3x04 - Double négation (17/18) - Patte d’oie

En rentrant de sa déjà longue journée à l’hôpital, Markus a filé droit vers sa chambre pour approfondir un sujet qui a attisé sa curiosité. Depuis le réveil de Rob, il a l’impression d’avoir gagné en concentration. Pourtant, son ami l’avait déjà laissé un peu tranquille, suite à leur cœur à cœur le jour où il avait sciemment laissé son oreillette derrière lui. Peut-être qu’il a été libéré d’un poids avec la résolution de cette situation problématique. Ou peut-être que c’est la courbe d’investissement normal d’un interne en médecine. Quoi qu’il en soit, il engloutit les connaissances aussi bien pratiques que théoriques comme jamais auparavant.

Au sujet de son meilleur ami, de prime abord, il avait été un peu surpris du peu de bruit qu’avait fait son réveil comparé à l’accident qui l’a plongé dans le coma en premier lieu. Lui-même avait dû recevoir plus de regards curieux et de questions que le principal concerné. Et encore, seuls quelques étudiants avec qui ils ont partagé un amphithéâtre l’année dernière ont été suffisamment téméraires pour oser soit demander des nouvelles soit, le plus souvent, simplement communiquer leur soulagement. Certains ne semblent même pas avoir assez bonne mémoire pour se souvenir de cette situation. Ça l’a rendu un peu triste pour son camarade, avant qu’il ne se souvienne que ça les arrange que personne ne vienne mettre son nez dans leurs affaires. Et surtout, de tels comportements sont tout à fait humains, quand on y pense. On apporte son soutien dans les moments difficiles, et on laisse les gens profiter des bons moments, non ?

Alors que Markus est toujours penché sur des études des étranges et difficilement prévisibles séquelles de traumatismes bien particuliers, Rob passe justement la tête par l’ouverture de la porte. Il observe son ami à son bureau un moment, se demandant s’il va le repérer. Il est tellement absorbé par sa lecture qu’il ne remarque rien. Et pourtant, on ne peut plus dire qu’il apparaît de nulle part et sans bruit, maintenant…

— On brûle la chandelle par les deux bouts, à ce que je vois, il finit par interpeler son meilleur pote, se retenant difficilement de sourire trop largement.

Markus sursaute à l’appel, mais se remet rapidement, lui rendant son expression.

— Rob ! Hey ! Qu’est-ce que tu fais ici à cette heure-ci ? il s’exclame tout de même.

— J’ai passé presque toute ma journée ici, en fait, précise l’interroger, pour excuser l’horaire qui commence en effet à être tardif.

Comme il l’a expliqué à Aleksander en fin de matinée, il lui est désormais plus difficile de se plonger trop profondément dans les méandres de la Toile sans attirer l’attention. Pas l’attention en ligne, mais l’attention des gens physiquement autour de lui. Il a bien cherché des endroits pour s’isoler, mais ça n’a fait qu’augmenter l’inquiétude de ses parents. Ici aujourd’hui, il a pu s’enfoncer presque aussi loin qu’avant dans son environnement secondaire, pour la première fois depuis son retour à lui. Et ça lui a fait du bien. Pas parce que l’environnement lui manque, mais parce que s’il a la moindre chance de réussir à le concilier avec le monde réel, il va lui falloir le pratiquer.

— Ah bon ? s’étonne Mark, notamment parce que cette révélation signifie qu’il n’a pas remarqué sa présence lorsqu’il est rentré, et il s’en veut donc un peu.

Mais il est vrai qu’il n’a pas cherché qui que ce soit d’autre non plus. Ni sa sœur, ni son père, ni son frère. Il a simplement présumé qu’ils étaient tous là, et que même s’ils ne l’étaient pas, ils étaient en sécurité et sous bonne garde. L’idée qu’ils aient chacun leur routine, qu’ils ne ressentent plus le besoin d’aller sans cesse s’assurer que tout va bien pour les uns et les autres, est pour lui un développement positif.

— Ouais, j’ai… J’avais à discuter avec ton père, Rob l’absout de toute culpabilité, puisqu’il s’est fait discret dans un coin.

