3x03 - À vif (5/18) - Mal du pays
Nelson est à son casier, en train d'y récupérer les outils de menuiseries dont il va avoir besoin durant la deuxième partie de la matinée, pour la prochaine phase de son projet en cours. Il y a des ustensiles à disposition en classe, mais il préfère toujours utiliser les siens quand c'est possible. En plus d'en avoir tout simplement l'habitude, il en a façonnés certains lui-même. Il connaît leur forme, leur poids, et les manie donc avec plus d'aisance que le même instrument en libre service. Le top du top reste encore ceux qu'il a chez lui, dans son atelier, mais ceux qu'il entrepose ici sont proches sur le podium de la qualité, pour lui.
— ¡Hola! ¿Hablas Español? [1] une voix qu'il reconnaît malgré lui sans peine le fait soudain sursauter.
— Sí [2], il répond, machinalement, en espagnol également.
Le grand ado se tourne vers la demoiselle qui vient de l'aborder. Elle se tient nonchalamment en appui d'une épaule sur le casier adjacent, ses longs cheveux noirs à peine ondulés encadrant son visage fin, ses bras refermés sur une tablette qu'elle tient contre elle comme un livre qui serait cher à son cœur. Bien qu'ils n'aient jamais été présentés, elle braque ses yeux marron dans ceux de son interlocuteur sans aucun complexe, ce qui le déstabilise un peu.
— La langue me manque, continue la jeune fille, sans changer d'idiome, comme pour justifier qu'elle n'utilise pas celle maternelle au garçon.
Il est très peu probable qu'elle soit venue en Amérique du Nord seule, et doit donc encore parler espagnol chez elle, avec sa famille. Néanmoins, pour s'être retrouvé en Amérique du Sud, parmi ses nombreux oncles, tantes, cousins, et cousines, et continuant pourtant à parler anglais pour le bénéfice de son père non-hispanophone, il peut comprendre le dépaysement. Il sait par expérience que le fait d'entendre tout autour de soi une autre langue que celle dont on a l'habitude est particulièrement déroutant.
— Tu viens d'où ? il l'interroge.
L'accent de la jeune fille est peut-être un rien différent de celui de son père, d'origine chilienne, et donc par extension du sien. Aussi, c'est elle qui l'a abordé, alors il se sent légitime de lui poser cette question somme toute innocente.
— Bogotá, en Colombie. Et toi ? elle répond, avec un sourire si plaisant qu'il lui donne le besoin de s'éclaircir la gorge.
— Je suis né à Springfield, au Sud-Ouest d'ici. C'est l'un de mes pères qui m'a appris l'Espagnol. Il vient du Chili, Nelson explique qu'il soit bilingue sans être né à l'étranger.
— Tu as deux pères ? s'étonne l'inconnue.
Bien que l'illusion aurait facilement pu être donnée dans la langue dans laquelle ils échangent, il a spécifiquement parlé de l'une de ses pères, pas de l'un de ses parents.
— Oui. J'ai été abandonné, puis adopté quand j'avais sept ans, il révèle en toute simplicité.
La plupart des gens s'attendent à ce qu'il soit plus embarrassé qu'il ne l'est par sa situation, et sont donc souvent surpris lorsqu'il en parle avec autant de désinvolture. Ce ne sont pas de bons souvenirs, mais il n'en tire aucune honte. S'il n'en parle pratiquement jamais sans que le sujet soit venu dans la conversation par ailleurs, il ne fait pas d'effort particulier pour éviter la question pour autant. Et puis, en l'occurrence, il aurait bien du mal à cacher la vérité, puisqu'il n'y a pas beaucoup d'autre moyen d'avoir deux parents du même sexe que d'avoir été adopté. Il faudrait être dans ces configurations étranges où plus de deux personnes sont impliquées, mais c'est encore plus rare.
— On n'a pas de système d'adoption, en Amérique du Sud. Tout le monde s'occupe des bébés sans parents, et c'est tout, la jeune Colombienne explique sa surprise à ce détail, comme une excuse indirecte.
Les enfants sud-américains ont un père et une mère biologiques, et des gardiens, qui peuvent aussi bien être les mêmes personnes que d'autres. Le terme de parents n'est jamais appliqué à un couple de deux hommes ou deux femmes, pas plus qu'à un couple d'une femme et d'un homme qui n'aurait jamais eu d'enfant, mais ce n'est qu'une question de sémantique ; dans les faits, ils peuvent tout autant occuper ce rôle.
— Tant que ça fonctionne, commente Nelson en haussant les épaules, indifférent à un système comme à l'autre, juste satisfait de sa propre situation.
— Le Chili est un très beau pays. Tu y es déjà allé ? enchaîne l'inconnue, refusant de laisser la conversation s'éteindre.
