3x05 - Poudre au yeux (9/18) - Bêtes noires

Le processus de transfert du point de rassemblement depuis chez les Quanto jusqu’à la ferme investie par Jack a commencé le jour-même. Aucune raison d’attendre n’a été trouvée. Tout le matériel qui s’est accumulé depuis le début de ces aventures, soit à peu près depuis qu’Alek a quitté le service de l’Armée, a été assez rapidement même si non moins précautionneusement déplacé. De même, Gregor et Kayle ont été amenés. Une chambre a été octroyée au scientifique à lunettes, à l’étage de la bâtisse principale, l’une des rares a pouvoir déjà être considérées comme habitables. Une autre avait été envisagée pour le Homien, mais il lui a suffi d’un regard pour décliner l’offre. Afin d’apaiser les esprits, il a tout de même promis d’élire domicile dans la grange, où il s’attitrerait une cellule de confinement aussitôt qu’elle serait disponible. Chad, escorte obligée de son ancien Soigneur, n’a pas pu offrir de meilleure garantie. Ils savent tous à quel point la seule entrave physique qu’ils ont un jour pensé mettre au tueur en série a été facilement retirée par celui-ci, le jour du sauvetage de Mae.

En plus de soulager les Quanto de devoir les accueillir sous leur toit, la présence sur place des deux techniquement prisonniers devrait aussi permettre une supervision de l’ouvrage d’une part, et une protection optimale de l’autre, même si un système de sécurité est déjà en phase d’installation. Maintenant que des objets d’une certaine utilité y ont été apportés, ne jamais laisser l’endroit désert semble une bonne tactique. Et, tout psychopathes ils soient tous les deux, ils ont accumulé une certaine quantité de confiance.

— Pourquoi n’es-tu pas plus enthousiasmé par ce déménagement ? l’alien blond interroge son codétenu, le faisant sursauter.

Greg se détourne de son ajustement d’un meuble dans son nouvel espace de travail, pour trouver l’extraterrestre dans l’encadrement de la porte qui sépare la partie mécanique du laboratoire de la partie biologie. Il ne l’a pas entendu descendre les escaliers du sous-sol.

— Pourquoi devrais-je l’être ? il remet en cause la question qui lui est posée, au lieu d’inutilement relever la furtivité de l’ancien meurtrier de masse.

— Changement de décor. Air frais. Espace. Liberté de mouvement. Rapprochement de l’arrivée potentielle de nouveaux patients, énumère Kayle du haut de sa tête, ses bras écartés à la fois pour illustrer son dernier point et aussi pour souligner qu’il pourrait continuer encore longtemps.

Bertram, lui, même s’il apprécie ces indéniables avantages, n’est pas satisfait de ne plus être autant à proximité de sa principale patiente qu’auparavant. Il n’a pas eu à intervenir en urgence sur son cas depuis des semaines, mais tout de même. Il espère que cette distance ne conduira pas à l’irréparable. Il a bien fait part de ses craintes, lorsqu’on lui a annoncé son déplacement, mais le père de la jeune fille a au contraire jugé que les séparer pourrait être bénéfique à cette dernière, une forme de retour à la normalité de ne plus avoir son équipe soignante sous le nez en permanence chez elle.

— Je suis désolé si je casse ton groove, il s’excuse, plutôt que de donner les raisons de son manque d’émotion.

— Personne ne pourrait, même en essayant, le dédouane Kayle.

D’un bon qui se rapproche de la téléportation, il franchit le seuil et vient s’asseoir sur un plan de travail déjà adossé à un mur. Se sentant observé, Greg craque :

— J’ai déjà fait un tour dehors il y a quelques jours, il tente une meilleure justification à sa placidité aux évènements en cours.

Si c’était la première fois qu’il était comme qui dirait privé de sortie, sans doute réagirait-il différemment. En l’occurrence, il a plutôt passé sa vie à recevoir des permissions que des interdictions. En plus du fait que, en le cas présent, sortir ne l’attire pas tellement, de crainte d’être repéré par ceux qui l’ont déjà séquestré, si ce n’est leurs collègues. Être utilisé comme cobaye pour le prototype de SD parallèle de Jazz était déjà bien téméraire, à son avis, mais le pirate l’a assuré qu’au contraire, qu’il soit potentiellement le plus à risque d’entre eux n’était qu’un meilleur test.