Si Markus était passé devant lui, il pense qu’il l’aurait encore moins remarqué qu’il ne l’a lui-même remarqué à l’instant. Pour de petites choses en ligne, pas de souci, c’est à peu près comme fouiller dans sa mémoire. Dès que ça devient plus complexe, il entre en revanche comme dans une transe, et en ressort un peu engourdi. Il a bon espoir de petit à petit parvenir à mieux gérer la parallélisation de ses perceptions, mais ça n’est pas pour tout de suite.

— Quelque chose ne va pas ? s’alarme immédiatement son camarade à cette information, se levant de son siège.

L’identité entre sa réaction et celle de son père quelques heures plus tôt fait lever les yeux au ciel à Robert. Cette famille est d’une prévenance remarquable.

— Ce serait bien si ce n’était pas la première chose à laquelle tout le monde pense, il corrige implicitement.

— Donc tout va bien ? préfère tout de même vérifier Markus.

— Oui, tout va bien, confirme l’ancien comateux en articulant presque exagérément.

— Cool. C’est bien. Mais alors, pourquoi tu voulais voir mon père ? répond Mark, soulagé mais non moins perplexe.

Il est conscient que Robert est beaucoup plus familier de son paternel qu’il ne l’était avant son accident. Et inversement, son père en sait beaucoup plus sur son meilleur ami qu’avant. Il ne s’en plaint pas, puisque ça a contribué à réveiller celui d’eux deux qui en avait besoin. Certes, c’est étrange, cette rencontre de deux de ses mondes, qui ne faisaient qu’être adjacents auparavant, mais il n’y voit pas d’inconvénient. Caesar a vécu la même chose avec Jack, et le blondinet est bien plus invasif. Néanmoins, la question s’impose toujours, comme un besoin de faire sens de l’Univers.

— J’avais deux trois idées à lui soumettre, Rob reste évasif, baissant les yeux vers ses pieds et sa canne, très mauvais menteur ou même seulement cachottier.

— Quel genre d’idées ? insiste Markus malgré lui.

— Marko… Je ne vais pas revenir à la fac, lui apprend alors son ami.

Il n’avait pas spécialement prévu de faire cette annonce aujourd’hui, mais puisque ça vient sur le tapis, pourquoi attendre. Il n’a pas peur de son meilleur pote, et il ne voudrait pas qu’il se l’imagine. Ce dont il serait tout à fait capable, si la révélation tombait alors qu’il posait directement la question de la date de sa reprise des cours. Comme ça, au moins, il prend les devants.

— Quoi !? l’étudiant tombe évidemment des nues.

— Tu avais l’impression de tricher en m’ayant à l’oreille, comment tu crois que je vais me sentir ? lui propose Bob comme justification à laquelle il sait qu’il ne pourra que compatir.

Avoir accès aux manuels en permanence, avec une fiabilité supérieure à celle de sa simple mémoire, n’est pas exactement un problème pour lui ; il sait qu’il pourrait s’abstenir de les consulter. Et le ferait, par acquit de conscience, pour se préparer à un cas où il ne pourrait pas établir de connexion. Mais il n’a pas oublié l’inconfort de son camarade à l’aide qu’il lui apportait. Il ne peut pas écarter l’éventualité de se retrouver dans des cas similaires. Sur le principe, si ça peut lui permettre d’être d’une plus grande aide à ses patients, ou en tous cas plus efficace, ça pourrait être défendu comme une bonne chose, mais il voit tout de même ça comme une pente glissante. Il y a d’excellentes raisons derrière la régulation de l’intelligence artificielle, des cas concrets que mêmes les détracteurs de la technologie, au moment de sa première montée en puissance, n’avaient pas considérés comme réalistes. Aujourd’hui, plus personne ne peut dire qu’il ne connaît pas les risques. L’analyse humaine va au-delà des statistiques, et lorsqu’elle y est réduite, c’est le début des ennuis.

— C’est pas la même chose ! proteste pourtant Markus, plus émotionnel que rationnel.

Devenir médecin, c’est ce pour quoi il se sont tant battus depuis qu’ils se connaissent ou presque ! C’est ce qu’ils ont décidé adolescents. C’est la raison de toutes leurs révisions depuis cinq ans. Et c’est grâce à ce projet qu’il a convaincu son ami de persévérer dans sa recherche d’un moyen de sortir de son coma. Comment peut-il abandonner maintenant ? Encore ?

— Il n’y a pas que ça. J’ai une nouvelle perspective et… j’aimerais bien voir où elle mène. Et je ne pourrai pas faire ça à la fac, Rob lui offre comme autres arguments.

