuition, mais il se demande.
— Salut, Ben le salue alors qu'il approche de sa salle de classe.
— Tu m'accompagnes jusqu'en cours, maintenant ? s'étonne l'adolescent, surpris.
Ils se croisent ordinairement plutôt en fin de journée, lorsqu'il devient moins suspect pour le mécanicien de marcher à côté de ses protégés que de les suivre à distance respectable. Le reste du temps, il met à profit la possibilité de se perdre dans la foule du campus. Il est de bonne compagnie et toujours le bienvenu, mais il ne voudrait pas embêter les deux amis.
— Il n'y a que toi à surveiller, aujourd'hui, répond simplement le grand brun en veste de cuir.
Il ne précise pas si cela implique qu'il n'est plus contraint par un besoin d'équidistance ou bien qu'il ne souhaite simplement pas que sa charge restante se sente seule. À son ton, c'est impossible à déterminer. Le connaissant un peu, c'est sans doute beaucoup de la seconde option.
Ce qu'il y a de bien, c'est que les regards des filles (et même certains garçons) pour son compagnon de route ne dépaysent absolument pas Caesar. C'est d'une certaine façon déjà comme ça avec Jack. Il aimerait dire que ça lui confère une couverture contre les aléas desquels Setsuko l'a mis en garde, mais il ne se fait pas d'illusion sur le fait que personne ne le regardait même avant qu'il commence à se promener avec une escorte qui capte l'attention. Ce qu'il ignore, c'est que c'est justement depuis qu'il a rencontré son meilleur ami que mère puberté a fait son œuvre sur lui. Mais à tous les grands pouvoirs, les grands angles morts, sans doute.
— On pense vraiment que je suis plus en danger que Jack ? il se permet de demander.
Peu importe combien il sait la menace réelle, il ne s'est jamais réellement considéré comme une cible.
— Chuck et Chad sont à D.C. ; il est en sécurité, lui promet Ben.
— Qui surveille Walter Payton, alors ? demande son protégé, sourcils soudain froncés.
— Strauss. Il fait des progrès, continue le mécanicien sur ce qu'il veut sans doute être le même ton confiant.
Caesar le dévisage. Les Homiens ne peuvent pas mentir. Ils ont non seulement des soucis avec le concept en premier lieu, mais son exécution n'en est pas pour autant facile pour eux une fois l'idée comprise. Le plus jeune de la troupe, Ben est le moins doué pour ça. Et en l'occurrence, sa déclaration est difficile à avaler pour plus d'une raison. Strauss part de loin. Même s'il s'améliore effectivement, ce dont l'adolescent serait bien incapable de juger, les autres n'ont jamais exprimé suffisamment de confiance en lui pour le laisser seul responsable d'un périmètre.
— D'accord… Andy surveille ses arrières, ajoute le Soigneur à ce simple coup d'œil inquisiteur.
— Parce que Jena monte la garde à l'hôpital de toute façon, le jeune étudiant achève de remettre toutes les pièces de l'échiquier à leur place.
Rassuré que tous les fronts soient en effet sous contrôle, il laisse son expression se détendre.
— Voilà, confirme Ben.
L'adolescent n'arrive pas à comprendre comment l'un de ces extraterrestres en apparence sans limites est interchangeable avec l'ex de son grand frère, aussi entraînée soit-elle, mais force est de constater que des Humains ne sont pas moins aptes à neutraliser ce qui les menace que leur alliés venus d'ailleurs ; Vlad en garde très probablement une sacrée cicatrice.
— Avoue, quelque part, tu as un peu envie d'en rencontrer un, de ces fameux robots-tueurs, soumet Caesar à son gardien tandis qu'ils font halte devant la porte de la salle du cours qu'il a décidé de suivre en cette fin de matinée.
— Ils ne sont pas vivants, alors je ne pense pas qu'on puisse parler de les rencontrer, raisonne le mécano avec pragmatisme.
L'adolescent s'esclaffe à cette réponse candide. C'est sûr, vu comme ça…
— Je dois dire, vous êtes un peu une bouffée d'oxygène, toi et les tiens, pour moi, il lance à son interlocuteur.
— Je suppose qu'il s'agit d'une métaphore, mais je ne la comprends pas, admet Ben avec une moue contrariée d'enfant songeur.
D'abord son frère aîné qui lui avait dit avoir besoin d'air, et maintenant lui qui dit qu'il le lui apporte. Comme ces expressions sont étranges !
— Vous n'émettez aucun indice particulier, à part tous ceux qui indiquent que vous êtes… bah… vous. Et comme je suis déjà au courant de ça, c'est comme du bruit blanc, ça soulage. Vous êtes réellement imprévisibles, alors mon cerveau n'a rien à repérer en douce, élabore Caesar.
— Andy était un peu courroucée que tu aies su pour ses cheveux, tu sais, lui avoue le Soigneur sur ce sujet.
Il sourit au souvenir de leur Protectrice, vexée d'avoir été si facilement percée à jour par un simple Humain. Bon, elle n'était pas démasquée, mais simplement entendre quelqu'un remettre en doute la couleur de ses cheveux l'avait agacée. Ça n'était encore jamais arrivé, d'après elle.
— Qu'est-ce qu'ils ont, ses cheveux ? s'étonne Caes.