— Je sais. Mais c’est différent, cette fois, insiste l’extraterrestre.

— Pourquoi mes humeurs t’intéressent-elles ? s’agace presque le scientifique.

— Je me suis rendu compte récemment qu’ils te détestaient plus que moi, lui apprend alors son interlocuteur.

Bertram pouffe sans joie. Étrange révélation. Et puis, il ne voit pas le rapport. Y en a-t-il seulement un ? Difficile à dire, avec lui. Il n’est pas tout à fait là, comme on dit.

— Jaloux ? il suggère, sarcastique.

— À nouveau, même en essayant… Kayle reprend sa précédente réponse à sa présomption de son influence sur son ressenti.

Greg sourirait presque à son indécrottable bonne humeur. Il ne répond cependant rien, et un nouveau silence s’installe entre eux deux. Ils ont beaucoup œuvré ensemble pour le réveil de Mae. Puis, le presqu’albinos s’était fait martyr et avait atterri en prison. Ensuite, après son retour imprévu, il n’a plus eu les mêmes droits de circulation, et ils n’avaient donc plus été autant en contact. Il semblerait que ça change, à partir d’aujourd’hui. Quelqu’un de plus optimiste penserait peut-être qu’une partie de l’engouement de Kayle est justement dû à ces retrouvailles. Au lieu de ça, un coin de l’esprit de Gregor reste focalisé sur la justification offerte verbalement, aussi potentiellement décorrélée soit-elle.

— Qu’est-ce qui t’a fait comprendre ça ? il interroge au bout d’un moment, une forme malsaine de curiosité prenant le dessus.

— Quand ils avouent ce qui s’est passé à quelqu’un, ne serait-ce qu’en partie, ils ont tendance à me trouver des excuses, des qualités rédemptrices. Pas à toi, explique platement l’autre, ses jambes se balançant dans le vide sous son perchoir.

Il a eu des échos, parfois littéraux, des versions des faits qui ont pu être livrées aux uns et aux autres par les divers membres de leur petite entreprise. La version officielle, celle qu’il a offerte en premier lieu, le démonise. Il est l’infâme tueur en série qui a enlevé la nièce de l’inspecteur pour attirer son attention d’une nouvelle façon que par des meurtres atroces. Mais, quand il est question d’admettre certains points de la vérité, alors son rôle dans son sauvetage revient en force. Il est celui qui l’a sauvée en premier lieu de là où elle était véritablement retenue. On ne lui retire pas ses forfaits connus, mais on lui accorde cette bonne action, au moins. Le scientifique, lui, quand il est seulement mentionné, est plutôt contraint de réparer ses malfaisances. Ce qui n’est pas exactement vrai.

— Il paraît qu’il ne faut pas dire du mal des morts, fait platement remarquer Greg.

Comme pour beaucoup de ses prouesses, il n’est pas sûr de comment Kayle s’est débrouillé, mais il sait que c’est comme ça qu’il s’est évadé de prison ; en faisant croire à sa mort.

— Bon point, lui accorde Kayle, tout en souriant à ce trait d’humour.

Ils sont rares, de la part de son interlocuteur actuel. Et ça ne les rend que plus appréciables lorsqu’ils pointent le bout de leur nez. Y compris pour un extraterrestre amputé d’une partie de son esprit.

— Mais même sans ça, ils ne font que dire la vérité, ajoute le scientifique à lunettes dans un second temps, beaucoup plus sérieux et résigné.

En quoi est-ce un mensonge de placer Kayle en saveur ? Il a éliminé Vurt. Il a éliminé cette agaçante scientifique du nom de laquelle il n’a même pas pris la peine d’encombrer son esprit. Il aurait pu en éliminer d’autres, et ça aurait également été plus un gain qu’une perte. Certains survivants ont sans doute déjà été extraits de leur détention, à l’heure actuelle, pour être remis à leur funeste ouvrage. Sans le tueur en série, la fine équipe n’aurait pas pu faire ouvrir le laboratoire et en sortir celle qu’ils étaient venus chercher. Quel rôle Greg a-t-il joué, lui ? Il a limité les dégâts, pendant sa séquestration, sauf qu’il en a aussi été responsable, quelque part. De plus, il sait que ses actions de résistance n’ont au final pas été le salut de la jeune fille. Seules, elles n’auraient pas suffi. Et lorsqu’elle a fui avec lui, c’était malgré lui. Il l’a mise dans un bus, et elle n’y est même pas restée jusqu’à atteindre sa destination. Seule sa connaissance du sujet lui confère un léger avantage sur Ben et Kayle, et plus le temps passe, plus cette avance s’amenuise. Il reste une scientifique fou, irrécupérable.

