3x04 - Double négation (14/18) - Point de contrôle
Sing Sing à ses côtés, Sam franchit une arche de fer forgé, puis une courte allée de gravillons, jusqu’à atteindre le seuil d’une assez grande maison, avec un appentis. Voilà longtemps qu’il ne s’est pas trouvé ici. Il pourrait dire qu’il a eu d’autres préoccupations, ces derniers mois voire cette dernière année, mais la vérité, c’est que veiller sur Nelson ne lui demande plus aucune visite à domicile depuis longtemps. Il le croise suffisamment chez son frère pour savoir qu’il ne s’est pas tout à coup mis à filer un mauvais coton. Et puis, même si c’était le cas, sa nièce lui tomberait sans doute sur le coin de la tête bien avant qu’il ait le temps de se retourner. L’adolescent est doublement sous bonne garde.
Néanmoins, lorsqu’un confrère lui demande de faire jouer son rôle de garant légal pour le bien de son enquête, le maître-chien n’a pas le choix. Être surveillé est la contrepartie d’être sous la protection d’un officier assigné. Dans beaucoup de cas, malheureusement, cette surveillance se justifie à terme par une mauvaise tournure de l’enfant sous tutelle. Dans celui de Nelson, ça a pourtant toujours été une précaution vis-à-vis du retour potentiel de sa mère, son beau-père, ou ses beaux-frères. Il n’a jamais eu besoin d’être remis sur le droit chemin. L’interroger, même indirectement, ne va donc pas être facile.
Sam frappe à la porte, et attend qu’on vienne lui ouvrir. Un homme blond d’environ dix centimètres de moins que lui apparaît sous peu. En découvrant son visiteur, il le dévisage avec une surprise non dissimulée.
— Sam ! On ne t’attendait pas, il l’accueille tout de même cordialement.
— Donovan. Bonjour. Je sais. Je m’excuse, mais venir sans s’annoncer fait partie du job, il justifie son impolitesse par la réglementation, bien que ça lui écorche un peu la bouche.
Il ne rechigne pas à se pointer chez des amis sans prévenir. La preuve, s’il en faut une, par la façon dont il s’est retrouvé devant chez Iz lorsqu’il cherchait à lui présenter ses excuses pour son comportement de mufle. Mais là, ce n’est pas exactement une bonne surprise qu’il réserve à ce foyer.
— Ça fait un paquet d’années que tu n’es pas venu sans t’annoncer, lui rappelle le joueur de baseball, sans agressivité, juste une certaine tristesse.
Il a toute confiance en son fils. Même lorsqu’elles étaient encore régulières, peu après l’officialisation de l’adoption, les visites de Sam ne l’ont jamais inquiété. Au contraire, elles avaient plutôt eu tendance à le rassurer, comme autant de promesses que son enfant ne serait jamais seul face à l’adversité, même si lui devait faillir dans son rôle de parent. Qu’elles deviennent plus espacées avec le temps ne l’avait pas gêné non plus. Il l’avait plutôt ressenti comme une prise de confiance en ses capacités d’encadrant, tout en sachant que le filet de sécurité restait en place au besoin. Sam a toujours été un protecteur, jamais un geôlier. Néanmoins, la présence d’un protecteur implique aussi un danger potentiel.
— Don ? Qui est là ? intervient une autre voix, juste avant que son propriétaire n’apparaisse.
Sans doute le deuxième homme de la maison a-t-il été alerté par le temps d’ouverture de la porte d’entrée. Aussi grand que son mari, mais aux teintes bien plus foncées dans l’ensemble, le second père de Nelson a la même réaction que son partenaire en découvrant Sam.
— Bonjour, Enzo, le salue l’inspecteur, toujours sur le seuil.
L’expression du Latino-Américain ne tarde pas à rejoindre celle du Caucasien dans la résignation. Ils savaient ce à quoi ils s’exposaient en adoptant un enfant plus âgé qu’un nouveau-né. Ils connaissent très bien le passé de leur fils avant de les rencontrer. Ils ont par ailleurs toute confiance aussi bien en l’adolescent qu’en son surveillant. Alors ils laissent venir, aussi inconfortable ça puisse être.
— Je t’en prie, entre, l’invite le procureur, une main sur l’épaule de son conjoint, le sentant tendu.
Le couple s’écarte de son passage, prenant garde à ne pas fermer la porte au nez de son chien non plus, puis referment derrière eux.
— Qu’est-ce qui se passe ? interroge Don, plus nerveux que son époux.
— Rien ! C’est un contrôle de routine, c’est tout, il tente de les rassurer.
Sing approche ta truffe de la cuisse de Donovan, sensible à son agitation intérieure. Le sportif décroise les bras pour lui accorder une caresse, mais peine à lui sourire convenablement.
