3x03 - À vif (7/18) - Perspectives d'avenir
L'ancienne capitale des États-Unis d'Amérique, conservée comme principal siège du pouvoir de l'Amérique du Nord pour des raisons aussi bien historiques que d'économie d'infrastructures, a su rester une très belle ville malgré ce qui est parfois considéré comme une apocalypse. Le fait qu'elle n'ait jamais été dotée de gratte-ciels même avant les plus récentes réformes d'urbanisme lui confère la particularité de ne pratiquement se reposer que sur d'anciens bâtiments, sans avoir de secteur en ruines comme beaucoup d'autres villes à travers le monde. D'un certain point de vue, s'y promener revient presque à voyager dans le temps. Et pour un Diplomate Homien de l'âge de Chuck, c'est pratiquement une littérale marche le long de l'avenue de ses souvenirs.
Assis sur un banc au bord d'un point d'eau initialement artificiel aujourd'hui presque laissé au naturel, le grand alien blond sourit à l'approche sournoise de son Protecteur derrière son épaule. Pas une visite depuis des mois, depuis qu'il a quitté Chicago, et le jour où Jack Nimbleton s'apprête à y faire un tour, Chad pointe le bout de son nez. Si certains aiment à croire que tout arrive pour une raison, Chuck est plutôt convaincu que les choses ont tout simplement toujours une cause.
— Ne fais pas ça. N'y va pas, déclare l'encapuchonné sans aucune espèce d'introduction.
— Faire quoi ? Aller où ? s'enquiert Chuck.
D'humeur exceptionnellement joueuse, il fait comme s'il ne voyait pas à quoi Chad faisait référence. Ce dernier est toujours réfractaire à tout. Avec lui, tout est une menace, un danger, un risque. Rien n'est jamais une chance, une opportunité. Déformation professionnelle, comme disent les Terriens. Sauf que leurs professions sont acquises.
— Tu sais quoi, et tu sais où, lâche simplement l'autre, avant d'enfin contourner le banc sur lequel est assis son interlocuteur, dans le but d'entrer dans son champ de vision sans que celui-ci n'ait besoin de se retourner.
Chuck se renfonce dans son siège, amène une cheville sur son autre genou, et vient poser un coude sur le dossier du banc, afin de lui aussi s'orienter vers celui à qui il s'adresse. Le contraste de leurs deux dégaines est toujours aussi frappant. Il leur arrive d'ailleurs d'admettre être heureux de toutes les époques durant lesquelles, comme celle-ci, de tels écarts leur sont possibles sans que ni l'un ni l'autre ne fasse hausser les sourcils. Ils peuvent s'adapter, mais la Terre post-apocalyptique n'a jamais été du goût du grand blond, et celle très guindée des siècles les plus anciens pas de celui de son Protecteur.
— Je ne vais absolument rien faire ni dire du tout, assure le Diplomate d'un ton placide.
— Ta présence sera suffisante, proteste Chad à cette affirmation.
— Nous avons déjà été témoins de l'Histoire auparavant sans enfreindre notre Accord, lui rappelle le grand blond.
Des souvenirs qui lui avaient paru anodins au moment de leur création défilent dans son esprit. Ça le fait sourire de plus belle. Tous ne sont pas joyeux, évidemment, mais la nostalgie est un sentiment bien étrange.
— Et nous ne sommes jamais intervenus lorsque les choses ont commencé à aller de travers. Est-ce que tu peux me promettre que tu ne vas pas protéger le garçon, si son plan lui revient en boomerang ? le Protecteur élabore ses craintes.
Toute cette situation, du déraillement de Kayle jusqu'à leur intervention en faveur de Maena Quanto, découle d'un investissement trop fort auprès des natifs de la planète. Par Kayle lui-même évidemment, puis Strauss, et maintenant potentiellement Ben. Chad ne peut pas prendre le risque de penser Chuck au-dessus de telles considérations.
— Offrir des conseils n'est pas une forme d'intervention, proteste le Diplomate à cette accusation.
— Tu joues avec l'avenir de notre présence sur cette planète, continue à le mettre en garde celui dont c'est la responsabilité.
— Et en quoi est-ce que tu te sens concerné ? Tout ce que tu veux, c'est rentrer.
Chuck s'agacerait presque. Il pèse évidemment ses actions. Il était là lorsque les Accords dont ils discutent présentement le respect ont été envisagés puis signés. Il était là lorsque les visites homiennes ont été jugées préférables par trois : Diplomate, Soigneur, Protecteur. Bien que l'un des rares à s'approcher de son ancienneté, Chad n'a pas son âge, et donc pas son expérience. Il apprécie son intervention, et s'y attend, même, mais il ne sera pas pour autant traité comme un enfant.
— Si c'est pour cohabiter avec des tas de Homiens frustrés, je vais peut-être revoir mes plans, grogne l'encapuchonné à cette remarque.
— Ce serait dommage de voir notre permis de séjour ici résilié, c'est certain, mais nous avons d'autres prospects, le rassure son aîné.
