3x04 - Double Négation (15/18) - Précautions d’emploi
Chuck n’est pas repassé à Chicago suite à l’exposé de Jack au conseil oligarchique Nord-Américain. Il y a plusieurs raisons à cela. La première, c’est qu’il a toute confiance en le feu d’artifices pour s’occuper des préparatifs de son projet là-bas. Lui, préfère surveiller la Capitale. Rester à l’écoute des réactions des dirigeants après leur signature du contrat préliminaire, une fois les portes closes, puis une fois seuls, ne semblait pas une mauvaise idée. Jusqu’ici, rien à signaler, mais ce sont des individus discrets, même pour quelqu’un comme lui. Il garde donc une oreille à terre, en quelque sorte.
La deuxième raison pour laquelle il n’a toujours pas remis les pieds vers l’Ouest depuis tant de mois, c’est que se rendre à proximité de son ancien Soigneur l’emplit de culpabilité. Une culpabilité méritée, mais non moins inconfortable. Il se sait capable de résister à l’envie lancinante de lui rendre la part de lui qu’il lui a prise, mais à quel prix ? Comme Strauss était hanté par le hurlement de Maena lors de son enlèvement, Chuck revoit en boucle les derniers instants de Kayle avant sa neutralisation, puis ses premiers instants à son retour. L’une comme l’autre des scènes le torture à petit feu.
La troisième et moindre raison de son séjour prolongé dans le District de Columbia, ce sont les autres devoirs qu’il y remplit habituellement. Il les a un peu délaissés, depuis le déraillement du plus jeune membre de son trio. Cependant, il y a toujours d’autres Homiens présents sur le territoire du demi-continent, à parfois garder à l’œil. Et aussi d’autres activités suspectées de relever de l’un des leurs voire plusieurs à investiguer. Kayle était un cas extrême, mais nul Homien n’est à l’abri d’une incartade remarquable dans le mauvais sens du terme. Il est placé ici comme point central de circulation des informations sur ces sujets.
Le grand blond filiforme est ainsi en pleine écoute longue distance lorsqu’un moyen de communication beaucoup moins conventionnel se met à sonner. Moins conventionnel pour lui, en tous cas. Rompant poliment même si silencieusement le contact avec ses précédents interlocuteurs, Chuck décroche le visiophone. Un sourire mystérieux apparaît sur ses lèvres lorsqu’il reconnaît celui qui l’appelle :
— Caesar Quanto. Quelle surprise. Comment as-tu eu ce numéro ? il s’étonne avec amusement de ce développement inattendu.
Caesar est sans doute le moins investi de sa famille dans toute cette histoire. Il n’était pas présent lorsqu’elle a réellement commencé pour le reste de son clan. Il est la raison pour laquelle Jack s’est penché sur le problème du traitement des sujets d’expérimentation illégale en premier lieu, mais il ne semble pas vouloir se mêler de ses affaires. Et paradoxalement, alors que c’est sur lui que le plus d’informations ont été déversées en un court laps de temps, il est le moins surpris ou curieux aux sujets des invraisemblances qu’ils gardent tous secret. C’est un individu intéressant, mais cela n’empêche que le Diplomate de l’Espace ne s’attendait pas à recevoir son appel, encore moins que celui de quelqu’un d’autre.
— Ben me l’a transmis. Désolé de te déranger. Je savais pas trop vers qui d’autre me tourner, s’excuse le grand adolescent.
Il ne s’attendait pas non plus à effectuer cet appel. Il n’a presque pas fréquenté Chuck. Il l’a vu à l’hôpital, le jour du faux sauvetage de Mae. Il était parmi les intervenants qui avaient accompagné son oncle. Il avait presque compris qu’il faisait partie des visiteurs venus d’ailleurs avant même qu’on ne le lui précise. Il avait ensuite dû le recroiser quelques fois à la maison, aux détours des divers arrangements pour Kayle.
— Tu ne me déranges pas. Je devine que ta question est importante. Et spécifique… lui accorde gentiment le grand blond, abordable.
— Quelle est la longueur de bras des ambassadeurs, d’après ton expérience ? l’interroge alors Caesar.
— C’est curieusement spécifique, en effet ! remarque Chuck dans un éclat de rire.
