3x05 - Poudre aux yeux (12/18) - Satellites
Après sa visite des fondations des premiers locaux de l’entreprise de Jack, et son cœur-à-cœur avec lui, Caesar a tout de même réussi à suivre un cours en fin de matinée. Ça ne l’a pas transcendé, mais ça lui a bien changé les idées avant la pause de midi. Seul à ce moment-là, il choisit de rentrer à la maison. Il n’y trouvera peut-être pas beaucoup de monde voire personne, si son père est encore en train de déballer ce qu’il a envoyé à la ferme, puisque Markus mange à l’hôpital et Mae autour de Walter Payton. Néanmoins, il préfère tout de même déjeuner seul chez lui que seul au réfectoire de l’université. Il sourit au souvenir de la dernière fois où il était seul à table en public, mais il n’a pas besoin d’un nouvel ami ; il a déjà bien assez de mal avec celui qu’il obtenu ce jour-là.
Lorsqu’il tourne au coin de la rue qui mène à son domicile, le grand adolescent remarque une silhouette dans leur allée. En s’approchant, il distingue qu’il s’agit d’une jeune fille, et lorsqu’il arrive à sa hauteur, il l’a reconnue, même de dos. Si pas aussi colorés que ceux de Setsuko, ses choix vestimentaires sont distinctifs tout de même. Elle se tient là, à équidistance du trottoir et de la porte d’entrée, immobile. Il doit reconnaître que la trouver à l’extérieur change un peu. Un avantage d’avoir retrouvé une forme physique, indéniablement.
— Bonjour, Caroline, il accueille gentiment la sœur de Jena, venant s’arrêter à sa hauteur.
— Caesar. Salut, elle répond sans se retourner vers lui, comme hypnotisée par son perron.
— Qu’est-ce que tu fais là ? il demande toujours sur le même ton, sans la brusquer.
Clairement, elle est en train de traverser quelque chose, c’est plutôt évident même sans trop la connaître. Est-ce qu’il peut seulement se targuer de l’avoir rencontrée, quand il n’avait jusqu’à maintenant fait qu’apercevoir son hologramme au détour d’un couloir ? Et ce n’est pas comme si on lui avait beaucoup parlé d’elle, non plus. Il a plutôt tiré certaines conclusions à son sujet lorsqu’on lui a enfin tout raconté. Elle est courageuse, puisqu’elle a spontanément contacté son père pour l’avertir des méfaits de DeinoGene, et n’a ensuite pas eu peur de mettre la main à la pâte pour les faire tomber, puis pour aller sortir Mae de leurs griffes. Elle est aussi déterminée, puisqu’elle n’a pas hésité à se mettre en danger pour obtenir ce qu’elle voulait pour son retour à elle. Enfin, elle sait faire de cachotteries quand ça l’arrange, un peu à l’image de sa sœur, puisqu’elle a justement gardé le secret de cette dernière même alors que celle-ci s’inquiétait d’une menace qui pèserait sur leur famille, juste avant l’enlèvement de leur benjamine. Mais dans l’ensemble, elle reste une amie de la famille, alors Caesar n’a aucune raison de ne pas être cordial avec elle.
— Les gens avec qui je traîne d’habitude sont en plein conflit, alors j’ai pensé que je tenterais ma chance par ici, explique la jeune fille.
Il la considère un instant, essayant de deviner pourquoi elle n’est pas entrée, alors. Si elle n’était pas déjà inscrite sur la liste des visiteurs autorisés, elle aurait largement les moyens de s’y inscrire. Et avant son réveil, elle passait le plus clair de son temps dans cette maison. Il suppose que c’était également vrai avant qu’elle commence à projeter son image en hologramme, d’ailleurs, même si ce développement a forcément rendu sa présence plus perceptible pour eux. C’était un peu comme de vivre dans une maison hantée, de la voir apparaître et disparaître de-ci de-là. En repensant à ça, il se dit qu’il a peut-être une idée de ce qui cloche :
— C’est la première fois que tu viens en personne, c’est ça ?
N’a-t-il pas lui-même à l’instant été surpris de la voir dehors, alors que ce n’était pas possible du temps où elle nécessitait un espace clos pour être visible ? Le choc doit être encore plus grand pour elle. Elle ne devait littéralement pas voir les choses sous le même angle.