Puisqu'il n'était pas à la maison lors du sauvetage de sa sœur, il n'a encore jamais pu observer Andy au naturel. Il n'a cependant pas oublié son impression étrange la première fois qu'il l'a vue, dans le réfectoire de son lycée. Il avait eu l'idée saugrenue qu'elle portait une perruque, que ses cheveux n'étaient pas les siens. Sauf que c'est absurde. Les Homiens ont des cheveux. Pas vrai ?
— Dans leur état de base, ils sont bleus. Un peu comme le ciel. Elle doit faire un effort conscient pour les maintenir blonds, explique Ben, ce qui met efficacement un terme aux hypothèses les plus farfelues de celui qui l'écoute.
— Est-ce que c'est aussi le cas pour Chuck et Kayle ? enchaîne l'adolescent en toute logique.
— Non, eux sont vraiment blonds. Et c'est étrange, d'ailleurs, car très peu d'entre nous ont une forme humaine blonde de base, poursuit son gardien dans ses explications.
Il apprécie, car il est rarement celui à les donner. La dernière fois que c'est arrivé, c'était suite au départ en tornade de Maena de la salle de classe de Strauss, après qu'il lui a raconté pour sa contamination accidentelle et la façon dont ils y avaient remédié. Sans que le résultat de l'échange ait été mauvais, son déroulé n'avait pas été parfait non plus. Faire la lumière sur de petites choses comme celle-ci lui est plus accessible. Et parfois, ça soulage autant qu'un antidouleur. L'incompréhension est une forme de souffrance, autant qu'il peut en juger.
— Oh. Eh bien, Andy devrait porter ses cheveux bleus tout le temps. Honnêtement, personne ne dirait rien, conclut simplement Caesar, puisqu'il n'a rien à répondre sur le reste.
Que quelque chose puisse paraître bizarre à ces entités venues de l'espace est difficile à s'imaginer. Ils ne pensaient pas qu'ils avaient seulement de norme. La seule raison pour laquelle ils leur ressemblent à l'heure actuelle, c'est par souci de discrétion. Et la ressemblance n'est qu'extérieure. À l'intérieur, il ne préfère pas savoir ce qui se passe exactement, puisqu'il n'est déjà pas spécialement intéressé par ce qui se passe dans n'importe quelle créature d'origine Terrienne, mais il lui semble avoir saisi qu'ils sont chacun complètement différent. C'est d'ailleurs ce qui leur confère leurs aptitudes diverses et variées.
— Elle dit qu'elle attire bien assez l'attention comme ça, explique Ben.
Quelque part, il est un peu du même avis. Il ne voit pas le problème. Néanmoins, se cacher reste la décision de la principale concernée.
— Certains seraient du parti de le faire pour une bonne raison, rebondit Caesar, avec une petite pensée pour son meilleur ami.
Parfois, la meilleure façon de se cacher, c'est à la vue de tous. Si on parle de ses tatouages, alors on ne parle pas de ses gardes du corps ou de ses parents ou de son intellect. Si on parlait des cheveux d'Andy, on remarquerait peut-être moins sa quasi absence d'émotions, ses réflexes particulièrement affûtés, ou sa tendance à tout prendre au premier degré. Quoique, elle a sans doute raison, les gens semblent déjà passer outre tous ces détails sans avoir besoin d'en être détournés par autre chose…
— Mais alors… ça ne va pas ? reprend Ben au bout d'un moment, tirant le grand adolescent de ses pensées.
— Qu'est-ce que tu veux dire ?
Il ne le suit pas. D'où vient cette question ?
— Tu viens de dire que notre présence est un soulagement pour toi. Un soulagement de quoi ? reprend le Soigneur.
— Tu sais, de la façon dont mon cerveau fonctionne. Par intuition, précise Caesar, qui pensait que c'était clair.
— La majorité de la population a des intuitions. Ce n'est pas supposé être douloureux, s'étonne le motard.
— C'est pas douloureux, c'est juste… un peu fatiguant.
Il lutte pour mettre les mots justes sur le mal de tête naissant qu'il subit presque en permanence, sans pour autant alarmer son accompagnateur.
— Tu ne serais pas le premier de ta famille à avoir des soucis de concentration, observe Ben, songeur.
Sans que le récent écart de sa sœur envers la peste du lycée n'ait été précisément communiqué à sa famille, l'adolescent comprend facilement que c'est à elle qu'il est comparé. La différence, c'est que la situation de sa benjamine est acquise, et la sienne innée. Ou en tous cas, pas d'origine artificielle et intentionnelle.
— Et comme Mae, je vais bien finir par m'en accommoder, ne t'inquiète pas, l'adolescent prend les devants sur une proposition d'aide.
Le Soigneur se voit dérober son opportunité de répondre par le carillon annonçant l'ouverture des salles de classe. Il n'entrera pas avec son protégé, ce serait un peu voyant. Et puis, on pourrait toujours avoir besoin de lui ailleurs à tout moment. Il a compris le message, de toute manière. Il trouve les Humains bien courageux de vouloir régler leurs problèmes par eux-mêmes lorsqu'il leur présente une solution de facilité toute trouvée. L'exploitation de leurs capacités est l'une des dérives dont les Accords sont censés les préserver. Jusqu'ici, il n'a pourtant pas l'impression que le peu de Terriens au courant de ses origines aient jamais sauté sur l'occasion de bénéficier de ses services. Au contraire, ils ont toujours hésité à venir vers lui, et ne l'ont fait qu'en dernier recours. Mais peut-être ont-ils simplement bien choisis ceux à qui ils font confiance.
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