3x05 - Poudre aux yeux (13/18) - Reconnaissance
Si Mae n’a pas insisté pour traîner Ellen en dehors du lycée pour le déjeuner, lorsque la météo ne semblait pas l’inspirer pour une telle excursion, c’est parce que l’idée d’un détour lui est venue à ce moment-là. Un détour qu’elle ne pourrait pas faire avec sa meilleure copine à bonnet. C’est vrai à la fois parce qu’elle n’a pas connaissance de la situation sur laquelle elle souhaite se renseigner, mais aussi parce que, même si c’était le cas, lui apporter plus d’informations ne ferait qu’empirer sa paranoïa. Elle est particulièrement territoriale, ces derniers temps. C’est plutôt pratique pour rester alerte aux dangers bien réels qui pourraient la guetter, mais ça n’est pas une raison pour vouloir en abuser. Et puis, Mae apprécie l’idée de toujours être en position de prendre en charge la protection de ses amis, après qu’ils aient autant pris à cœur la sienne depuis qu’ils savent ce qui se passe.
— Oncle Sam ! elle appelle le frère de son père en atteignant le haut des escaliers du commissariat.
L’inspecteur et son chien lèvent la tête vers elle comme une seule personne.
— Mae ! Qu’est-ce que tu fais ici ? s’alarme l’humain du duo, se levant de son siège.
Il a eu un bref sourire à son apparition, réflexe instinctif à la vue de sa nièce, mais son humeur morose l’empêche d’y mettre autant de cœur que d’habitude. Après la matinée qu’il a passée, son esprit se tourne encore plus facilement vers un scénario catastrophe que d’ordinaire.
— Je viens te voir. De toute évidence, déclare l’adolescente en couvrant la distance qui les sépare, levant les yeux au ciel et secouant la tête.
Elle se penche pour grattouiller la grosse tête de Sing Sing qui, épongé émotionnelle de son bipède de rattachement, ne sait pas trop s’il doit se réjouir ou s’inquiéter.
— Tu ne peux pas être là. Je travaille, l’oncle tente alors de se débarrasser de la fille de son frère en douceur, puisqu’il ne semble pas y avoir de véritable urgence.
— Je suis justement là pour te poser une question sur ton travail, insiste cependant la blondinette.
— Pas un très bon timing, Mae, il poursuit dans son effort, si avec toujours autant de douceur.
Il n’est vraiment pas d’humeur. Il y a quelques heures, il a complètement fait imploser la seule relation qui lui permettait encore de croire, de temps en temps, que tout était normal. Il a le moral dans les chaussettes. Il n’a pas été capable de se concentrer convenablement depuis qu’Iz a quitté la salle de réunion dans laquelle il lui a fait ses révélations, et que personne n’ait encore remarqué, il ne le doit qu’aux efforts de Randers pour compenser.
— Ça devrait pas prendre longtemps. Je voudrais juste en savoir plus sur la situation avec Soledad, plaide l’adolescente.
Elle aurait pu attendre ce soir. Ou un autre soir, où son oncle serait passé à la maison. Mais ça faisait longtemps qu’elle n’était pas passée par ici, et ça lui fait toujours du bien de refaire des choses qu’elle faisait avant son enlèvement. Alors, elle avait suivi son impulsion sans attendre.
Le maître-chien ferme les yeux et soupire. Il se demandait aussi pourquoi sa nièce ne l’avait pas encore assailli de questions à ce sujet. Il devine sans peine qu’elle vient seulement d’être mise au courant. De tous les jours que Nelson pouvait choisir pour vider son sac…
— Il n’y a pas de situation. Le peu que je sache, je l’ai déjà partagé avec Nelson, ce que je suis sûr il t’a répété. Je n’ai rien à ajouter, désolé.
Malgré lui, son discours est assez similaire à celui qu’il offre parfois aux journalistes en excès de zèle, lorsqu’ils cherchent à écrire sur une affaire encore ouverte. Il leur arrive d’avoir le droit de prendre une longueur d’avance et de suivre une enquête en cours, afin de pouvoir construire un narratif plus réaliste le moment de la publication venu, mais c’est rare. Et surtout en général mal vu par les investigateurs qu’ils cherchent à talonner. En dehors du risque de fuite, avoir quelqu’un qui regarde par-dessus son épaule, quelle qu’en soit la raison, est tout simplement encombrant.
— À quel point ça pourrait mal tourner ? Mae demande alors à son oncle une hypothèse, s’il est à court de faits.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Dans le pire des cas, à quel point ça pourrait dégénérer ? Pour elle, et surtout pour Nelson, la jeune fille précise sa question, persévérante dans son enquête.
— On ne laissera rien arriver à Nelson, la rassure Sam, avec la seule promesse qu’il peut lui faire.
S’ils arrivent à la protéger elle, ils arriveront bien à protéger son meilleur ami. À côté d’une condamnation à mort selon un loi quasi-internationale, ce qu’il encourt en étant seulement adjacent à une trafiquante de drogues — en admettant que la jeune Soledad ait de telles ambitions — est bien peu de choses. Même en imaginant qu’elle puisse égaler les forfaits de son oncle à son âge et en si peu de temps, Nelson ne serait qu’au mauvais endroit au mauvais moment. En tant que son référent dans les forces de l'ordre, et avec son dossier parfaitement propre à l’appui, il parviendrait certainement à plaider pour qu’il ne soit pas retiré à ses pères. Il préférerait bien sûr éviter d’en arriver là, mais il se dit qu’il pourrait gérer si ça devait escalader à ce point.
— C’est pas une vraie réponse, ça ! se plaint Mae dans une moue boudeuse.
Elle pensait avoir gagné le droit qu’on ne lui ménage plus les détails sordides de toutes les situations auxquelles elle pourrait se retrouver confrontée. Elle sait qu’il ne faut surtout pas qu’elle passe quelque examen médical que ce soit sans préparation préalable, pas même ne serait-ce qu’un éthylotest, au risque d’être emmenée dans un nouveau laboratoire, sanctionné celui-ci, où ils pourraient établir qu’elle a subi une altération artificielle non-déclarée et par conséquent non-autorisée, ce qui la condamnerait à mort. Rien de tout ce processus ne lui a été caché. Il lui a même été expliqué en détails. Plusieurs fois. Pourquoi les risques encourus par Nelson sont un tel secret ?
— Dommage, parce que c’est la seule que je vais te donner. Allez, retourne en cours ! On a déjà assez à gérer sans que tu ne te mêles de cette autre histoire aussi, rétorque son oncle, perdant malgré lui patience.
Mae ne prend pas très bien cette dernière réplique, mais elle ne peut pas lutter à son encontre. Elle accuse le coup en plissant les lèvres et baissant la tête. Elle accorde tout de même un petit sourire au frère de son père, en guise d’au revoir, avant de tourner les talons. Il pousse un lourd soupire et ferme les yeux après son départ, avant de carrément plonger son visage dans ses mains. Il ne peut rien faire correctement, aujourd’hui, on dirait. Sing Sing vient poser sa tête sur sa cuisse. Il est décidément sa meilleure source de soutien moral dans cette journée misérable. Il le caresse entre les deux oreilles, se disant dans un coin de son esprit qu’il s’en sortirait peut-être mieux à vivre dans les bois seul avec son chien.
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