Il s’attendait à de la surprise. Il ne prend pas la réaction de Markus pour une absence de soutien. La dernière fois qu’ils se sont opposés, il ne se sentait pas écouté. Aujourd’hui, il ouvre le dialogue, et tout va mieux se passer. La situation est moins drastique, et le compromis moins important. Il ne peut pas tenir rigueur à Markus de sa déception, mais il le connaît aussi suffisamment pour savoir qu’il fera sa paix avec ce développement. Il lui faudra juste un petit temps d’adaptation, somme toute légitime.

— Donc tu ne vas pas décrocher de diplôme ? le jeune homme reste encore incrédule pour le moment.

— Je n’en aurais pas besoin si je bosse avec ton père. Peut-être plus tard ? lui propose Bobby, sur une note positive.

Cette dernière phrase rassure un peu son interlocuteur. Rien qu’un peu. Ils allaient de toute manière être décalés dans leurs études, puisque Rob a, officiellement, raté un semestre de cours. Il peut donc lui faire don de quelques années de plus. Tant qu’il ne laisse pas complètement tomber son ambition initiale, qui lui allait si bien, qui collait tellement à son caractère, sa nature, qui il est. Qui colle toujours, d’ailleurs. On peut changer d’idée, trouver mieux, mais on ne peut pas changer qui on est. Quoi qu’il choisisse, il faut qu’il reste fidèle à lui-même.

— Qu’est-ce que tu vas dire à tes parents ? il demande, pas pour le dissuader, juste pour parcourir avec lui les tenants et aboutissants de sa décision.

— Que j’entre en apprentissage. Quelque chose comme ça. Honnêtement, ils s’en fichent un peu. Ils ont bien cru avoir perdu leur fils unique ; je pourrais leur dire que je compte me lancer dans l’élevage de licornes qu’ils seraient heureux pour moi, Rob reste vague, puisqu’il n’en est pas encore arrivé là dans la finition de son nouveau projet.

— Vu la direction que nos affaires prennent, ce n’est même pas une éventualité si irréaliste que ça, en plus, pouffe Markus, d’un rire nerveux.

Rob, lui, éclate d’un rire franc. Fraîchement réveillé d’un coma qui n’en était pas vraiment un, son esprit à tout jamais partagé entre biologique et numérique, il pourrait être le truc le plus fou autour d’eux. Et pourtant ! Des extraterrestres, dont un tueur en série plus ou moins ramené d’entre les morts. Un autre résultat d’expérimentation aux symptômes à peu près aussi fantasque que lui et sa compagne d’infortune. Un ado tatoué et surdoué en face à face avec les sept individus les plus influents du demi-continent, pour leur construire un refuge, envers et contre tout, y compris des entités mystérieuses avec des androïdes assassins à leur disposition. Un trio d’agents secrets capables d’en découdre avec ces robots pourtant féroces. Un couple de pirates informatiques qui n’existent essentiellement pas. Un scientifique fou avec un tatouage au niveau cellulaire et un implant explosif dans la nuque. Ils pourraient tous être submergés, et pourtant, est-ce qu’ils ne sont pas en train de traverser le genre d’aventure dont beaucoup de monde ne fait jamais que rêver ? Pour toutes les difficultés, tout autour d’eux est extrêmement cool, quand même.

— Bon, à la base, je montais quand même pour te dire que le dîner est servi. Ton père m’a invité à rester, il arrive enfin à prononcer, une fois son hilarité passée.

Markus l’a accompagné dans son fou-rire, quoique plus doucement, plus content de le voir et l’entendre qu’il n’en comprenait vraiment l’origine. Sa blague n’était pas si drôle ; il y a forcément eu un enchaînement d’idées dans la tête de son meilleur ami. Mais il ne va pas lui poser la question, car ça gâcherait le moment. Bien qu’il vienne de lui annoncer que rien ne sera sans doute jamais comme ils l’avaient prévu, à un degré encore plus fort qu’ils n’avaient déjà déraillé de leur chemin anticipé, Mark ne pense pas que tout soit perdu. L’essentiel est encore à portée de main. Ils auront encore ces moments de franche amitié, ils ne vont pas s’éloigner l’un de l’autre pour autant. Et est-ce que ce n’est pas ce qui compte le plus, dans leurs plans, finalement ?

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