3x03 - À vif (12/18) - Parias

Il y a un parc à proximité de Walter Payton. Après tout, à cette époque, où qu'on soit, on est rarement très loin d'un parc. Et parfois, au lieu d'aller au réfectoire, les élèves du lycée amènent leur déjeuner et vont le prendre là-bas, pour changer d'air. Ils sont suffisamment âgés pour qu'on leur donne cette autorisation de sortie de l'établissement, et le corps enseignant n'est pas étranger à cette pratique non plus, ce qui ajoute une dose de tranquillité d'esprit aux parents. La pratique est d'autant plus répandue durant les saisons douces, mais si l'Automne est déjà bien avancé, ce début d'Octobre se montre clément, alors il reste quelques irréductibles pour en profiter.

Aujourd'hui, comme tous les midis de cours depuis l'attaque accidentelle de Sarah Degriff par Maena, l'adolescente blonde y partage sa pause méridienne avec son seul ami à qui elle sait ne pas pouvoir faire de mal même si elle essayait, et aussi à qui elle sait qu'elle ne voudra jamais faire de mal de toute manière, même sur un coup de tête : Strauss. Ils savent trouver un endroit à l'écart des chemins passants, afin d'éviter toute rumeur malvenue tout en profitant tout de même d'un décor bucolique.

Cet Été, leurs conversations pour le bénéfice du Diplomate s'étaient confondues sans effort en cours particuliers d'algèbre et de géométrie pour la jeune fille, si bien que leurs entretiens lui ont rapidement manqué dès la rentrée. Ces petits tête-à-tête sont sa façon de remédier à ce sentiment. Car ce n'est pas comme si elle pouvait ouvertement déclarer à ses deux meilleurs amis qu'elle se languit de son prof de Maths. Ils auraient tous les deux des raisons d'y lire plus que de rigueur, et elle n'a pas besoin d'avoir ce mystère de plus à gérer. Déjà qu'Ellen la regarde de travers dès qu'elle se souvient que c'est lui qui lui a servi de tuteur pendant 2 mois…

— J'apprécie grandement ta compagnie, Maena, mais tu ne peux pas te cacher pour toujours, tu sais, fait remarquer Strauss après une pause dans l'une des discussions légères dont ils peuplent ces moments.

Il a hésité. Ça ne lui fait pas plaisir d'aborder le sujet. Ces dix derniers jours ont été un agréable retour à leur rythme de fréquentation élevé pendant les deux mois de vacances scolaires, mais puisqu'il en connaît la cause, il ne peut pas en profiter pleinement. Il n'apprécie pas le mal-être de la jeune fille.

— Je peux me cacher jusqu'à ce que je ne sois plus un danger dans une foule, rétorque la blondinette, menton levé, défiante.

— Comment est-ce que ça se passe, avec Kayle ? il enchaîne avec réticence sur un sujet qu'il ne voulait pas plus aborder que le précédent.

Ce n'est pas de gaieté de cœur qu'il l'a confiée aux bons soins du Homien mutilé. Il avait envisagé de surveiller leurs entretiens, les séances dites d'entraînement, mais n'avait au bout du compte pas eu le courage de rester suffisamment à proximité pour savoir exactement ce qui en ressortait. Ben reste dans les parages, puisque les leçons se tiennent le soir après la fin des cours de Caesar et son retour de l'université, et s'il l'assure qu'elle n'est jamais en danger, il peut lui concéder qu'il lui est difficile de se retenir d'intervenir.

— Disons que ça se passe. On est dans une phase d'inventaire, l'adolescente reste évasive.

Elle baisse les yeux vers l'herbe, avec les brins de laquelle elle se met à jouer distraitement, du bout des doigts. Elle aimerait se souvenir de ce qu'était la sensation de l'herbe sur sa peau, avant, mais tout ce qu'elle sait, c'est que ce n'était pas ce que c'est aujourd'hui. Ce n'est pas désagréable, mais c'est différent. Tout ou presque lui paraît différent, depuis son réveil. L'intervention de Ben n'a fait que rendre les choses supportables, elle n'a pas tout remis en place. Ça aurait été trop beau.

