3x03 - À vif (3/18) - Tenue correcte exigée
Jack se tient debout devant son armoire. Une cravate dans chaque main, il les place successivement sur lui, juste au niveau de son col, et contemple le résultat dans le grand miroir à l'intérieur de la porte du meuble. Sa chemise blanche et son pantalon de costume, troqués contre son habituel T-shirt à motif et ses jeans, lui donnent quelques années de plus. La veste et les chaussures qui accompagnent son ensemble sont posées respectivement sur et en-dessous d'un valet muet à sa droite. Dans son dos, assis sur le bord de son lit, sans déviation particulière à sa tenue classique, lui, Caesar consulte une tablette.
— Qu'est-ce que tu en penses : vert ou bleu ? s'enquiert Jack auprès de son camarade, lui jetant un regard par l'intermédiaire de la surface réfléchissante.
— Tu es tout à fait conscient de la couleur de tes yeux. Prends vert, répond platement le grand brun, sans même prendre la peine de lever le menton de sa lecture.
Ils y sont depuis un moment. Il ne sait même pas ce qu'il fait là. L'absence de cours qui pourraient l'intéresser ou qu'il pourrait seulement suivre ce matin lui a dérobé une excuse toute trouvée pour laisser le petit génie se débrouiller et se préparer seul. Bon, d'accord, l'idée de ne pas lui offrir un quelconque soutien moral l'emplissait également d'une grande culpabilité. Mais maintenant qu'il est là, il ne se sent pas à sa place. Pour changer.
— Le vert est traditionnellement porté par les traîtres, ceci dit, oppose Jack à l'argument d'accorder ce qui ira autour de son cou à ses iris.
— Ou les prêtres, dans certaines cultures. C'est aussi la couleur de l'espoir et de la chance, ajoute Caes de son côté de la balance, s'arrachant enfin aux nouvelles.
Il a suivi l'introduction à la théologie en mémoire de sa grand-mère paternelle, dont c'était le domaine d'expertise. C'est de là que viennent le second prénom de son père et le premier de son oncle, aussi porteur à controverse ce dernier soit-il. Sans être fasciné par le sujet, l'adolescent n'a pas détesté, et en a retenu quelques anecdotes. Les cours sont donnés avec un peu plus de ferveur à l'université qu'ils ne l'étaient au lycée, ne serait-ce que parce que ceux qui les donnent sont spécialisés, contrairement aux enseignants du secondaire, qui doivent rester généralistes dans leur matière. Il n'a pas encore de favori, cependant.
— Autant prendre violet, alors, extrapole le tatoué, laissant retomber ses mains et les bandes de tissu qu'elles tiennent le long de son corps.
Caesar pouffe de rire. Pour une fois que le surdoué n'a pas réponse à tout. Et sur un sujet aussi trivial que celui de son apparence, en plus. Il a bien été capable de prendre la décision de marquer son corps à jamais par tatouage. Plusieurs fois, même. Et aujourd'hui il ne peut pas choisir un accessoire qu'il va arborer pendant une journée à peine ?
— Pourquoi est-ce que tu as autant de cravates d'autant de couleurs différentes, de toute façon ? il demande, pas remis de la multitude d'options disponibles.
Il y a un tiroir entier dans sa penderie dédié à ce type d'accessoire. Et d'autres tiroirs dédiés à d'autres tout aussi incongrus. De son côté, Caesar en a deux. Deux cravates, dans un seul tiroir, avec d'autres choses : une noire, et la vert forêt qu'il a portée au bal de promo. Et c'est tout. Ils n'ont même pas vingt ans. Quelle utilité ont-ils à tout ça pour le moment ?
— Je suis un fils d'ambassadeurs. Pas un ambassadeur, deux. On m'a emmené à des galas de charité avant que je sache marcher. Mon premier nœud papillon était adorable, explique Jack, regardant en haut à droite au souvenir, en l'occurrence plus de photos que de son reflet dans un miroir.
— Dans ce cas, pourquoi est-ce que tu as besoin de mon avis ? le grand brun vocalise enfin la question qui le taraude depuis qu'il a commencé à être assailli d'interrogations de ce type, à peine entré dans la pièce.
Chemise unie ou à motif ? Blanche ou de couleur ? Costume gris, noir, bleu ? Gilet ? Col ouvert ou fermé ? Caesar a répondu pratiquement au hasard à toutes.
— Tu es ma principale source d'inspiration pour ce que je suis en train d'entreprendre. Si je ne t'avais pas rencontré, je n'en serais pas là aujourd'hui. Ton opinion compte, justifie simplement Jack.
