3x03 - À vif (4/18) - Garde à vous

C'est le branle-bas de combat au commissariat du dix-huitième district, à l'instar de tous les autres de la ville, comme sont sur le point de l'apprendre ses officiers. Leur Capitaine est debout en haut des escaliers principaux. L'homme qui l'épaule, d'après l'étoile à sa ceinture au lieu d'un bouclier, est un Marshal, un membre d'un corps des forces de l'ordre adjacent à celui de la Police car dédié à la poursuite des évadés et fugitifs. Voilà qui ne présage doublement rien de bon. Tout autour des deux hauts gradés s'étend une marée d'inspecteurs et d'uniformes, certains au rez-de-chaussée, d'autres sur les marches, le reste éparpillés à travers l'étage. Tous les regards sont braqués sur le Capitaine :

— D'accord. Écoutez-moi tous. On a un détenu qui s'est échappé d'une prison plus au Nord qui s'apprête à traverser notre ville, annonce la quinquagénaire.

Elle est trop habituée à commencer ses prises de parole en attirant l'attention pour s'en abstenir même alors que tout le monde l'écoute déjà.

— Plus au Nord ? Est-ce qu'il a un véhicule ? interroge un uniforme, que cette géographie rend perplexe.

Son chef ne voit aucune objection à cette interruption. Elle n'est pas partisane des longs discours magistraux. Et en l'occurrence, la question est pertinente, car au Nord de Chicago, il n'y a pas grand-chose pour un bon nombre de kilomètres. D'ici à la frontière canadienne, c'est la nature rendue à l'état sauvage ou presque.

— La Police montée ont réussi à l'encadrer de Winnipeg jusqu'à ici. Et non, il n'a pas de véhicule ; il est à pied. C'est un ancien trappeur, et ça fait un certain temps qu'il court, elle explique.

Une vague de murmures impressionnés parcourt l'assemblée. Si nul n'ignore leur existence, les individus entièrement autonomes sont relativement rares. Et ce qu'ils sont surtout, c'est incroyablement plein de ressources. Que l'un d'entre eux soit un criminel est inquiétant.

— Qu'est-ce qu'il a fait pour se retrouver en taule ? demande une inspectrice, vocalisant la question que tous ses collègues se posent.

— Des trucs pas jolis, à un paquet de randonneurs. Il a fait une mauvaise rencontre avec un ours il y a plusieurs années, ce qui l'a laissé avec des séquelles neurologiques importantes. Il était retenu dans un institut psychiatrique sécurisé, mais de toute évidence, ça n'a pas été suffisant pour le contenir, raconte le Capitaine avec sobriété.

Ce n'est pas la première ni la dernière fois qu'elle donne cette présentation aujourd'hui. Elle tient à le faire en personne de district en district, en commençant par les premiers à être déployés, évidemment. Les Homicides sont dans le top 5. Le temps ne presse pas plus que ça, car l'avancée du fugitif a été assez bien minutée jusqu'ici. Il devrait arriver en ville en début d'après-midi, ce qui leur laisse le temps de s'y préparer.

— Et il a réussi à survivre seul dans la nature jusqu'à Chicago ? Depuis Winnipeg ? continue de s'étonner toujours le même uniforme, visiblement très au fait des distances dont il est question.

— C'est où, Winnipeg ? demande discrètement Martins aux deux inspecteurs autour de lui.

Après un claquement de langue agacé, l'un d'eux affiche une carte de l'Amérique du Nord sur le bureau le plus proche, et pointe la ville du doigt. Le second inspecteur interrogé secoue la tête en se retenant de rire. Matins est excellent avec les gens, mais beaucoup moins avec la culture générale.

— D'accord, c'est un vrai dur à cuire, pas de doutes, confirme Martins, maintenant qu'il a une meilleure idée de la distance tracée par l'évadé, et sur quel terrain.

— Quoi qu'il en soit, il arrive par ici, et c'est le moment ou jamais de le coincer. C'est la zone la plus urbaine qu'il a traversée depuis son évasion, et la plus urbaine pour encore longtemps s'il arrive à passer entre nos filets, leur chef à tous expose l'avantage dont ils bénéficient, et l'importance de ne pas le gâcher.