— Est-ce que tu y as une réponse tout aussi spécifique ? tente le jeune étudiant, plein d’espoir.
— Qu’est-ce qui t’inquiète ? l’extraterrestre lui demande des précisions au lieu de lui répondre directement.
— Les parents de Jack. Sa mère m’a… convoqué, aujourd’hui. Elle se fait du mouron pour son fils. J’ai peur qu’elle se retrouve mêlée à tout ça, ou pire, qu’elle nous mette des bâtons dans les roues, il explique alors ce qui l’a amené à se tourner vers son interlocuteur actuel.
Malgré ses proclamations de ne pas insister si son fils s’y oppose, il doute que Mrs. Nimbleton s’arrête là dans son enquête sur ses agissements. Il est à peu près sûr qu’elle l’a fait venir aujourd’hui parce que son mari n’était pas là, et que c’était une décision commune du couple pour ne pas l’intimider. Elle est peut-être même sciemment revenue seule en ville. Ces gens sont naturellement enclins à dénicher les points de pressions des gens. Il ne pense pas qu’ils en abusent, mais il ne doute pas non plus qu’ils en seraient capables s’ils en ressentaient le besoin.
— Les Ambassadeurs sont des négociateurs, pas des législateurs. Même si elle avait connaissance de ce qui est en train d’être formalisé et s’y opposait, Virginia n’aurait pas son mot à dire, Chuck répond enfin à la question initiale du jeune homme, maintenant qu’il en a le contexte.
— Pas directement, se permet d’ajouter Caesar, grimaçant.
— Même indirectement. La perte d’impartialité implique la destitution, pour un Ambassadeur, ne serait-ce que temporaire. S’ils se sentent influencés ou sont suspectés de chercher à influencer quelqu’un d’autre du gouvernement, alors ils sont relevés de leurs fonctions. Quand ils ne se retirent pas d’eux-mêmes, bien sûr, lui oppose le grand blond, plutôt serein face à la menace perçue par son jeune interlocuteur.
— En attendant, le mal serait fait, Caesar persiste sur son inconfort.
— Si je peux me permettre, je vois difficilement comment un mère inquiète pourrait aller à l’encontre des projets de son enfant, propose Chuck avec sagesse.
Ce ne sont pas les mauvais exemples maternels qui lui manquent, mais d’après son expérience, une mère indigne ne se soucie pas du sort de sa progéniture. Et si c’était pour sa propre réputation ou carrière que Virginia craignait, alors elle n’aurait pas cherché à comprendre, et aurait simplement agi.
De son côté, le grand adolescent hésite à accepter cette logique. Il dodeline de la tête, sur l’écran posé sur le bureau.
— Il ne doit pas y avoir beaucoup de familles comme les Nimbleton, il marmonne dans sa barbe inexistante.
— Très bien. Autre argument : je les ai rencontrés et ai entendu parler d’eux à de maintes reprises tout au long de leur parcours professionnel ; même si l’idée ne venait pas de leur propre fils, je pense qu’ils la soutiendraient, l’alien blond change d’approche.
Cette remarque laisse Caes songeur un peu plus longtemps que la précédente. Il n’avait pas pensé au fait que leurs opinions politiques pourraient au contraire jouer en leur faveur, même s’ils venaient à apprendre ce qu’ils sont en train de faire.
— Et tu penses aussi qu’ils ne pourraient pas faire échouer quoi que ce soit juste en creusant ? il envisage une dernière éventualité néfaste en provenance du couple d’ambassadeurs.
— Ils sont trop fins pour ça, son interlocuteur reste sur son opinion.
— Alors… pourquoi je m’inquiète ? Caesar s’agace tout seul, prenant son visage dans ses mains.
Le revers de la médaille d’avoir confirmation que nos anxiétés ne sont pas infondées, c’est que ça ne rend pas plus facile la détermination du fondement en question. Pour tout le soulagement apporté par son diagnostic, il a parfois l’impression que le problème n’a fait qu’être déplacé, et non résolu.
— Sans doute parce que la situation familiale déjà précaire de ton meilleur ami est d’autant plus fragilisée. Ce n’est pas pour son entreprise que tu te fais du souci, c’est pour lui, répond platement Chuck à la question qui se voulait pourtant plutôt rhétorique.
Caesar ressort de derrière ses mains. Il fixe le vide encore un moment avant de reprendre.