Il fait enfin volte-face vers lui, comme pour souligner la solennité de cette déclaration. Ce n'est pourtant pas nécessaire. Voilà un an que Caesar a bien malgré lui endossé le rôle de sa conscience, de son Nord véritable. Il ne sait pas trop comment il a eu le bol de tomber sur quelqu'un comme lui, qui est presque tout ce qu'il n'est pas. Il leur arrive encore de s'en agacer, mais dans le fond, ils savent tous les deux qu'ils sont chanceux de s'être trouvés.
— Sauf que je n'y connais rien à tout ça. Je suis peut-être ton inspiration, mais je ne suis d'aucune aide quant à l'exécution de ta vision. Je suis… la muse aveugle d'un peintre de génie, proteste le grand brun à l'aide d'une métaphore maladroite.
Il n'a pas l'impression de faire quoi que ce soit de spécial pour Jack. Il lui a expliqué les limites de la vie privée, plus d'une fois, mais ça coulait de source ; ce n'est pas un effort qu'il doit fournir, aussi atterré il soit à chaque fois qu'il puisse continuer à ignorer de tels fondements de la vie en communauté. Lui souhaiter son anniversaire parce qu'il savait que personne d'autre ne le ferait, alors qu'il était lui-même interné, ne lui a pas paru une corvée non plus.
— Une muse aveugle pourrait toucher la toile, objecte le blondinet avec pragmatisme.
Caesar soupire à son rejet de son analogie, aussi malhabile ait-elle été. Il se lève, et vient lui retirer la cravate verte des mains pour la lui tendre. C'était son vote initial, autant s'y tenir. Et puis, c'est vrai que l'anis va bien avec le vert d'eau des iris du petit génie.
— Contente-toi d'aller impressionner des politiciens, au lieu de te soucier de mon estime de moi ! Tu sais que tu vas y être super doué, comme à tout ! Ce n'est pas la couleur de ta cravate qui fera la différence, il enjoint son meilleur ami.
— Tu es sûr que tu ne veux pas venir avec moi ? lui demande Jack.
Il repose la bande bleu clair sur le bord du tiroir ouvert pour accepter l'autre, puis relève son col pour entreprendre de l'y passer. Il n'a même pas besoin de se tourner à nouveau vers le miroir, ou même baisser les yeux sur ce qu'il fait ; ses doigts emmêlent par mémoire musculaire un double Windsor absolument impeccable.
— Et apporter quoi ? Je suis un terrible menteur, pas un super orateur même quand je dis la vérité, et comme on vient de l'établir, je n'ai pas autant d'expérience que toi avec les gens de pouvoir, Caes continue de défendre son refus de l'invitation, tout en étant bien incapable de retenir un haussement de sourcils impressionné à la facilité avec laquelle la cravate vient d'être nouée.
Il l'a pourtant déjà vu porter un costume, au bal de promo, mais il avait la tête à autre chose. Et même avant d'apprendre pour sa sœur, les cornes du masque de Jack avaient plus attiré son attention que tout le reste de sa tenue.
— La chance des débutants ? propose timidement son camarade comme dernier argument pour tenter de le rallier à sa cause.
Il se retourne ensuite enfin vers la surface réfléchissante, pour confirmer la perfection de son nœud. Il n'a cependant aucun ajustement à faire. Puis, il plante son regard dans celui de son ami par l'intermédiaire du miroir, comme si ça pouvait réduire l'intensité de la discussion qu'ils sont en train d'avoir.
— Si je viens et qu'ils ne gobent pas ton excuse, on est foutus. Pire, il y a moins de chances qu'ils gobent ton excuse si je suis là, raisonne Caesar, un peu plus concret qu'auparavant.
Ils font bonne figure, tous les deux, mais ils s'inquiètent. Ils ont de quoi. Le plan du blondinet n'est pas sans risque. Il pourrait même se retourner contre eux de multiples façons. Pourquoi il a autant milité pour qu'ils l'autorisent à se mettre à ce point en danger reste un mystère. Il n'y a pas grand-chose qu'ils auraient pu faire pour l'en empêcher, cependant. Ils avaient le droit de véto sur certains points seulement, mais il se serait rendu à la Capitale aujourd'hui quoi qu'ils en disent. Et l'enjeu serait resté élevé.
— On n'est même pas sûrs que ce soit une excuse… marmonne Jack, menton baissé, sans se retourner.
— Bien sûr que c'est une excuse ! réagit immédiatement Caesar, lui donnant une tape sur l'épaule.
— Ça expliquerait bien des choses, tu ne crois pas ? il reprend une partie du discours qu'il a déjà eu au moment de lui expliquer son idée, notamment le dangereux pari sur lequel elle repose.
— Ce n'est pas parce que c'est plausible que c'est la vérité, déclare simplement le grand brun.
Ils en savent quelque chose. Le nombre de mensonges vraisemblables qu'ils ont directement ou indirectement réussi à faire accepter ces derniers temps commence à être élevé. Tout comme le nombre de ceux qu'ils ont eux-mêmes acceptés avant certaines révélations.
