3x05 - Poudre au yeux (4/18) - Récupération
Randers revient à sa place sans faire attention à qui il croise sur son chemin, ses pas guidés par sa mémoire musculaire de ce trajet routinier. Il prend place à son bureau sans tiquer à la présence de quelqu’un en face de lui. Puis, comme si l’information captée par sa vision périphérique avait mis son temps à se frayer un chemin jusqu’à la partie consciente de son esprit, il relève lentement les yeux vers la personne qui est penchée sur la surface en vis-à-vis de la sienne. Puisque la dévisager ne suffit pas à la tirer de sa concentration, il l’interpelle :
— Fred. Qu’est-ce que tu fous là ?! il interroge sa partenaire d’un ton sévère.
La jeune femme lève la tête vers lui et lui accorde un sourire innocent. Qu’elle lui sourie tout court est malheureusement pour elle suffisamment inhabituel en soi pour qu’il ne se laisse pas avoir. Il continue à la fixer d’un air qui correspond au ton qu’il a employé, attendant une réponse de pied ferme.
— Rien. Est-ce que c’est un suçon ? elle tente alors de détourner l’attention, pointant brièvement son col du doigt avant de retourner à ses tapotements.
— Huh ? Quoi ? Mais non ! il proteste en portant pourtant immédiatement sa main à son cou.
Et du bon côté, en plus. Fred tire une grimace encore plus grande à la confirmation de sa suspicion.
— Ew ! Mais ouais, en plus, c’est un suçon ! elle continue à le taquiner.
— Fais pas ta gamine. Et ne change pas de sujet ! Tu devrais pas être là ! il écarte ses accusations infantiles et revient à la véritable infraction qui est en train d’avoir lieu.
Elle a quitté l’hôpital depuis une petite semaine, mais est loin d’être autorisée à reprendre du service. En dehors de son rétablissement physique, elle doit également passer une évaluation psychologique, pour être sûre qu’elle est remise du traumatisme de son agression dans l’exercice de ses fonctions. La première est souvent la plus difficile. En le cas présent, son équipier est à peu près certain qu’elle n’a passé aucun de ces deux examens.
— C’est bon, je viens juste voir comment ça se passe en mon absence, elle diminue la gravité de sa transgression du protocole, faisant rouler ses yeux dans leur orbite.
— Tu es encore supposée te reposer.
— Tu as pris tout le repos qu’on t’a prescrit, toi, la dernière fois que tu as été mis au tapis ? elle lui demande, pensant y gagner.
— Et même plus, il répond hélas à l’encontre de ses attentes.
— Sérieux ?!
Son mouvement de recul est presque exagéré ; elle est sincèrement étonnée. Il le prendrait presque comme un compliment, mais il sait que ça n’en est pas un. Sauf cas de force majeur, il n’y a pas d’honneur à se remettre au travail avant d’y être prêt.
— Rentre chez toi, il l’enjoint, se levant de son siège, dans un vieux réflexe d’user de sa stature pour obtenir gain de cause, aussi légitime son argument verbal soit-il déjà.
— Je peux aussi bien restée assise sur mes fesses ici que chez moi, elle déclare pour négocier, nullement impressionnée.
— Le repos, c’est pas juste physique, Insley, insiste son partenaire.
Il se penche en avant pour venir mettre sa main à plat en travers de ce qu’elle est en train de consulter sur son bureau. Elle se redresse en écartant les bras et ouvrant la bouche, agacée. On n’est vraiment libre de rien !
— Fred ? Tu ne devrais pas être ici ! intervient soudain Iz à son tour, alors qu’elle passe à côté d’eux avec un plateau, plus observatrice que son collègue.
— Vous allez tous vous y mettre ? l’inspectrice junior s’enfonce dans son agacement.
Elle voudrait lever les mains au ciel, mais sait par récente expérience que ça tirerait sur la cicatrice encore fraîche qui orne désormais son bas-ventre. Or, s’ils la voient grimacer de douleur, ça n’aidera pas sa cause.
— On ne devrait pas avoir à le faire, rétorque Iz, plus posée mais tout aussi intransigeante que l’inspecteur.
— C’est quand même le pompon de renvoyer quelqu’un qui veut aider, lamente Fred, tentant maintenant de les faire culpabiliser.
— Tant que t’es pas à 100%, t’es plus un poids qu’une aide, l’assure Randers.
