3x04 - Double négation (18/18) - Blessures de guerre

Randers est adossé au rebord de la fenêtre de la chambre d’hôpital de Fred. C’est son point de chute habituel, lors de ses visites. Comme il y a toujours une bonne excuse pour reporter son attention sur la rue en contrebas, cet emplacement lui permet de détourner le regard facilement. Il met un point d’honneur à venir tenir compagnie à sa coéquipière convalescente au moins une fois par jour, mais lui faire la conversation n’est pas devenu plus facile avec sa blessure. C’est même plutôt l’inverse. Heureusement qu’elle devrait être autorisée à sortir d’ici quelques jours, ça la calmera peut-être.

— Et sinon, tu vas me faire part des blagues, ou je vais devoir les deviner ? elle l’interroge soudain, après un long silence durant lequel elle savourait le muffin qu’il lui a apporté.

Les offrandes de nourritures sont encore celles qu’elle accepte le mieux. En ce qui le concerne, c’est ce qui lui plaît le plus, lorsqu’il est dans une situation similaire, alors il peut la comprendre. Elle doit encore être dans cette phase ingrate où tout fait mal même alors que la blessure est localisée, et donc pouvoir s’adonner normalement à une fonction vitale aussi basique que manger est bien plus satisfaisant que d’ordinaire.

— Quelles blagues ? il relève la partie de sa question qu’il ne comprend pas, qui en est aussi malheureusement le nœud.

— Celles sur moi, elle précise tout en jouant avec la collerette métallique réutilisable dans laquelle trônait sa pâtisserie quelques instants plus tôt.

— Pourquoi il y aurait des blagues sur toi ?

— S’il te plaît ! La gourde qui s’est fait poignarder par un mec déguisé en buisson lors de sa première intervention de terrain ? elle résume ce qui lui est arrivé par le sarcasme, comme si c’était supposé rendre ses précédentes allusions logiques.

Patrick a un mouvement de recul du menton, plus seulement d’incompréhension mais aussi d’indignation. Même si ce qui lui est arrivé était effectivement ridicule – ce qui n’est pas le cas – personne n’oserait en rire. Ou alors pas dans son dos. Leurs rangs sont trop serrés pour ce genre de mesquineries. Quand on charrie, on le fait en face, et pour faire passer le malaise, pas l’agrandir.

— Tu t’es fait poignarder par un trappeur dérangé, Fred. Il n’y a rien de marrant à ça, il corrige sa tournure, péremptoire.

— Il n’aurait jamais dû réussir à m’approcher, elle persiste à croire à son incompétence, complètement enfoncée dans l’autocritique.

Il a toujours trouvé que sa façon de raisonner était inhabituelle, mais visiblement, l’inactivité à laquelle elle est contrainte pour son propre bien a fait des ravages sur sa logique. Sa façon différente de voir les choses est souvent utile dans leurs enquêtes, mais il prend une note mentale de ne plus lui laisser l’opportunité de la laisser tourner en roue-libre comme elle a dû le faire dans cette chambre d’hôpital, si ça l’amène à de telles conclusions.

— Il était pas censé être bon en milieu urbain. Personne n’aurait pu prévoir qu’il allait utiliser les égouts, il la défend, sans avoir perdu une once de son outrage, bien au contraire.

Sam a critiqué le défaut de cette information suffisamment haut et fort, à la fois auprès du Marshall Greenmoon et de leur Capitaine, lorsqu’ils les avaient tous les deux rejoints dans la salle d’attente des urgences. Bien qu’elle lui ait vertement reproché son ton, leur cheffe lui avait tout de même fait grâce de sa colère. Mais comment est-ce que la Police Montée aurait pu soupçonner quoi que ce soit, puisque le fugitif ne s’était jamais trouvé en ville de toute sa carrière criminelle ? Sans doute avait-il acquis ses compétences urbaines bien avant de devenir trappeur, s’exiler en forêt, puis devenir fou suite à sa blessure à la tête.

— J’aurais quand même dû être plus attentive, ne lâche pas Fred, pas rendue moins têtue par l’alitement.

Randers croise les bras, fâché. Elle a toujours été pénible, pinailleuse, susceptible, sarcastique, railleuse, tout ce qu’on veut de pas toujours facile à supporter. Ce n’est pas quelqu’un dont il rechercherait la compagnie s’ils n’étaient pas collègues et que sa solidarité envers ses pairs ne s’étendait pas à elle. Et il pense que c’est réciproque, et ne s’en formalise pas. Mais là, elle s’engage sur un terrain sur lequel il refuse de la laisser avoir gain de cause. Elle peut descendre qui elle veut en flèche, ça la regarde surtout elle et cette personne, mais il ne peut pas la laisser se dénigrer elle-même. Particulièrement quand ce n’est pas mérité. Elle lui rappelle Sam dans ses phases descendantes, et ça n’est pas pour lui plaire. Mais bon, la maître-chien a l’avantage d’avoir des phases montantes, lui…

— Tu sais combien de temps il faut à la plupart des officiers pour ne pas raccrocher trop tôt ? il demande alors à la plus si bleue que ça, semblant sauter du coq à l’âne.

