3x05 - Poudre aux yeux (6/18) - Bonne conscience
Assis sur un banc, à l’abri de la petite pluie automnale qui s’abat actuellement sur la ville, Mae et Nelson discutent. Ellen est occupée avec le journal du lycée, et le garçon en a profité pour enfin révéler à sa plus vieille amie ce qu’il a appris sur la plus récente, il y a maintenant une dizaine de jours. Il a toute confiance en la marginale, mais il ne voulait pas mettre de l’eau au moulin de ses tendances protectrices envers le groupe ces derniers temps. Il sait aussi par expérience que la blondinette a un seuil de tolérance à la criminalité élevé, comme en atteste la chance qu’elle lui a donnée lorsqu’il se sont rencontrés. Et la hauteur de ce seuil est encore plus évidente aujourd’hui, avec la magnanimité avec laquelle elle arrive à parler d’un tueur en série, ou encore de celui qui lui a donné ses symptômes.
Contrairement à ce qu’il a annoncé à Sam, Nelson n’a pas encore parlé à Soledad des questions qui lui ont été posées à son sujet. Il n’a pas osé. Et c’est aussi la première fois qu’il en discute avec quelqu’un d’autre que ses parents. Enzo et Don lui ont donné tout l’espace dont il avait besoin pour gérer cette nouvelle, car le seul conseil qu’ils auraient pu trouver à lui donner, ce serait de ne pas avoir de mauvaises fréquentations, mais ils savent qu’ils n’ont pas besoin de le dissuader de ça. De plus, ils sont loin d’être convaincus que la jeune fille en soit une. Alors, ils restent à disposition si leur fils a besoin, mais ne commettent aucune ingérence dans sa gestion de son amitié avec elle.
— Je suis désolée de pas avoir trop eu le temps pour toi, ces derniers temps, déclare Mae une fois toute l’histoire déballée.
Dans un coin de son esprit, elle avait peut-être remarqué que quelque chose tracassait son pote, depuis un peu plus d’une semaine, mais même si elle avait eu la bande passante pour se pencher sur la question, elle aurait été bien en mal de savoir si ce n’était que le reflet d’une petite baisse d’humeur sans réelle nouveauté dans les ennuis qu’ils ont déjà tous, ou bien un nouveau souci qui se serait ajouté à la pile.
— Tu rigoles ? T’as suffisamment à t’occuper, Nelson s’offusque de cette réaction, qu’il n’attendait pas.
S’il veut son attention, il sait qu’il n’a qu’à la lui demander. La preuve, il l’a eue, aujourd’hui. En le cas présent, la seule raison pour laquelle il a attendu avant de lui en parler, c’est parce qu’il avait besoin de digérer tout seul avant d’en discuter, voilà tout. Et il ne cherche pas à la ménager non plus, il estime réellement qu’elle a aussi ses propres problèmes à gérer. Il ose à peine imaginer ce dont elle ne leur parle pas. Souvent, elle reste vague, sur ce qui lui arrive aussi bien que sur ce qu’elle doit faire pour y remédier, alors qu’il ne l’a jamais connue du genre à froncer le nez devant quoi que ce soit. Qu’elle leur épargne certains détails est pour lui un signe de la gravité de sa situation.
— C’est pas une excuse, insiste néanmoins la petite blonde.
Elle ne peut pas s’empêcher de penser qu’elle aurait dû remarquer que quelque chose préoccupait son vieux copain, ces derniers jours. Il était si content, lorsque la Colombienne a décidé de lui parler, qu’elle n’a pas fait attention qu’ensuite il avait un peu perdu de sa gaieté à ce sujet. Entre les sessions avec Kayle, certaines plus éprouvantes que d’autres mais aucune particulièrement agréable, et les examens semi-réguliers dont elle fait grâce à Greg, elle a effectivement été occupée avec ses propres problèmes. Mais elle n’accepte pas cette justification pour avoir détourné son attention de son meilleur ami.
— Tu sais, c’est pas parce que tu t’es trompé sur Degriff que tu te trompes sur Soledad. Vouloir voir les gens sous leur meilleur jour n’est pas une mauvaise habitude, poursuit la jeune fille après un instant de réflexion.
— Il faut savoir ! Sois je veux toujours voir la vérité en face, soit je suis un idéaliste aux lunettes à verres roses, je peux pas être les deux ! grommelle Nelson, qui a l’impression d’être sans cesse décrit différemment par les gens, selon les situations.
— Tu présumes du meilleur mais préfères être mis au courant tout de suite du pire, donc j’ai envie de dire que si, tu peux, propose Mae comme compromis, amusée.
— Sauf que si c’était vrai, je l’aurais déjà confrontée, il marmonne, fixant les lattes du banc entre ses jambes.