— Yep, confirme l’adolescente, faisant rebondir les mèches de sa coupe au carré en acquiesçant du chef.
— Il y a beaucoup d’endroits qui te font cet effet ? il s’enquiert, tout en réfléchissant à la façon dont il pourrait l’aider à franchir ce cap, aussi bien au sens littéral que figuré.
— Pas tant que ça. J’ai surtout visité des endroits où j’étais déjà allée avant, ou alors où je n’irai sans doute jamais, elle répond sans avoir trop besoin de réfléchir.
Se retrouver chez Daisy, Sieg, et Vlad, lui a fait le même effet. À l’hôpital, c’était moins marquant. Pour le reste, comme elle l’a dit, elle s’était déjà trouvée partout où elle allait, donc c’était plutôt un retour à la normale qu’un choc.
— Je connais un endroit nouveau où tu vas sans doute bientôt commencer à passer pas mal de temps, si tu veux, il propose, à défaut d’une meilleure idée.
Jack a tenu à ce que lui et son père soient les premiers à visiter la ferme. Ensuite Gregor et Kayle y ont été emmenés, sous la bonne garde de Chad durant le transfert. Mais ce n’est qu’une question de temps avant que tout le monde y ait fait un tour et en ait fait son nouveau point de chute. Si Caroline cherche un nouveau repère, il serait naturel que ce soit celui-ci.
— Le projet mystère de Jack ? elle devine contre toute attente ce à quoi il fait référence.
— Pas aussi mystérieux qu’il le souhaiterait, apparemment, commente Caesar en riant.
Il savait que Jack manigançait quelque chose, sans quoi il n’aurait pas séché tous ces cours, mais il était loin de se douter quoi. Il ne devrait probablement pas être surpris qu’avec un accès au Réseau comme le sien son interlocutrice ait eu plus de grain à moudre, mais tout de même. Il aurait pu parier que le surdoué saurait se cacher même de quelqu’un comme elle.
— À vrai dire, j’ai pas réussi à avoir beaucoup d’infos dessus. C’est plutôt isolé, et je peux pas faire du saute-SD en pleine journée, elle modère la qualité des informations qu’elle détient réellement, même si elle savait au moins que c’est un emplacement qu’il leur préparait, ce qui est déjà beaucoup.
— Déjà de retour en cours ? Caes déduit de cette contrainte, bien qu’étonné que ce soit arrivé si tôt.
— Pas encore, non. Je vais reprendre là où je me suis arrêtée l’année dernière, vers fin Novembre. Techniquement, ils me font redoubler, alors qu’il n’y a littéralement rien qu’ils pourraient m’apprendre auquel je n’ai pas un accès instantané, elle répond dans un grommellement, soulignant le peu d’impatience qu’elle ressent à cette étape prochaine.
— Jusqu’à ce que tu sois dans une zone blanche, il offre comme justification d’une éducation conventionnelle même pour quelqu’un comme elle.
— Pourquoi j’irai dans un endroit pareil ? elle s’offusque immédiatement, tellement horrifiée par cette éventualité qu’elle se retourne enfin vers lui, en grimaçant.
Il pouffe une fois de plus. Malgré ce qui lui est arrivé, elle reste bel et bien une adolescente. Il se sent un peu vache de penser ça, quand il est techniquement toujours dans la même tranche d’âge qu’elle, mais il a beaucoup grandi, durant son séjour en institut psychiatrique. Il a l’impression de mieux percevoir, aujourd’hui, les distinctions entre un raisonnement d’adolescent et un raisonnement d’adulte. Il trouve quelque part un peu rassurant que, même en ayant une partie de son intellect en quelque sorte dissocié de sa biologie, Caroline reste impactée par celle-ci. Grandir trop vite n’est pas un cadeau. Tout le monde mérite de profiter de toutes les étapes de sa vie. C’est toujours ça qui ne lui aura pas été volé par cette funeste expérience.
— Je ne pense pas que l’école, le lycée, ou même la fac soient là uniquement pour te donner des connaissances. C’est un peu utile, mais tu as raison, on peut y accéder par ailleurs. Je pense que ça apprend surtout comment chercher les informations dont on a besoin et en faire bon usage, les mettre en relation correctement, avoir un esprit critique, tout ça, il défend le système éducatif du mieux qu’il peut, ayant dû lui-même faire la paix avec en quittant l’Institut Lakeshore.