— Je ne peux pas plus l'invalider que je ne peux le prouver, le tatoué se montre un peu plus défaitiste.
Caesar en vient à se demander depuis combien de temps Jack envisageait déjà cette possibilité, avant de décider de l'utiliser à son avantage aujourd'hui. Il pensait que l'idée lui était venue dans le contexte, mais s'il se trompait ?
— Et même si ça devait être vrai, qu'est-ce que ça ferait ? Tu ne serais pas plus coupable que Mae, Caroline, ou Robert, il lui propose, changeant de tactique pour lui remonter le moral.
— Il y a une probabilité non nulle que je ne ressorte pas du bureau ovale, lui rappelle son ami.
En effet, tout le monde n'est pas aussi indulgent qu'eux vis-à-vis de ce qu'il compte se prétendre devant l'une des plus hautes autorités du demi-continent.
— Je doute qu'ils t'y emprisonnent, et même si c'était le cas, on a déjà organisé des évasions de lieux sécurisés, tu sais, rétorque Caes, à moitié sérieusement, à moitié pour dédramatiser.
— Ne venez pas me chercher ! lui ordonne alors Jack, en faisant une nouvelle fois demi-tour vers lui.
— Quoi ? s'offusque l'autre, choqué.
Comment ce point n'a-t-il jamais été soulevé lors des discussions du plan ? Bien sûr qu'ils vont essayer de le sortir des ronces s'il devait y tomber ! Avec le simple fait qu'il souhaite les aider par sa démarche, ils lui devraient bien ça. Et ils lui en doivent déjà une de leur avoir prêté ses neurones pour le problème de Caroline et Robert, aussi oppressant ça ait pu être pour son meilleur ami de le voir travailler en tandem avec son père.
— Si ça se passe mal à quelque degré que ce soit, ne vous en mêlez pas si vous n'y êtes pas déjà mêlés, compris ? le petit blond réitère sa demande avec des précisions, intense.
— Si tu te retrouves dans la panade, alors on sera concernés, fin de la discussion, insiste Caesar sur sa propre position.
— Je suis sérieux. Je fais ça pour vous protéger, ce n'est pas pour que vous vous mettiez en danger si je ne vous y ai pas déjà mis malgré mes efforts, campe tout aussi fermement le blondinet.
— La protection va dans les deux sens !
— Monsieur Nimbleton ? Votre voiture est avancée, intervient soudain la voix du majordome de la famille depuis la porte entrouverte.
Les deux adolescents sursautent et tournent la tête vers lui dans un même mouvement. Depuis combien de temps les écoute-t-il ? Il ne donne jamais l'impression de venir d'arriver quelque part, juste d'y être. C'est tantôt pratique tantôt dérangeant.
— Merci, Sylvain. Ne te crois pas sauvé par le gong, toi ! Jack remercie son aide-de-camp dans sa langue maternelle avant de revenir sur son désaccord avec Caesar, pointant même vers lui un index de mise en garde.
— Sauvé de quoi ? C'est pas comme si t'abandonner en cas de pépin était négociable, tient bon l'admonesté, croisant les bras et renfrognant son expression.
— Sylvain ? Si ça ne te dérange pas trop de le ramener ensuite, Caesar va m'accompagner jusqu'à l'aéroport, reprend le blondinet en français, à l'intention de celui dont c'est l'origine.
— Avec plaisir, répond le majordome avec un petit salut, après quoi il s'éclipse, se rendant compte qu'il est de trop, maintenant qu'il a délivré son message.
— Merci, lui lance son jeune protégé avant qu'il ait tout à fait disparu dans les escaliers.
— Qu'est-ce que tu lui as dit ? l'interroge Caesar, sourcils froncés d'incompréhension à présent.
— Juste qu'on va finir cette discussion dans la voiture, traduit Jack en se détournant pour achever de s'habiller.
Puisqu'il ne peut pas l'éviter, et qu'il estime de toute manière avoir tous les arguments pour défendre sa cause, Caesar soupire mais obtempère sur ce point. C'est dingue, ils seraient mariés que ça ne serait pas plus dramatique, entre eux. Pendant qu'il secoue la tête, regard levé au ciel, Jack enfile ses chaussures et sa veste. Puis, il prend la suite de Sylvain vers les étages inférieurs, d'un pas rendu sec par l'agacement. Caesar le suit avec un peu moins de raideur. Il ne pense pas que même Jack, pour tous ses talents d'orateur, saura le faire changer d'avis durant le court trajet qui les sépare de la piste de décollage. Et il ne s'en sent pas coupable, parce qu'il y a bien plus de chances que ça le motive encore plus à arriver à ses fins que ça ne le déconcentre de son objectif.
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