— Oui, pas mal de fois. J'ai des cousins là-bas, il répond à l'interrogatoire, sans oser retourner quelque question.
La jeune fille le dévisage encore un instant, comme elle n'a pas cessé de le faire depuis son apparition sous son nez. Il y a des gens qui s'amusent beaucoup de faire se tortiller les autres, mais ça ne semble pas être son cas. C'est tout simplement la même chose qui l'a fait lever la tête lorsqu'il l'a entendue s'exprimer en espagnol au détour d'un couloir, au téléphone, qui l'a fait venir vers lui, après avoir appris qu'il parlait lui aussi la langue : une sorte de connivence de langue parlée couramment.
— Je m'appelle Soledad, elle décide d'enfin se présenter, espérant un peu alléger son malaise.
— Moi, c'est Nelson. Mais er… comment tu as su que je parlais Espagnol, au fait ? il s'aventure enfin à lui demander, timidement, maladroitement, craignant la réponse.
— Une rumeur… elle reste évasive.
Alors qu'elle détourne enfin la tête vers le couloir, il baisse les yeux. Tout ce qu'elle sait sur lui, elle l'a sans doute appris par Degriff. Il l'a bien vue traîner avec sa clique. Sa compétence linguistique est sans doute la seule information à peu près méliorative qui a dû être communiquée à son sujet. Il n'a pas cherché à savoir ce qu'Ellen et Mae avaient entendu dans les vestiaires, l'autre fois, et elles n'ont pas insisté pour le lui dire, mais ça ne devait pas être joli-joli, pour les mettre dans un état d'outrage pareil. Il est même surpris que la dénommée Soledad l'ait considéré comme une option pour échanger dans sa langue natale, puisqu'il n'est pas le seul à avoir un très bon niveau, au lycée.
— Si je peux aider à tromper le mal du pays, il se contente de déclarer en regardant toujours ses baskets.
Puisqu'il a fini ce qu'il avait à y faire depuis quelques minutes déjà, il referme son casier, puis balance son sac, qu'il avait devant lui pour le remplir, par-dessus son épaule. Le déroulé des activités optionnelles n'est pas aussi strict sur les horaires que celui des matières du tronc commun, mais il ne faut tout de même pas abuser de la tolérance de ceux qui les enseignent et les encadrent. Il est temps pour lui de rejoindre le vaste atelier commun à tous les menuisiers en herbe.
— Je suis sûre que tu as d'autres cartes dans ta manche. Je dois y aller, mais on se voit plus tard, peut-être ? Soledad le devance alors dans la rupture de la conversation.
Il n'arrive pas à savoir si elle a simplement saisi ses intentions ou bien a réellement elle aussi autre part où se trouver. Quoi qu'il en soit, il lui est reconnaissant d'avoir pris les devants, parce que ça lui évite d'avoir à le faire, ce dans quoi il se serait sans doute encore pris les pieds. Il paraît que les gens ont des personnalités légèrement différentes selon la langue dans laquelle ils s'expriment, et il n'a pas l'impression d'avoir plus confiance en lui face aux jolies filles dans l'une que dans l'autre. Dommage.
— Er… Ouais, peut-être, il accorde en réponse à son dernier point, hochant la tête en souriant, finalement pas beaucoup plus à l'aise pour lui donner la réplique que mener la conversation.
Une fossette se creuse dans le visage triangulaire de la jeune fille lorsque son sourire se fait plus prononcé à l'embarras visible du garçon. Il revient sur son idée qu'elle n'est pas de ceux qui apprécient de voir les autres se tortiller ; clairement, ça l'amuse un peu quand même. Mais ce n'est pas comme si elle avait volontairement fait quoi que ce soit pour augmenter son malaise, alors il l'accepte. Il ne sait toujours pas pourquoi elle a décidé de lui adresser la parole aujourd'hui, plus qu'à quelqu'un d'autre d'hispanophone en tous cas, mais il ne pense pas que ça lui soit venu d'une mauvaise intention. Ceci étant dit, il n'avait pas pensé ça non plus lorsque Sarah était revenue vers lui, et il n'est pas près d'oublier comment cette histoire s'est finie. Tandis que Soledad s'éloigne dans le couloir après lui avoir adressé un dernier signe de la main, il part dans l'autre direction, et se demande s'il devrait se méfier. Cependant, il déteste l'idée qu'une seule mauvaise expérience puisse changer sa façon d'aborder les choses et les gens. Alors, il décide de réserver son jugement à plus tard. Si ça se trouve, ils ne se recroiseront même pas, après tout.
[1] "¡Hola! ¿Hablas Español?" = "Bonjour ! Tu parles espagnol ?"
[2] "Sí" = "Oui"
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