S'ils seraient en effet tous contrariés à un degré ou un autre de devoir lever le camp, aucun de leurs congénères ne resterait bien longtemps focalisé sur cette perte. Ils sont suffisamment évolués pour passer à autre chose sans heurt. La Terre finira bien par s'éteindre, et ses habitants sans doute avant elle. Et bien avant ça, en quelques décennies, tous les individus fréquentés ici aujourd'hui n'y seront plus.
— Certains d'entre nous lutteraient pour rester, envisage le Protecteur, décidément pessimiste.
C'est aussi son rôle d'imaginer les pires scénarios, afin de pouvoir agir le plus rapidement et le plus efficacement possible le cas échéant. En l'occurrence, cette conséquence de la rupture de leurs Accords lui semble fort probable. Il saurait même désigner son suspect numéro 1.
— Peut-être. Mais qui pourrait les en empêcher ? Notre arrangement n'est ni plus ni moins qu'une promesse de bonne volonté de notre part, une manœuvre de fluidification des rencontres lorsqu'elles se produisent, rien de plus. Les Terriens ne peuvent pas nous arrêter, ni exercer de représailles.
Chuck se lasse enfin. Pour tout le respect et l'intérêt qu'il porte aux Humains, il ne peut pas en oublier le rapport de forces entre leurs deux populations. Ça l'étonne que Chad n'ait pas cet équilibre plus présent à l'esprit, puisqu'il ne partage pas son penchant pour les locaux. Le grand blond en costume se lève et reboutonne sa veste, comme il est convenable de le faire.
— Donc c'est ça, l'alternative ? Devenir une force occupante au lieu d'invitée ? proteste l'encapuchonné en grimaçant, insatisfait.
— Ils oublieraient littéralement notre présence, le détrompe son aîné.
Ça a toujours été le plan, en cas d'échec de l'arrangement. La vérité, c'est que les Humains craignent une guerre qui n'aurait jamais lieu. Ou si peu. L'intention a toujours été de les ménager. S'ils voulaient les coloniser, les Homiens n'auraient aucun effort à fournir. Encore une fois, ils se sont présentés aux gouvernements locaux par courtoisie, pour éviter toute hostilité futile en cas de découverte éventuelle. Ils ont simplement pris les devants des craintes des indigènes, puisqu'incapables de les convaincre qu'elles sont infondées.
— Pourquoi signer ces Traités en premier lieu, dans ce cas ? l'interroge Chad, avec sincérité cette fois.
Les souvenirs partagés par l'intermédiaire de ce qu'ils considèrent comme leur planète sont plus factuels qu'émotionnels. Ils savent ce qui s'est déroulé par le passé pour les leurs, mais les intentions et ressentis des témoins sont plus subtils à distinguer que les paroles, entendues comme prononcées, ou les actions, observées comme effectuées.
— C'était la chose polie à faire, résume l'autre, écartant les mains pour souligner l'évidence, avant d'enclencher une marche en direction du centre-ville.
— Pour finalement ne pas tenir parole, grince le Protecteur.
Sans y comprendre grand-chose, il pense que les bonnes manières relèvent aussi de l'honnêteté et de la transparence.
— Mon très cher Chad : la question ne se pose pas, car nous n'en arriverons pas là, lui certifie Chuck, revenant à son attitude rassurante du début de cette conversation.
Aussi audacieux soit le plan du jeune Nimbleton, et aussi multiples soient les façons dont il pourrait mal tourner, si l'une de ces voies est empruntées, leur intervention potentielle serait le cadet des soucis des Humains. Quoi qu'il en ressorte, ce sera d'une envergure telle que ça éclipsera toute considération d'une éventuelle infraction de leur Traité.
— Même toi ne peux pas prédire l'avenir, l'avertit l'encapuchonné, regard plissé.
— La Terre est ainsi faite que son Histoire a, pour le meilleur comme pour le pire, une forte tendance à se répéter. Je pense que nous avons tous les deux une assez bonne estimation du chemin qu'elle est sur le point de prendre. Mon intervention ne sera pas nécessaire, et même si elle avait lieu, elle serait excusée, le Diplomate élabore et conclut sa pensée.
Le duo franchit les limites de l'espace d'eau et se retrouve par la même occasion sur un trottoir, un peu plus fréquenté que le semblant de parc qu'ils viennent de quitter. Sans avoir peur d'être entendus à leur insu, ils jugent tout de même l'échange arrivé à son terme et se taisent. Mais ont-ils raison ? L'Humanité est-elle sur l'une de ces pentes glissantes sur lesquelles ils l'ont déjà vue s'escrimer, sans vraiment monter ni descendre, jusqu'à un basculement brusque dans un sens ou dans l'autre ? Ces ères sont les meilleures pour les Diplomates, qui peuvent pratiquement tout se permettre sans répercussions, et les pires pour les Protecteurs, essentiellement rendus inutiles. Quant aux principaux concernés, pour eux, l'impact est mitigé, évidemment.
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