— Huh ? elle éructe, puisqu’elle ne le suit évidemment pas.

— À la radio. Je n’ai jamais rencontré un seul uniforme qui mette moins de trois mois à ne pas relâcher la pression sur son badge trop tôt en conversation, il élabore son idée, supportée par une expérience qu’elle ne peut pas lui refuser, avec le nombre de fois où elle l’a traité de vieux sous une forme ou une autre.

— Sérieusement ? C’est ça, mon accomplissement ? D’avoir gardé la main suffisamment longtemps sur mon badge pour que vous entendiez que j’étais pas seule ? elle proteste lorsqu’elle comprend où il veut en venir.

Donc, quoi, elle est supposée se sentir moins cloche parce qu’elle a joliment servi d’appât ? Ils auraient probablement intercepté le type même sans savoir qu’il l’avait laissée pour morte. Voire qu’il l’avait tuée. Peut-être même mangée… Sauf s’il était retourné dans les égouts après lui avoir fait son sort. Mais quoi qu’il en soit, elle n’a rien fait de spécial pour l’en faire sortir.

— Ouais. Parce que la communication, dans un effort d’équipe, c’est crucial. Et t’en as tiré le meilleur parti, Patrick tient ferme dans son argument pour son mérite.

— Par erreur !

— Ou par instinct.

— J’ai pas besoin de ta pitié, elle met un terme à leur joute stérile, puisque ni lui ni elle ne va changer d’avis.

Elle se détourne de lui, boudeuse, ce qui le fait lancer ses mains au ciel. Elle est insupportable ! Pas étonnant qu’elle ait choisi de quitter son ancien département malgré sa prolificité évidente dans le domaine.

— J’essaye de te dire que tu fais bien ton boulot, merde à la fin ! il grogne, faisant volte-face à son tour.

C’est définitif : elle est pire que Sam. Il pourrait juste la laisser seule à son sort ici. Il bosse de nouveau avec le maître-chien, depuis sa convalescence. Leur équipe fonctionne comme sur des roulettes, rodée par l’habitude. Ils savent que c’est temporaire, mais il pourrait en profiter pleinement au lieu de venir au chevet de sa plus récente partenaire. Qu’est-ce qu’il en retire, franchement ? Il ne fait pas ça pour recevoir quelque gratitude que ce soit, mais quand même, ça ne ferait pas de mal. Disons que l’absence d’ingratitude serait un bon début.

Bien qu’elle reste convaincue qu’il y a beaucoup de pitié dans la démarche de Randers de lui rendre visite, sa répartie fait se rendre compte à Fred qu’elle a été un peu dure de le lui lancer à la figure de cette façon. Sam et lui sont des gros durs, qui ne lui doivent rien. Et pourtant, ils ont tous les deux couru à son secours. Ça relevait de leur devoir, mais ils en ont quand même fait un peu plus en restant à l’hôpital jusqu’à ce qu’elle reprenne conscience, et en lui rendant visite par la suite. Le maître-chien ne passe pas tous les jours, mais Patrick si. Et rien ne l’y oblige. Elle voit même bien qu’il est mal à l’aise, aux longs silences qu’ils échangent parfois.

— T’es juste jaloux parce que ma cicatrice sera mieux que la tienne, la jeune inspectrice reprend donc après un long moment, d’un ton radouci même si toujours un peu boudeur.

Randers se retourne lentement à nouveau vers elle. Il a du mal à savoir si elle est sérieuse ou non. Elle n’est pas très douée pour les plaisanteries. Mais là, elle ne peut pas être sérieuse. Déjà parce qu’il ne la pensait pas voir ce genre de marques comme des trophées, et ensuite parce qu’elle ne peut pas être aussi prétentieuse.

— Écoute, petite, si tu crois que celle-ci est ma meilleure, tu te fourres le doigt dans l’œil. Et la décence m’interdit de te montrer la gagnante, mais sache que tu peux pas rivaliser, aussi cool ta première soit-elle. Connais ta place, il rétorque, désignant son épaule gauche lorsqu’il parle de la cicatrice à laquelle elle a fait allusion.

Pour lui, chaque trace de blessure passée sur son corps est un badge d’honneur. Même celles reçues avant d’entrer dans les Forces de l’Ordre. Même celles reçues hors de l’exercice de ses fonctions. Elles le définissent et le résument, autant de preuves qu’il existe et est en vie. Il comprend que tout le monde ne voie pas les choses de cette manière, mais en échange, il s’attend à ce que les autres comprennent que c’est son cas. En conséquence, quand on manque de respect à ses cicatrices, on lui manque de respect à lui. Aussi pénible Fred soit-elle, ses irrespects avaient toujours été tolérables. Heureusement qu’elle se marre, preuve qu’elle plaisante. Mais quand même… Quelle insolente !

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