3x03 - À vil (6/18) - Conseils de guerre
Siegfried et Vladas ne sont pas retournés en mission depuis celle qui les a amenés au complexe abandonné dans la forêt, il y a bientôt un mois. Jena a été trop préoccupée par le réveil de sa sœur, aussi bien ses préparatifs que son attente ensuite, pour organiser quoi que ce soit de manière aboutie. De plus, selon sa propre admission, elle n'avait plus vraiment matière à. Même les disques durs ramenés de cette dernière excursion n'ont pas encore donné de résultats suffisamment probants pour monter ne serait-ce qu'un repérage. Les cryptages, obsolètes, sont paradoxalement lents à défaire.
Par souci de ne pas marcher sur les plates-bandes de la jeune femme, ses deux mentors n'ont pas repris le flambeau des planifications. Ils sont plutôt fiers d'elle pour avoir brossé cette partie de ses compétences, qu'elle n'avait encore que peu eu l'occasion de mettre à l'épreuve depuis son adoubement au grade d'agent indépendant, et ne voudraient pas la décourager. Aussi, la satisfaction de Daisy à les avoir sous la main ne les motive pas à s'éloigner dans l'immédiat. Elle a des journées bien remplies, à l'hôpital, mais parvient largement à rentabiliser le temps qu'elle a de libre avec eux.
Dans le salon des Quanto, là même où ils ont élaboré une grande partie du plan de sauvetage de Mae, appris l'existence d'au moins une forme de vie au-delà de leur système solaire, et surtout campé avant que leur femme ne vienne emménager en ville, les deux agents conversent. Les conséquences de ce qu'est en train d'entreprendre Jack à l'heure actuelle ne seront pas négligeables, quelle que soit l'issue de son entretien. S'y préparer leur semble donc un bon moyen de s'occuper, lorsqu'ils ne sont pas, comme toujours, en train d'entretenir leurs compétences si particulières. Et ils ne sont pas restés chez eux car, même si une garde rapprochée de Bertram ne semble plus nécessaire depuis un certain temps, ils ont meilleure conscience en restant à proximité lorsqu'ils en ont l'occasion.
— Quoi qu'il en ressorte, on pourrait appeler des renforts, Sieg aborde pour la première fois l'éventualité du succès, alors qu'ils s'étaient jusqu'ici uniquement préparés à une conclusion décevante.
Comme il vient de le suggérer, dans les deux cas, des renforts ne seront pas de refus. Ils fonctionnent très bien ensemble, et Jena est un support adéquat, mais la force réside aussi dans les grands nombres. Plus de monde signifie un éventail plus large de compétences, une plus grosse puissance de frappe, la possibilité d'envisager des stratégies plus complexes, des opérations de plus grande envergure. C'est ce dont ils pourraient avoir besoin, quelle que soit la conclusion de la présentation du jeune tatoué.
— Feiwel ? déclare simplement Vlad, un sourcil haussé.
— Depuis Harb… Je ne sais pas s'il serait d'attaque, répond son partenaire avec une grimace.
— Ça lui ferait peut-être du bien, l'autre se montre un peu plus optimiste.
— Je préfère ne pas imaginer être à sa place, est la seule répartie qui vient à Siegfried à cette éventualité, dont il se sent incapable d'estimer la probabilité.
Ils ont tous les deux déjà eu un aperçu de la frayeur de se perdre l'un l'autre, Sieg plus récemment que Vlad, si pendant moins longtemps. Ils n'ont donc pas besoin d'imaginer cette situation. Ils ne savent cependant pas ce qui aurait pu les en sortir, si la conclusion n'en avait pas été celle qu'elle a été. Ils préfèrent ne pas y penser. Ils sont ensemble depuis aussi loin qu'ils se souviennent. Bien que d'origines différentes si géographiquement voisines, ils s'étaient tout de suite agglutinés l'un à l'autre dans la cour de leur institut de formation. Ils sont loin d'être le seul duo à s'être créé de cette façon, d'ailleurs. Ils comprennent leurs langues maternelles respectives sans vraiment les parler, et ont quelque part un peu leur propre langage corporel secret. Feiwel et Harb, leurs mentors, étaient tout aussi fusionnels, jusqu'à ce que ses explosifs aient raison du second, il y a un peu plus d'un an. La seconde moitié de l'équipe n'a pas été le même depuis. Il travaille toujours, mais ce n'est plus pareil. Voilà pourquoi faire appel à lui paraît délicat.