Il est le premier à détester entendre ça, mais par conséquent aussi peut-être le plus conscient d’à quel point c’est vrai. S’il n’en était pas convaincu, il aurait repris du service après sa dernière fusillade avant d’y être prêt, et qui sait ce que ça aurait pu donner. Aussi choqué il en ait été et en soit encore parfois, il est reconnaissant à Ben d’avoir fini par tout lui raconter. Il ne sait pas s’il s’en serait remis tout seul, s’il aurait fini par accepter la version des faits qui lui avait été vendue initialement.
— Je suis presque remise, geint Fred, avec l’impatience de la jeunesse.
— Mais pas tout à fait. Je salue ta motivation et ta bonne volonté, mais si tu n’es pas repartie d’où tu es venue dans 5 minutes, je vais autoriser Randers à te soulever, tranche la profileuse.
— J’avais besoin d’une autorisation ? plaisante Patrick à cette remarque.
— Si tu mets la main sur moi, je hurle, proteste Fred, croisant les bras, à présent.
— Je peux t’aider à la bâillonner, si jamais, Randers, propose un autre enquêteur qui passe à proximité, sans même lever les yeux du dossier qu’il est en train de lire sur une tablette.
Fred ouvre la bouche en O en le suivant d’un regard noir alors qu’il s’éloigne déjà.
— Merci, Martins, accepte l’interpelé en ricanant.
— Ha ha. Mais sans rire, je suis supposée faire quoi, toute seule chez moi ? la jeune femme aux cheveux courts mime un faux rire à leur blague à ses dépens, avant de poser une question sérieuse.
Elle tourne en rond dans son appartement depuis qu’elle a été autorisée à y retourner. Son hobby principal demande d’escalader des parois, ce qui n’est rien qu’elle soit capable de faire dans son état. Elle a bien tenté de préparer de futurs tags sur une surface classique, mais en plus du fait que le geste est très différent, rien ne bat l’improvisation. Et chaque jour, sa propension à la sieste s’amoindrit. Elle n’aurait jamais pensé se satisfaire d’un tel besoin de dormir, et pourtant, c’était bien pratique pour passer le temps. Mais maintenant...
— T’es branchée technologie, nan ? Tu es sans doute mieux placée que quiconque ici pour t’occuper depuis ton canapé. Aller, oust ! la chasse Randers, soulignant sa demande d’un geste de sa main qui ne lui empêche pas l’accès à son bureau.
Bien qu’enrageant, Fred obtempère enfin et se lève, puis tourne les talons. Il ne lui sera d’aucune aide. Quoi qu’il ait trouvé à faire pendant sa propre convalescence, il ne semble pas vouloir partager. Elle ne l’envierait sans doute pas autant si elle savait que le plus clair de son temps à cette époque avait été employé à ressasser ses souvenirs en vrac. Il aurait préféré être désœuvré, lui.
Dès que la jeune inspectrice a disparu dans les escaliers, Iz se retourne vers son partenaire plus âgé. Elle le toise un instant, jusqu’à ce qu’il s’en rende compte, avant de commenter :
— Bien joué. Mais tu n’es pas innocent non plus. Ne pense pas que je n’ai pas vu la marque de rouge à lèvres sur ton polo, elle l’admoneste.
Pour la seconde fois de la matinée, Randers se trahit en portant directement sa main au bon endroit sur son col. Il faut dire aussi que, selon une logique certaine, les deux marques qui ont été soulignées sont placées côte à côte. La profileuse, décidément observatrice, ajoute un haussement de sourcil à son accusation verbale à laquelle il vient de plaider coupable sans un mot. Elle ne devrait peut-être pas l’embêter avec ça. Elle l’a prévenu, et il est adulte et libre. Mais elle ne peut pas se retenir d’être agacée qu’il ne l’ait pas écoutée du tout et ait de toute évidence cédé aux avances prévisibles de son amie Jessica. Il ne s’est probablement pas débattu longtemps, en plus, s’il a seulement essayé de résister.
Comme s’il comprenait qu’elle avait besoin de lui dire ça sans que ce ne soit un réel reproche, l’inspecteur ne cherche même pas à se défendre. Il laisse tomber la petite bavure écarlate sur la couture de son vêtement — qu’il n’a remarquée que dans son rétroviseur en partant de chez lui, trop tard pour avoir le temps de se changer — et se rassoit à sa place en secouant la tête, amusé. Est-ce que ça la consolerait d’apprendre que si, il a un peu résisté quand même ? Que l’approche pour le moins directe de la dame Britannique n’est pas quelque chose dont il a l’habitude ? Et que, tout grand garçon qu’il lui a assuré être, il avait pu comprendre par l’expérience ce dont elle l’avait mis en garde ? Sans doute que non, puisque ça n’invalide pas le fait qu’il est quand même allé à l’encontre de son conseil. Et va très probablement recommencer.
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