Vis-à-vis de ces nouvelles leçons, ce n'est pas avec Kayle qu'elle a un souci. Son caractère un peu déjanté l'amuse toujours autant, et elle n'a pas le moindre doute sur le fait que ses atrocités sont dans le passé. Non, ce qui la dérange, c'est plutôt ce qui ressort de son analyse. Son père comme Gregor s'étaient opposés à l'idée de répertorier tout ce dont elle est capable. Ils avaient eu peur de mettre de l'huile sur le feu, et préféré la laisser progresser par elle-même, rencontrer ses symptômes éventuels au fil de l'eau, bref, lui offrir un semblant de normalité et ne pas faire d'elle un rat de laboratoire. Ou plutôt, ne pas continuer à faire d'elle un rat de laboratoire, même.

Il s'avère qu'ils avaient eu le nez fin, car depuis le début de ses entrevues avec l'extraterrestre à la cave, Maena se découvre des possibilités encore plus alarmantes que ce dont elle a été capable envers Degriff, qui pourtant déjà inquiétant. Ce qui était supposé lui donner confiance en elle n'a donc, pour le moment en tous cas, pas vraiment arrangé la situation. C'est mieux de savoir que de rester dans l'ignorance, certes, mais le gain est minime. Elle ne se sent pas plus à l'aise avec ses meilleurs amis, et encore moins avec qui que ce soit qui ne serait pas au courant des risques encourus à sa simple fréquentation.

— Tu nous le dirais, s'il faisait quoi que ce soit de déplacé, n'est-ce pas ? vérifie Strauss, même alors que Ben veille au grain.

— Il ne fait rien de déplacé ! Il ne m'approche même pas. Et je sais qu'il n'en aurait pas besoin pour faire quelque chose, mais il ne fait rien. Il me fait méditer et n'a besoin que de psychologie pour déclencher des réactions chez moi. Je crois que ça l'amuse, de me faire partir en vrille sur un simple mot, la jeune fille résume ses quelques séances avec l'alien blond, somme toute inoffensives, si frustrantes.

Elle est consciente qu'un mot homien est beaucoup plus lourd de sens qu'il n'y paraît, mais ça ne l'empêche pas de se sentir vulnérable. Il peut la faire fondre en larmes ou enrager presque à volonté. Il lui fait découvrir des subtilités dans ses émotions dont elle ignorait jusqu'à la possibilité de l'existence. Elle est touchée par les inquiétudes de Strauss, mais Kayle n'a pas besoin de capacités biologiques avancées pour travailler avec elle ; elle est un livre ouvert, pour lui, même sans ça. Comme souvent, elle se réjouit que les siens soient si peu enclins à abuser de leurs capacités, car l'humanité n'aurait pas la moindre chance face à eux. Il l'a déjà en partie illustré en étant si élusif en tant que tueur en série. Et la seule raison pour laquelle il n'a pas fait plus de dégâts, c'est qu'il a fait preuve de retenue…

— Si tu dois rester cachée, alors moi aussi, Strauss lui propose tout à coup comme parallèle.

Visiblement, il n'a pas suivi tout à fait le même cheminement mental. Elle remène vers lui un regard plissé d'incompréhension.

— Pourquoi ?

— Tu n'as pas déjà oublié ce que je t'ai fait… il déclare sans tonalité interrogative, détournant son regard sombre.

Il se sent toujours aussi coupable de cet épisode. Pourtant, il paraît si loin à la jeune fille. Sans compter qu'il a permis qu'elle survive à ce qui lui est arrivé par la suite.

— Non. Mais ça n'a rien à voir.

— Ah bon ? C'était un accident, et ça aurait pu te tuer si Chad n'était pas intervenu. Je vois beaucoup de similitudes à nos deux situations, il se permet d'énoncer les points communs aux deux occurrences.

— Tu t'es rendu compte de ce que tu avais fait tout de suite, toi, elle objecte, lui voyant un avantage de taille sur elle.

— Pour tout ce que j'ai pu y faire…

— Au moins, tu n'as pas à te reposer sur une autre espèce pour réparer tes bêtises, elle continue à se placer en défaut.

Elle a beau connaître la frustration de Strauss à ses propres capacités, et même l'avis convergeant de ses congénères sur ce sujet, elle n'arrive pas à le voir comme faible ou sans défense. Il a toujours représenté la sécurité, à ses yeux. Du moment où il l'a interceptée dans sa stupide chute dans le couloir, au jour de la prise d'otages, jusqu'à ce qu'il lui fasse confiance et lui révèle ses origines. Bon, d'accord, ce soir-là, elle a aussi eu un peu peur de lui, mais ça va quand même dans le sens de sa force. Elle ne sait pas qui peut bien la percevoir elle d'une telle façon. Elle est une fille, une petite sœur, une nièce, une élève, rien de mal, mais pas de quoi impressionner qui que ce soit.