— Je… n’y avais pas pensé sous cet angle, il admet sans honte.
Comment s’imaginer qu’il s’inquièterait de quelque chose d’aussi trivial, parmi tous les évènements critiques qui se déroulent autour de lui ? Il n’a pas cessé ses exercices d’observation, tels qu’ils lui avaient été assignés pour la première fois à l’Institut, juste avant son diagnostic, mais les conclusions anodines sur lesquelles il tombe concernent rarement ses proches.
— Ça viendra. J’aimerais beaucoup voir un esprit comme le tien à mon âge, l’encourage gentiment le géant blond par écran interposé, un sourire bienveillant aux lèvres.
— Par curiosité, vous en avez rencontré beaucoup, des comme moi ? se permet de lui demander celui qui l’appelle.
— Aussi cliché cela puisse-t-il sonner, je n’ai jamais rencontré deux humains identiques. J’ai cependant été amené à croiser des hyper intuitifs avant toi, oui, Chuck répond en détails, le rassurant à la fois sur l’unicité de son parcours et un peu paradoxalement sa normalité.
— Et ça s’est passé comment, pour eux ? s’enquiert Caesar.
Il ne bénéficiera sans doute jamais d’un recul plus grand que celui de cet individu. Il y a eu d’autres Homiens avant lui, mais de ce qu’il en comprend, aucun n’est accessible aujourd’hui et ne le sera sans doute jamais à nouveau, pour ceux qui l’auraient déjà été un jour. Bien sûr, il y a les cas d’études dans les livres, mais un témoignage de première main semble intéressant tout de même.
— Une confrontation aussi violente à cette condition que la tienne, je n’en ai jamais vue. Surtout pas aussi jeune. Ce que je peux te dire, en revanche, c’est que toutes ces personnes étaient suspicieuses de nous. Et j’en profite d’ailleurs pour te présenter nos excuses pour avoir aggravé ton angoisse, l’Ambassadeur de l’Espace tire parti de l’occasion pour faire amende honorable quant au rôle que la présence des siens a pu jouer sur la stabilité mentale du jeune homme.
— C’est pas vraiment vous qui m’avez traumatisé, le pardonne Caesar sans même sourciller, voire avec une ombre d’amusement dans son regard.
La bizarrerie de Strauss, Ben, et Andy n’a pas fait partie des éléments déclencheurs de sa crise de panique intense. Elle n’y a aucunement participé. C’était le fait que chaque membre de sa famille ou presque lui cache quelque chose d’important, qui l’a amené à saturation. Avant que Mae ne découvre leur origine, ça ne l’avait pas perturbé qu’ils le gardent. Les gens ont droit à leur jardin secret, c’est plus lorsque quelqu’un qui est supposé vous inclure dans le sien arrête de le faire, que les préoccupations commencent.
Chuck sourit une fois de plus, à la clémence du jeune homme cette fois. Il espère sincèrement avoir l’opportunité de coopérer plus avec lui à l’avenir, d’ici à son inévitable mort. Puis, il lève le menton vers la porte de son bureau.
— C’est agréable à entendre, mais j’ai bien peur de devoir te laisser ; quelqu’un va entrer, le grand blond prend congé.
— D’accord. Merci, Chuck. Et bonne soirée, le salue l’étudiant avec la reconnaissance qui lui est due.
— Bonne soirée, Caesar.
Après avoir mis de côté l’application d’appel vidéo, le grand ado se renfonce dans son siège de bureau, pensif. Si Virginia et Crawford Nimbleton ne sont réellement pas un problème, voire pourraient même un jour se révéler de puissants alliés, tant mieux. Ça ne clarifie cependant pas la marche à suivre vis-à-vis d’eux. Comment Jack réagirait-il à l’inclusion de ses parents dans son entreprise ? Inversement, bien que ça ait été une décision stratégiquement efficace, apprendre qu’il a jeté le doute raisonnable sur la façon dont ils l’ont conçu pourrait envenimer une relation déjà tendue. Serait-ce préférable à la tension que va inévitablement générer l’anxiété d’être tenus dans l’obscurité ? Caesar n’est pas supposé intervenir dans toute cette histoire. Il aimerait rester sur sa position de muse aveugle. Mais est-ce encore une possibilité ?
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