— Feiwel ou quelqu'un d'autre, il faudra bien commencer quelque part. Le problème, c'est qu'on ne sait pas à qui on peut faire confiance, reprend le Scandinave après ce moment d'introspection partagé avec son coéquipier, à la fois sur leur propre situation et celle de l'un de leurs formateurs les plus rapprochés.
— Autant commencer par les gens à qui vous ne pouvez pas faire confiance, alors, intervient une voix qu'ils n'attendaient pas.
Les deux grands blonds se retournent comme un seul homme vers la pièce voisine. À quelques mètres d'eux, Alek et Bertram sont penchés sur la table de la salle à manger. Eux aussi envisagent les conséquences potentielles des démarches de Jack. C'est le scientifique à lunettes qui a parlé. L'ingénieur en face de lui le regarde également avec étonnement pour son audace. Être complètement indifférent à l'hostilité dont les gens font preuve à son égard est une compétence qu'il a tendance à admirer.
— Pardon ? prononce Sieg presque dans un feulement, comme pour châtier par le simple ton de sa voix l'impudence de l'irruption dans leur conversation.
— Vous avez forcément en tête ceux qui partagent votre entraînement et s'aligneraient avec n'importe qui, y compris vos cibles potentielles, ne se démonte pas Gregor, pragmatique.
— Des gens comme toi, tu veux dire, reformule l'agent nordique, volontairement blessant, même si ça n'atteint pas son objectif.
— Tous ceux que vous avez traqués pour l'enlèvement de la princesse ne sont pas de confiance, par exemple. Partez de là. Trouvez qui ne leur a jamais fait confiance, l'ennemi de votre ennemi. Vous êtes doués pour retrouver du monde, non ? poursuit Greg sans broncher.
— Ce n'est pas une si mauvaise idée, concède Vladas après une brève pause.
Ils connaissaient Anvil et Peacock de réputation avant même de tomber sur eux lors de leur récupération du scientifique binoclard. C'est comme ça qu'ils les avaient identifiés comme les agresseurs d'Alek dans son laboratoire militaire, d'ailleurs. Parfois, connaître le mauvais chemin suffit à déterminer le bon.
— Ça m'arrive… raille Gregor dans un souffle.
Alek, en face de lui, étouffe un éclat de rire en faisant mine de s'éclaircir la gorge dans son poing. Après avoir travaillé étroitement avec lui ces derniers mois, il a appris à distinguer ce qui relève de la véritable personnalité de Bertram et ce qu'il a hérité de toute une vie d'abus aussi bien physiques que psychologiques. L'ingénieur n'a pas fini d'être effrayé par ce qui traverse parfois l'esprit du biologiste, mais il commence à reconnaître ses traits d'humour, aussi noirs soient-ils. Il n'oublie pas qu'il le retient prisonnier chez lui. Certes, même s'il était libre de ses allées et venues, le chercheur n'aurait nulle part ailleurs où aller, mais l'intention n'en est pas moins là. Plus personne ne peut vraiment se considérer blanc comme neige, parmi eux.
— On doit en déduire que, de votre côté, ça avance bien ? s'enquiert Siegfried, au lieu d'admettre la même chose que son partenaire.
Avec la finesse d'une panthère ou d'un boa, en tous cas d'un prédateur, les deux agents se glissent jusqu'aux deux scientifiques. Ils passent d'assis et retournés sur le canapé à debout derrière lui, d'un bond aussi agile que silencieux. Ils auraient pu se lever et le contourner au lieu de faire usage de son dossier comme d'un cheval d'arçon. Ça aurait été tout aussi simple. Est-ce qu'ils savent seulement se mouvoir normalement ?
— Jack nous a beaucoup donné à penser. Mais même sans son initiative, une grande partie de ce qu'il propose semble une suite logique pour moi, répond simplement le père de famille.
Il est bien incapable de juger, à ce stade, si le travail qu'ils sont en train d'abattre compte effectivement pour quelque chose. Il s'est toujours plutôt projeté vers un objectif futur ; ce n'est que récemment qu'il a commencé à agir par rapport à une situation présente, et seulement dans une forme d'urgence. Il n'y a pas de mal à l'une comme à l'autre des façons de fonctionner, c'est simplement que ça le change.