— Il n’a rien fait de mal. Tu le connais, il défend son fils avant même qu’il ait été accusé de quoi que ce soit.
— Oui, je le connais. Et je suis convaincu de la même chose que vous ! Mais, il se peut qu’il ait sans le savoir des informations sur quelqu’un d’un peu moins réglo, ou même seulement en danger. C’est tout ce que je suis ici pour vérifier, rien de plus, continue Sam dans ses tentatives d’apaisement.
Les deux parents le considèrent encore un instant, Donovan plus longtemps que Lorenzo. Le second scrute ensuite la réaction du premier, comme si le couver du regard pouvait suffire à le faire entendre raison. Ça n’a jamais vraiment fonctionné, d’aussi loin qu’ils se connaissent, mais c’est plus fort que lui.
— Nels ! Sam est là, le père blond appelle enfin son fils, satisfait des intentions de l’inspecteur.
Bientôt, Nelson dévale les escaliers en provenance de sa chambre, où il était occupé à réviser, après un après-midi de cours moins long que les autres.
— Hey, Sam. Qu’est-ce qui se passe ? il se méfie de suite en découvrant l’oncle de sa meilleure amie, même alors que sa présence lui a été annoncée juste avant.
— Rien de grave, bonhomme. On peut s’asseoir pour discuter ? le maître-chien propose d’un ton tranquille, espérant sa légèreté contagieuse.
Il ne s’apprête pas à aborder des sujets faciles, mais cette famille n’a rien à craindre pour autant. Nelson échange un regard avec ses pères, qui acquiescent silencieusement du chef.
— Er… D’accord, l’ado obtempère alors docilement.
Les parents emboîtent le pas à leur fils au salon, où l’inspecteur et son chien les suivent. Chaque humain prend place dans un fauteuil, les habitants de la maison en face de leur invité, lui-même dos à la fenêtre principale de la pièce. Sing Sing s’assoit en bout de table basse, comme un arbitre dans une partie d’échec.
— Est-ce que le nom Ferror te dit quelque chose ? commence Sam sans plus de cérémonie.
L’adolescent reconnaît sans peine le nom de famille de sa nouvelle camarade, et s’inquiète bien évidemment de le voir mentionner par l’inspecteur :
— C’est le nom d’une nouvelle élève au lycée. Elle a des ennuis ?
— Je ne sais pas, c’est pour ça que je suis là, le maître-chien reste transparent.
Aussi épineuse cette tâche soit-elle, il préfère tout de même être celui à l’effectuer plutôt que les Stups débarquent ici à sa place. Ça semble rajouter des interlocuteurs dans l’enquête, mais c’est tout de même préférable d’un point de vue humain.
— Elle m’a rien dit, déclare Nels en secouant la tête.
Comme il l’a dit à ses deux amies, Soledad est très perceptive. Elle engrange plus d’informations qu’elle n’en partage, en tous cas à ce stade de son intégration. Selon son expérience, les éléments les plus critiques ont cependant tendance à filtrer même sans qu’on ne déballe toute sa vie. Et en l’occurrence, il n’a rien remarqué.
— Est-ce qu’elle t’a dit pourquoi sa famille est venue à Chicago ? lui demande Sam.
— Er… Ouais. Je crois que c’était pour l’enterrement de son oncle, à la base, répond le lycéen après une seconde de réflexion.
C’était une question naturelle à poser de sa part, lorsqu’ils ont fait un petit tour de la ville ensemble. Il n’était pas à l’aise à juste faire le guide sans rien échanger avec la jeune fille. Il ne se souvient pas qu’elle ait hésité en lui offrant la réponse.
— Elle t’a dit pourquoi ils sont restés ensuite ? enchaîne le maître-chien en face de lui.
Il ne laisse rien paraître, mais jusqu’ici, l’adolescente semble avoir été honnête, ce qui est un bon présage. Tant qu’elle a offert à la vue de tous ce que la Police sait déjà, c’est toujours ça qu’elle ne cherche pas à cacher.
— Er… Pour mettre ses affaires en ordre, je crois, répond Nelson, transmettant très bien l’approximation qu’il avait lui-même reçue.
— C’est ce qu’elle a dit ? tique Sam à cette tournure de phrase.
— Je crois. Je suis pas sûr, panique son protégé.
Il jette un œil à chacun de ses pères de part et d’autre de lui. Enzo pose sa main sur son épaule, presque comme il l’a fait avec Don un peu plus tôt, quoique son bras ne passe pas derrière la nuque de son fils comme il l’a fait pour son époux. Les deux hommes n’interviennent pas, mais leur regard en dit long.