— Pourquoi tu l’as pas encore fait ? En dehors du fait que ça doit pas être un sujet facile à aborder, elle l’interroge avec candeur, ses mains sur ses chevilles, accessibles dans sa position en tailleur.
Elle a très bien en tête la façon dont Ellen et lui ont marché sur des œufs pour aborder avec elle leurs suspicions à son propre sujet. Peu importe combien ça s’est terminé par un fort sentiment de soulagement, ça n’a pas été facile à vivre. C’était même très tendu.
— Parce que si elle est effectivement dans les traces de son oncle, ou même seulement quelqu’un d’autre de sa famille... Je suis supposé faire quoi ? Tout le monde me fait confiance pour avoir les bonnes fréquentations, mes pères, ton oncle... Mais je peux pas juste la balancer, il expose son dilemme.
Mae grimace, songeuse. Elle ne peut, un peu égoïstement c’est vrai, pas s’empêcher de penser qu’elle l’a mis dans l’exacte même situation il n’y a pas si longtemps. Ça ne donne que plus de poids au fait qu’il n’ait même pas hésité une seconde avant de décider de la couvrir. Il a brisé une sacrée période de non-association criminelle, en faisant ça. Et sans même sourciller. En quoi son crime est-il plus défendable que celui dont est potentiellement coupable Soledad, cependant ? Elle n’a pas activement choisi d’être le sujet d’une expérience, mais il relève théoriquement de son devoir citoyen de se rendre lorsque c’est le cas. Pour le bien publique. Qu’elle le veuille ou non, elle représente un risque biologique. Elle en a eu la preuve formelle avec Degriff, d’ailleurs, s’il lui en fallait une.
— Alors... laisse-la choisir, elle suggère finalement à Nelson.
— Huh ? il éructe, ramenant son regard vert vers elle, rempli d’incompréhension.
— Tu lui dis ce que tu sais, et ce que tu dois faire si elle confirme ou tu as une preuve, et c’est à elle de voir comment gérer. Est-ce qu’elle prend le risque de continuer à traîner avec toi ou non, la blondinette élabore son idée.
— Si elle arrête de me parler, ça vaudra des aveux, commente Nels avec une moue d’insatisfaction.
— Pas forcément. Elle peut aussi ne pas être à l’aise avec l’idée d’être surveillée. Même si t’y es pour rien, lui offre son amie comme scénario alternatif.
Il soupire et semble considérer les différentes voies qui s’ouvrent à lui. Il a plus de 50% de risque que Soledad coupe tout contact avec lui, qu’elle soit coupable ou non, de près ou de loin. Et si elle continue à lui parler, ça n’exclut pas qu’elle soit impliquée dans quelque chose de louche, puisqu’elle pourrait simplement s’estimer suffisamment maligne pour tout lui dissimuler. Quelles genre de pronostic c’est, ça ?
— Peut-être que j’ai juste pas de bol avec les filles, se morfond soudain l’adolescent, baissant à nouveau la tête, vers le sol cette fois, le bas de son visage dans ses mains.
— Tu vas un peu loin, là, le raisonne Mae, presque sévère.
— Ma mère qui m’a abandonné dans une voiture pendant qu’elle braquait une pharmacie. Ma première copine sérieuse qui a déménagé sans dire au revoir. Ma copine qui m’a manipulé pour atteindre ma meilleure amie. Mon dernier béguin en date qui est peut-être une aspirante à un empire narcotique… il énumère sans quitter le vide des yeux, hypnotisé par son propre passé malheureux.
— Moi ? Ellen ? ajoute Mae à cette liste, pas vexée, voulant juste lui insuffler un peu d’optimisme.
Il pouffe. Il ne peut pas nier qu’elles sont toutes les deux des présences féminines positives dans sa vie.
— D’accord. Mais vous avez un gros contrepoids à donner, il concède en se redressant.
— Je pense qu’on est à la hauteur, non ? Ou plutôt la masse ? elle rebondit avec un lever de menton faussement prétentieux.
Il se marre à cette plaisanterie un brin intello, puis la sonnerie qui retentit met fin à leur tête-à-tête. Le lycée les encourage à se trouver dans les locaux même lorsque leurs heures libres commencent ou terminent leur journée, mais rien ne leur est imposé sur la façon de les passer. Ils sont cependant les seuls à avoir choisi de profiter de l’extérieur, aujourd’hui. Il faut dire aussi qu’ils ont d’abord tenté la bibliothèque, mais Nelson était trop préoccupé pour réviser convenablement. Alors, la météo si inclémente aux yeux des autres avait été leur refuge pour une conversation intime. Soulagé l’un comme l’autre qu’il se soit enfin confié à elle, ils font puérilement la course pour rejoindre l’intérieur du bâtiment, comme si ça pouvait leur permettre d’échapper aux gouttes.
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