— Donc vous êtes partis pour tout ça avec ou sans lui, conclut Siegfried.
Son partenaire et lui considèrent tout ce qui est étalé sous les yeux d'Alek et son collègue prisonnier. Des prévisions similaires à celles qu'ils sont eux-mêmes en train de faire, transposées à leur domaine, et dans leur cas posées par écrit. Certaines lointaines, inespérées, d'autres plus proches, déjà presque réalisables. La raison principale pour laquelle les deux agents n'ont pas consigné leurs propres réflexions est que, en plus d'avoir pour habitude de laisser le moins de traces possibles derrière eux, ils ne sont pas encore convaincus de la nécessité d'agir. Peut-être que Jack reviendra bredouille, ni sur un succès ni sur un échec, et que rien ne changera. Pourquoi faire évoluer leurs plans, alors ? Ça ne semble pas être l'avis de l'ingénieur.
— Je l'espère avec lui, car l'alternative aurait des implications bien trop graves à mon goût, se permet de souhaiter Aleksander.
Comme tout le monde chacun à sa manière, il s'inquiète pour ce qu'entreprend aujourd'hui le petit blond tatoué. Il ne doute pas de son intellect ni de son aplomb, mais aussi bien ficelé et porté son projet soit-il, il n'en reste pas moins risqué. Ils n'ont cependant pas su le faire en démordre, et avaient en fin de compte assez peu de légitimité pour tout bonnement s'y opposer. Pour tous les bienfaits qu'elle pourrait leur apporter, sa tentative du jour ne les met pas tant en danger que ça. Pas plus qu'ils ne le sont déjà. C'est donc sa responsabilité et son choix avant tout, puisque c'est lui qui s'expose.
— Le môme a de la ressource, commente Vlad, pour sa part impressionné par la témérité du blondinet.
— Certes, mais j'espère qu'il a tout de même correctement pesé le pour et le contre. J'aurais aimé pouvoir l'arrêter, ou au moins le tempérer. J'aurais préféré qu'il n'en arrive pas aux arguments qu'il a choisis, le patriarche vocalise ses angoisses.
— Il faut reconnaître qu'il dispose d'une combinaison de circonstances particulièrement propices pour se cacher à la vue de tous, se permet Gregor.
Sans jamais y avoir été directement mêlé, plutôt conservé en arrière-cuisine que mis sur le devant de la scène, le biologiste a tout de même eu vent de nombreuses négociations de DeinoGene avec les autorités. Les élans diplomatiques du Docteur Vurt comme de ses émissaires garantissaient une certaine tranquillité au laboratoire. Tout ça dans le but d'offrir à sa branche illégale l'opportunité de se développer à l'insu de tous, bien entendu. D'après ce qui est ressorti des bruits de couloirs, pour obtenir ce qu'on veut, une assurance de destruction mutuelle est le mieux, lorsqu'on a de quoi la maintenir. Une exposition publique n'est jamais un mauvais pari non plus. Quant à un service rendu, il aide souvent à faire passer les plus grosses pilules. En le cas présent, il s'avère que Jack dispose de ces trois piliers. Ce sera tendu, mais il ne devrait pas pouvoir échouer à obtenir gain de cause. Ou alors leur système de gouvernement a atteint ses limites, car il se sera trouvé en face de parfaits imbéciles.
Personne autour de la table ne sait quoi répondre à cette remarque. Tout le monde a renoncé à apprendre la compassion au scientifique à lunettes ; il est trop tard pour lui, il abordera toujours toutes les situations d'un œil critique d'abord, s'il l'aborde seulement d'un autre ensuite. En le cas présent, son opinion a au moins le mérite d'être plutôt optimiste, ce qui n'est que rarement le cas. Mais alors pourquoi laisse-t-elle l'assemblée tout aussi mal à l'aise que ses prédictions les plus lugubres ? Parce qu'au fond d'eux, ils ne sont pas convaincus que ce soit la bonne solution, aussi profitable elle pourrait être à leur situation actuelle ? Caesar, qui est repassé tout à l'heure juste avant de se rendre en cours, ne semblait pourtant pas si tendu. Si celui qui connaît le mieux Jack et est le plus à même d'avoir un mauvais pressentiment reste calme, pourquoi ne le peuvent-ils pas ?
Commentaires
Enregistrer un commentaire
Alors ? Ça vous a plu ?