— Comment on procède ? demande Randers.

La dernière chasse à l'homme qu'ils ont effectuée ne s'est pas très bien terminée pour lui. L'urgence n'était pas la même, et il a un peu plus de pitié pour un type blessé par un animal sauvage que pour un extraterrestre déjanté, mais la procédure va sans doute lui rappeler de mauvais souvenirs tout de même. Son partenaire de l'époque le couve d'ailleurs d'un regard qu'il ne peut pas voir, puisqu'il se situe derrière lui. Iz, qui se fait discrète dans l'encadrement d'une porte parmi l'océan d'officiers, a visiblement la même idée en tête. Pour le reste du commissariat, qui ne l'ont pas vu à l'hôpital, le souvenir est moins présent.

— En battue classique. Chacun fait une ronde sur un petit périmètre, à équidistance les uns des autres, sans jamais perdre le contact. Marshal Greenmoon va vous distribuer vos zones, répond le Capitaine en désignant l'homme à côté d'elle du menton.

Le Marshal hoche la tête pour confirmer la désignation et saluer l'assemblée à laquelle il vient seulement d'être présenté, même si succinctement.

— On se sépare ? s'étonne Sam, non sans un nouveau regard pour Patrick, qui cette fois le lui rend, par-dessus son épaule.

— Je comprends la réticence, mais on n'a pas le choix si on veut couvrir toute la surface de la ville. C'est tout le monde sur le pont, aujourd'hui. J'ai vu les états d'arme de ce type : si on laisse la moindre ouverture, il la trouvera. Si on se débrouille bien, personne ne sera jamais loin de renforts. La consigne est de ne pas l'aborder seul, même à distance. On veut l'encercler, comme un cheval sauvage, confirme sa supérieure de plusieurs niveaux, avec autant de tact que possible.

Elle a beaucoup de femmes et d'hommes sous sa responsabilité, mais elle met tout de même un point d'honneur à les connaître tous au moins un peu. Plus ils sont anciens, mieux elle les connaît. Et s'ils ont fait parler d'eux, alors elle n'a vraiment plus aucune excuse. Non seulement Sam est un maître-chien – ce qui n'est pas exactement courant – doublé d'une tête de cochon – ce qui lui a donné pas mal de fil à retordre jusqu'à l'arrivée de Randers et même encore un peu après –, mais son expérience sur l'affaire Eugène n'a pas été la plus facile à gérer d'un point de vue administratif ; une enquête menée en quasi-clandestinité jusqu'à sa conclusion a toutes les raisons de l'être. Elle n'est donc pas sans savoir qui il est et pourquoi il est si anxieux à l'idée d'une battue en isolement.

— On est des cowboys, maintenant ? un autre inspecteur s'agace de la comparaison, illustrant son goût prononcé pour le respect des procédures.

— Je sais qu'on n'est pas au Texas, mais je suis sûr que vous pouvez faire aussi bien que n'importe quel Ranger, intervient alors le Marshal Greenmoon, sans doute habitué à coopérer avec des agences de forces de l'ordre locales variées.

Le trait d'humour, accueillis par quelques rires, détend un peu l'atmosphère mais pas complètement. Même sans avoir traversé la mésaventure de Patrick qui s'est retrouvé en tête-à-tête avec un fou dangereux, patrouiller seul quand on sait qu'il y en a un dans la nature n'a rien de rassurant. Et ils n'ont pas peur que pour eux, mais aussi pour les habitants. Si le fugitif semble préférer l'isolement, il va tout de même falloir s'assurer qu'une présence policière renforcée ne le pousse pas à choisir de traverser une foule de civils plutôt que de tomber dans leurs mâchoires. Prévenir la population serait bien sûr malvenu et ne ferait que causer un vent de panique, mais même inconscients du danger, les citoyens restent difficiles à diriger en cas de situation de crise. Cette journée promet d'être longue.

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