3x05 - Poudre aux yeux (11/18) - Diversion
Siegfried et Vladas se sont disputés toute la matinée, mais sans savoir comment conclure. C’est bien là le problème (qui jusqu’ici n’en avait pas été un) de ne jamais l’avoir fait. Pour la première fois depuis leur rencontre, ils ne pouvaient pas se regarder dans les yeux. Ils ont eu des haussements de ton aussi bien que des moments de silence. Ils n’en sont pas venus aux mains, même s’ils ne sont pas passés loin. Sans le savoir, en faisant irruption dans l’appartement quand elle l’a fait, Jena leur a permis d’évacuer une partie de leur agressivité. La plupart des gens, à leur place, aurait claqué la porte au nez de l’autre bien avant le moment où ils ont enfin compris que c’était la seule chose à faire pour l’heure. Se tourner le dos n’est pas dans leurs habitudes, pas pour autre chose que de couvrir leurs arrières respectifs.
Maintenant, contre toute attente, le Scandinave est sur le seuil du lieu de résidence des Homiens. Il a d’abord erré en ville, dans l’espoir de peut-être s’épuiser. Un espoir hélas vain, en partie à cause de son endurance physique particulièrement travaillée. Puis, il a été frappé par un soudain besoin de contrôle. Et ça l’a amené ici, avec une idée bien précise derrière la tête. Il tambourine à la porte jusqu’à ce que Strauss vienne lui ouvrir. Le mathématicien n’est pas seul à l’intérieur, mais qu’importe. Andy et Chad se tiennent aussi debout dans la grande pièce principale, perplexes. Ben a sorti la tête de sa chambre où il bricolait, tout aussi surpris par cette approche inhabituelle.
— Toi, le géant blond désigne le Diplomate de la bande, comme la Grande Faucheuse le ferait dans un très vieux film d’horreur.
— Moi ? s’étonne l’interpelé en costume.
— Oui, toi. Pourquoi est-ce que les autres disent que tu es nul ? l’interroge l’intrus sans prendre la peine de ménager son interlocuteur.
— Ils disent ça ? relève Strauss d’un air blessé.
Andy et Chad échangent un regard entendu, tandis que Ben les juge depuis l’étage. Il les a toujours trouvés durs avec Strauss. Il n’est pas complètement inutile, non plus.
— À chaque fois qu’il faut passer à l’action, tu es mis sur le banc, déclaré inapte, ou alors affublé d’une escorte. Pourquoi ? l’agent reformule sa question, puisqu’en effet les critiques ne sont pas exactement vocalisées.
Néanmoins, plus que beaucoup, il sait analyser des signaux non verbaux. Même chez des extraterrestres, il faut croire. Les actions ne mentent pas, ou très rarement. Bien que Strauss ait été présent lors du premier sauvetage de Mae, puis ait participé à sa traque à travers bois, il n’a jamais été laissé complètement seul sur un périmètre. Même ces derniers temps, alors qu’ils lui ont confié la surveillance du lycée, le Scandinave a bien vu que ses congénères passaient parfois pour s’assurer que tout allait bien. Il est d’ailleurs assez surpris qu’ils soient tous ici, mais ne va pas remettre en question leurs méthodes de veille maintenant, alors qu’elles n’ont jamais présenté quelque lacune jusque-là.
— Je n’ai pas leur contrôle sur mes réactions biochimiques, explique simplement le grand brun, mains dans les poches.
Malgré tous ses récents efforts, il ne peut pas nier les conclusions tirées par l’agent d’infiltration. Il s’en lamentait encore auprès de Mae il y a une vingtaine de jours. Chaque Homien est différent, chacun a ses facilités, mais il est plutôt rare d’avoir autant de peine à impacter son environnement de manière contrôlée.
— Est-ce que j’ai l’air de contrôler mes réactions biochimiques ? l’interroge alors Sieg, écartant les bras.
D’un regard circulaire, il prend aussi l’assemblée à témoin. Ils le regardent alors tous comme ils devraient peut-être toujours se regarder : comme s’il venait d’une autre planète.
— Oui. Pas consciemment, mais oui, répond platement Strauss, transmettant la pensée de tous les siens.
Siegfried ne s’attendait pas à cette réponse, mais il ne se laisse pas démonter pour autant. Il laisse tomber ses bras et pose ses mains sur ses hanches.
— Donc le problème, c’est pas que tu ne peux pas faire comme eux, c’est que tu risquerais de le faire n’importe comment sans le faire exprès ? il extrapole à partir de ce qui vient d’être dit.
— Un peu des deux, je suppose, confirme le Diplomate.
— En quoi c’est un problème ?
Le grand blond n’a jamais vraiment questionné les origines des Homiens. Qu’ils viennent d’une autre planète, d’un autre pays, d’une autre ville, ou même qu’ils sortent tout droit d’un laboratoire, il s’en fiche. Les gens sont des gens, et c’est tout. Et ils sont clairement des gens. Or, les gens ont des capacités différentes, on n’a pas attendu d’être plusieurs espèces humanoïdes pour s’en rendre compte.
— De la même manière que ça l’est pour Maena. C’est dangereux. Et remarquable, l’intéressé plaide en la défaveur de sa situation.
Sieg renifle un semblant d’éclat de rire.