Il a manqué des semaines de cours et a quand même réussi à obtenir son diplôme en ayant étudié dans son coin, mais il est parfaitement conscient qu’il a quand même raté quelque chose. C’est un peu la même explication que Jack donne lorsqu’on lui demande pourquoi quelqu’un de son intelligence s’embête à passer par l’université : les cours ne sont pas juste une transmission de connaissances et un moyen de nous occuper pendant que nos gardiens légaux travaillent, ils constituent une expérience formatrice bien au-delà de ça. Même l’école à la maison parvient à jouer ce rôle, tandis que l’autodidactisme non, pour tous ses indéniables avantages.
— Tu sais faire ça, toi ? Caroline lui demande d’un ton dubitatif.
Sans être complètement fermée à l’échange, elle est décidément peu ouverte à des arguments contraire à l’avis qu’elle s’est déjà forgé. Il ne sait pas s’il s’agit de son tempérament ou juste d’une humeur passagère, mais ça le fait sourire. Ne pas vouloir aller à l’école est un sentiment très enfantin, après tout.
— Touché. Peut-être pas. Tu espérais trouver quelqu’un en particulier ? il l’interroge à son tour, se disant que changer de sujet devrait les sortir de cette sorte d’impasse dans la conversation.
— Je savais qu’il n’y avait personne et je suis quand même venue, elle lui apprend avec une petite moue, s’agaçant elle-même.
— C’est si terrible que ça ailleurs ? il rebondit à cette annonce.
— Sieg et Vlad dorment avec un couteau sous leur oreiller ; quand ça fritte, ça fritte, elle se contente de répondre, peu désireuse d’entrer dans les détails.
Elle n’était même pas physiquement dans la pièce avec eux, et ils l’ont effrayée. Pourtant, elle a développé une solide inconscience des risques matériels, durant son séjour sur le plan numérique. Par exemple, bien que le trafic routier ne soit pas si dense dans les rues qu’elle fréquente, elle a tout de même dû se mettre une alerte pour lui rappeler la priorité de circulation, sinon elle serait capable de traverser à tort et à travers. Les caméras de circulation lui ont vraiment conféré une indifférence à l’arrivée d’un véhicule à haute vélocité. Et malgré tout ça, voir les deux géants blonds en plein face-à-face l’a choquée. Sans doute le fait qu’elle les connaisse. La différence entre être témoin d’une bagarre dans un film et dans la vraie vie.
— Sieg et Vlad ? s’étonne Caesar.
— J’ai mis Jena sur le coup, déclare l’adolescente pour écarter la question, accompagnant son propos d’un geste dédaigneux.
Elle n’en sait pas plus, et son interlocuteur devrait être aveugle pour ne pas l’avoir compris. Il n’insiste donc pas. S’il y a un problème de ce côté-là, Jena est en effet toute indiquée pour le gérer. Peut-être peut-il être plus utile à la personne qui se tient justement à côté de lui ?
— J’ai un peu faim. Ça te dit d’entrer et manger un morceau avec moi ? Je veux dire, nos voisins sont sans doute les moins suspicieux au monde ou presque, mais depuis combien de temps est-ce que tu te tiens là, toute seule, dans le froid ?
— Il fait pas si froid… elle le rabroue sans lui offrir de réponse.
Il lève un sourcil à cette déclaration, audacieuse à l’approche de la fin du mois d’Octobre. Puis, il réitère son invitation, du menton cette fois. Caroline finit par hausser les épaules et accepter. Il est vrai qu’elle n’a plus l’habitude qu’on puisse la remarquer. Il fut un temps où elle devait se concentrer pour qu’on puisse la voir, mais elle n’a désormais plus tout le temps le loisir de cette facilité de discrétion. De plus, elle n’est plus aussi attentive à ses besoins primaires qu’elle a pu l’être, et qu’il mentionne son appétit lui a rappelé le sien. Ses parents sont chacun au travail et ne l’attendent donc pas pour déjeuner. Caes n’est pas dans ses fréquentations habituelles, mais il lui inspire confiance. Pourquoi dire non à sa gentille proposition de compagnie, dans ce cas ?
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