— C’est drôle, j’aurais pourtant dit l’inverse, le reprend l’alien, plissant ses yeux quasi translucides.

— C’est-à-dire ?

— J’ai effectué tous mes choix en connaissance de cause, tandis que toi, tu as été aiguillé par ton environnement sans alternatives réelles. Tu as des circonstances atténuantes à tes actions, alors que moi pas, élabore Kayle, pragmatique.

— Et ce serait ça, qui rendrait mon ressenti actuel intéressant à tes yeux ? Bertram revient sur le départ de cette conversation, dans un ultime effort de lui trouver un sens global.

Il a été habitué, avec Mae, à ne pas lutter lorsqu’on lui cherche des excuses. Il n’y croit jamais, mais si les gens insistent pour le croire récupérable, alors pourquoi les en empêcher ? Avoir tort n’a que rarement tué qui que ce soit, surtout quand on n’effectue aucune action en se basant sur l’opinion erronée en question.

— Absolument ! Pour la première fois de ta vie, tu ne subis plus ces contraintes. Ça te rend imprévisible. On fait difficilement plus divertissant, expose son visiteur.

Il le regarde comme s’il n’arrivait pas à concevoir qu’il n’en arrive pas à cette même conclusion, avec les mêmes éléments. Quelqu’un de normal se sentirait sans doute insulté par cette légère forme de condescendance, mais Gregor n’a jamais pris ombrage de plus fort ou compétent que lui. En dépit d’une forme de fierté, tout de même, il n’alloue aucune énergie à la compétition.

— Est-ce que selon ta définition tout le monde n’est pas imprévisible, alors ? raisonne le scientifique, en bon pessimiste, défaitiste, et fataliste.

— Pour la plupart des gens, il y a des antécédents sur lesquels baser des prédictions. Pas toi, objecte l’ex tueur en série sans broncher, vif à la détente.

— Eh bien, content de pouvoir te divertir, conclut finalement le chercheur à lunettes, les rajustant justement sur son nez avant d’enfin se détourner vers ce qu’il était en train de faire avant cette interruption.

— Je suis aussi curieux de savoir combien de temps il va leur falloir pour se rendre compte de leur méprise à nos sujets, maintenant qu’on nous a un peu sortis de nos placards respectifs. Sans doute que c’est de ça, dont je m’attendais à ce que tu t’enthousiasmes également… Tu as besoin d’un coup de main, peut-être ? ajoute Kayle malgré ce qui était clairement un dernier mot.

Sans attendre de réponse, il s’avance, et vient prêter main forte à son colocataire d’infortune dans son déplacement du meuble. Il n’a même pas l’air de faire quelque effort que ce soit. Et l’objet ne racle même pas le sol comme on s’y attendrait. Ou comme il le devrait, sans doute. Pourtant, ce n’est rien de tout ça qui interloque le plus Gregor. L’idée que les Quanto puissent le pardonner l’horrifie. Pour tous les bons traitements dont ils lui ont fait grâce, il sait qu’Alek n’oubliera jamais qui il est et ce qu’il a fait à sa fille. Markus le hait purement et simplement. Il ne sait pas exactement ce qui fait que la princesse lui accorde un telle confiance, mais il met ça sous le compte de son traitement, ou ce qui est venu avant, bref, pas d’un réel raisonnement logique. Même l’enfant du milieu, Caesar, bien qu’il l’ait peu fréquenté, il ose espérer qu’il se méfie de lui. Il ne pourrait pas tolérer qu’il en devienne autrement. Ils doivent le détester. Ils doivent lui en vouloir. Sinon, le monde n’aura plus de sens pour lui.

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