— Ce qui t'arrive est notre faute ; tu auras toujours notre assistance, lui promet son compagnon de pique-nique, chevaleresque.

— Et je vous suis reconnaissante, mais j'aimerais quand même ne plus en avoir besoin. Ne plus en abuser… elle déclare.

Ce n'est évidemment pas qu'ils la laissent tomber qu'elle craint, mais de ne pas avoir ne serait-ce que la possibilité d'être un jour indépendante. Elle a 17 ans. Elle sait bien qu'elle n'est pas adulte, même si elle apprécie de moins en moins l'idée d'être encore considérée comme une enfant. Mais avant toute cette histoire, elle commençait cependant tout juste à entrevoir, à l'horizon, son avenir. Elle ne pensait pas y être seule, elle espérait même ne pas l'être, mais elle comptait sur sa capacité à y être auto-suffisante au besoin. Ce projet, aussi vague soit-il, lui a été dérobé, et lui semble impossible à récupérer pour le moment.

— Ça viendra. Ce n'est pas en restant coupée du monde que tu sauras quand tu es prête à l'affronter à nouveau, cependant, il lui propose gentiment la patience et l'indulgence comme alternative à la frustration.

Il semble assez intuitif de vouloir se soustraire à ce qui la contrarie, ce qui lui rappelle ses manquements, c'est vrai. Mais comment y remédier si elle ne s'y applique jamais ? Si elle le lui demandait, il l'emmènerait volontiers dans l'endroit le plus reculé de la Terre, à l'abri d'elle-même et des autres. Il est néanmoins suffisamment sage pour savoir que ce n'est pas ce qu'il lui faut.

— Si on est pareils, comment est-ce que tu gères d'être tout le temps un boulet pour les autres, toi ? elle l'interroge, même alors qu'elle n'est toujours pas convaincue de la similarité de leurs situations.

Elle s'est mise à arracher quelques brins d'herbes sans vraiment s'en rendre compte, et il ne réagit absolument pas à ce geste distrait, afin de ne pas le lui faire remarquer. Ce n'est pas le bon moment pour lui rappeler que, avec ou sans effets secondaires, maîtriser ses émotions est très difficile pour tous les êtres humains. Ce n'est pas ce qu'elle a besoin d'entendre à cet instant précis.

— Mal, je pense. Pas assez bien, en tous cas. Je fais de mon mieux, j'essaye de ne pas être un obstacle, et je n'abandonne jamais, il répond à sa question en souriant, par des platitudes indéniablement, mais qu'il espère tout de même rassurantes.

S'il y a bien deux choses dont toute la famille Quanto semble disposer, c'est de pugnacité et de résilience. Ces qualités sont-elles de naissance ou bien en ont-ils accumulé un quota durant toutes leurs années de paix ? Nul ne peut le dire. Aucun d'eux ne s'est en tous cas jamais laissé abattre face à une adversité pourtant aussi inattendue qu'implacable, ces derniers mois. Il serait donc étrange de craquer maintenant, alors que le plus dur semble passé.

— C'est bizarre, quand même, que l'intention ne détermine le résultat que lorsqu'on ne voudrait pas que ce soit le cas, déplore Maena avec une moue déçue.

Il lui aura suffi d'une minute de rancœur pour filer une dangereuse crise d'urticaire à une garce qui n'en vaut même pas la peine. Un moment de soulagement intense, et toute la maison est embaumée d'un parfum floral. Et mieux vaut qu'elle n'ait rien en main si la peur l'étreint pendant une seule seconde. Attaque, célébration, défense… Toutes ses réactions ont du sens, mais elle aimerait aussi que son organisme réponde à son besoin le plus important en premier : la discrétion. Quoique, avec le bol qu'elle a, elle deviendrait sans doute invisible si c'était le cas.

Strauss ne sait pas quoi répondre à cette complainte. Les siens fonctionnent justement à base d'intentions, leurs moindres désirs devenant presque instantanément réalité s'ils en ont les moyens, et pourtant aucune de ses ambitions n'a jamais porté ses fruits de manière aussi directe que celles des autres Homiens semblent le faire. Il n'ose pas dire à son interlocutrice que les intentions ne sont sans doute pas ce qu'elle et lui croient, qu'il leur manque peut-être tout simplement à tous les deux une connexion entre l'idée et sa réalisation qui est d'origine pour le reste de leurs populations respectives. En quoi ça aiderait ? Le monde n'est pas juste, et paradoxalement, c'est sans doute le plus juste qu'il puisse être.

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