— Tu es difficilement autant hors de contrôle que la petite, il souligne.
Déjà que, à son sens, la petite blonde n’est plus du tout aussi dangereuse qu’elle l’était juste après son réveil. Pas depuis sa petite expérience dans un baignoire avec le mécanicien actuellement accoudé à la rambarde de l’étage. Il sait qu’elle a encore des petits écarts de conduite de temps à autre, mais rien de grave. Le matheux, en revanche, n’a jamais fait parler de lui dans ce contexte.
— Ça ne me rend pas à la hauteur de qui que ce soit des miens pour autant, insiste Strauss, conscient du handicap qu’il représente le plus souvent pour les siens.
— Je ne suis pas à leur hauteur non plus, et pourtant, vous ne me surveillez pas comme le lait sur le feu, argumente une nouvelle fois le Scandinave, dans la veine de sa question à l’assemblée un peu plus tôt.
— Je m’excuse, mais j’ai peur de ne pas voir où tu veux en venir, Siegfried, le grand brun coupe court à ces allers-retours stériles, perdu.
— Si je suis assez bien pour faire partie de l’équipe sans chaperon, alors pourquoi je ne t’entraînerais pas pour que tu le sois aussi ? Pas t’entraîner à faire ce qu’ils font, mais à faire ce que nous on fait, l’agent en vient enfin au cœur de l’idée qui l’a amené ici.
Les réactions de l’assemblée sont pour le moins variées. Ben sourit largement, fort enthousiasmé par cette perspective d’évolution pour son ami. Chad penche la tête sur le côté, beaucoup moins convaincu de prime abord, mais curieux tout de même. Quant à Andy, elle a les bras croisés et un sourcil levé, mais son opinion sur la suggestion est encore difficile à lire. Strauss, en ce qui le concerne, reste un instant interdit avant de répondre :
— Pourquoi me proposer ça ? il demande, toujours désorienté.
— Parce que j’y songe depuis un moment, et que maintenant j’ai besoin d’un exutoire. Tu es partant ?
Siegfried ne s’étend pas dans une plus longue explication que ça, justement parce qu’il besoin de penser à autre chose que ce qui l’amène ici. Il se souvient avoir rarement été autant concentré sur quelque chose sur le long terme que lorsqu’il a pris en charge l’entraînement approfondi de Jena, alors pourquoi ne pas réitérer l’expérience avec moins de pression ? Cet élève-ci n’encourra jamais autant de risques que la jeune femme. L’agent pense aussi partir en mission, mais seul, ses options vont être limitées, sans compter qu’une opération dure rarement plus de quelques jours. Et il va lui falloir beaucoup plus que ça pour digérer ce qu’il a appris aujourd’hui.
— Il l’est, Andy répond à la place de son Diplomate, avant même qu’il ait eu le temps de considérer de le faire.
Ben fait les yeux ronds à cette intervention, tandis que Chad accorde un sourcil haussé à sa collègue. Le premier concerné se retourne également vers elle, encore plus perplexe. Il n’a après tout pas assisté à l’échange durant lequel il a été établi que la seule façon qu’ils pouvaient avoir d’aider l’entreprise de Jack, c’était de le faire humainement.
— Quoi ? S’il devient enfin autonome d’une manière ou d’une autre, ce sera toujours ça de moins à s’occuper. Kayle pourrait être renvoyé d’où on l’a tiré, tu pourrais rentrer, et je ne compte pas rester dans les parages plus longtemps que nécessaire. À ce moment-là, je doute qu’Home envoie quelqu’un d’autre, alors il faudra bien qu’ils se débrouillent, tous les deux, justifie la Protectrice, désignant clairement Chad par la seconde personne du singulier puis Ben et Strauss par la troisième du pluriel, d’après ses mouvements du menton.
Le grand brun en costume reste bouche bée. Andy est toujours la dernière à soutenir ses élans. Ou plutôt, elle le fait toujours à contrecœur. Qu’elle le pousse vers un développement qui l’emmènerait hors de son contrôle le surprend. Pour tous les soucis qu’il lui cause, il aurait pensé qu’elle préfèrerait toujours devoir assurer ses arrières que de le laisser s’en charger lui-même. Il ne croyait pas qu’elle lui accordait une telle confiance. Il véhicule toute la gratitude qu’il ressent à cette idée dans un lent hochement de tête, auquel elle ne réagit physiquement pas du tout. Elle reste de marbre, bras croisés, très fidèle à elle-même.
— Qu’est-ce que tu avais en tête ? le mathématicien s’enquiert ensuite auprès de leur visiteur, ramenant son attention sur lui.
Un sourire aussi carnassier que ravageur fend le visage du géant Nordique. En toute franchise, il a beaucoup d’idées. Dont une grande partie qu’il n’a jamais pu mettre en œuvre avec son autre apprentie. Qu’il n’aurait pas pu mettre en œuvre avec qui que ce soit, d’ailleurs. Des idées folles, pour certaines eues en état d’ébriété, mais qui deviennent soudain envisageables avec un individu comme celui qui lui fait face. Enfin, le brouillard qui est tombé sur son esprit au moment où Daisy a lâché sa bombe, semble se lever. Ce petit retour abrupt aux sources devrait lui faire le plus grand bien.
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