— Nels. Ce n’est pas un interrogatoire. Je n’accuse personne de quoi que ce soit. Ni toi, ni ton amie, d’accord ? l’inspecteur tente de les rassurer une fois de plus sur ses intentions.
— Alors c’est quoi, le sujet ? le lycéen tente de trancher dans le vif.
Il est conscient qu’il n’est pas encore adulte, aussi frustrant ce soit parfois. Mais pour son âge, il estime aussi avoir déjà traversé pas mal d’épreuves. Suffisamment pour mériter d’être pris au sérieux. S’il y a un réel problème, il aimerait qu’on lui fasse le respect de ne pas le lui cacher comme à un enfant.
— Est-ce qu’elle t’a dit comment son oncle est mort ?
Puisant dans toute la maigre diplomatie dont il est capable, Sam ne lui répond pas de front, pas seulement pour le ménager lui mais aussi pour s’épargner lui-même une annonce trop brutale.
— Non. Pourquoi elle aurait fait ça ? ne le suit pas Nels, toujours partagé entre l’inquiétude et la frustration.
— Il a été tué, en Décembre dernier, lâche le maître-chien, avec autant de sobriété que possible.
Non seulement c’est une information personnelle pour une amie de l’adolescent en face de lui, mais c’est également un évènement tragique.
— Tué ? laisse échapper Enzo.
— C’était un… homme dangereux. Les risques du métier. Je ne pense pas qu’entrer dans plus de détails soit judicieux ou seulement nécessaire, Sam reste évasif, mâchoire serrée.
En tant que procureur, Lorenzo est tout aussi familier des criminels que lui, même s’il les rencontre un peu plus tard dans leur carrière. Il a dû avoir accès au dossier Eugène, mais même s’il l’a étudié en détails, les victimes y sont rendues anonymes. Quant au dossier de Gustavo lui-même, il est clairement toujours ouvert, puisque sa mort, aussi suspicieuses en ont été les circonstances, n’a pas permis de prouver ses activités pour autant.
La dernière raison de ne pas s’avancer dans un récit précis de ce qui est arrivé au baron est l’identité de son meurtrier. Savoir que celui qui a enlevé sa meilleure amie est aussi celui qui a assassiné l’oncle de sa nouvelle connaissance aurait de quoi faire tourner inutilement la tête de Nelson. Surtout qu’il a aussi connaissance du fait que le tueur en série a en fin de compte plutôt secouru Mae qu’il ne lui a nui. Les deux casquettes du psychopathes sont déjà suffisamment difficiles à réconcilier sans entrer dans les spécificités du plateau négatif de la balance.
— Et vous pensez que le reste de la famille l’est tout autant ? déduit Donovan de la révélation qui vient d’être faite, se passant la main sur le bas de son visage, agité.
La prise d’otages de Walter Payton n’avait pas été une étape facile, surtout qu’ils n’avaient été alertés qu’après les faits. Mais au moins, son fils en était ressorti indemne, à peine secoué. Puis, sa meilleure amie s’était fait enlever. Et maintenant ça ? N’a-t-il pas assez donné en mauvaises fréquentations malgré lui ? Ils ont toujours eu peur pour lui, mais ils ne pensaient pas qu’autant de menaces seraient à distinguer.
— Pas nécessairement. Ils pourraient aussi être en danger par association. C’est une enquête ouverte, sans certitude, on souhaite juste s’assurer que rien ne se trame. Et comme Nels est connu de nos services, c’est par là qu’on commence, Sam tempère ses inquiétudes du mieux qu’il peut.
— Tu veux que j’espionne Sol ?! s’indigne alors Nelson, rebondissant sur la dernière partie de la prise de parole de l’inspecteur.
— Non ! Rien de tout ça, mon grand. Je me doute bien que si tu avais remarqué quoi que ce soit de suspect, tu serais venu directement vers moi. En l’occurrence, on se demande juste si tu n’as pas entendu des détails importants sans t’en rendre compte, c’est tout, continue le maître-chien dans sa volonté de tempérance, secouant la tête et abaissant ses mains à plat pour souligner ses dires tranquillisants.
— Je dois lui en parler. Du fait que t’es venu me voir, je veux dire, lui annonce alors son jeune protégé, menton haut.
Nelson a toujours mis un point d’honneur à l’honnêteté. Sam ne sait pas s’il le tient de ses pères ou d’un rejet en bloc de sa mère, voire un peu des deux, mais c’est admirable. Il ne peut pas lui en vouloir, et n’en a même pas envie. Il garde déjà beaucoup de secrets pour son bénéfice, il ne pourrait pas lui en demander plus même si c’était nécessaire. Ce qui n’est en l’occurrence pas le cas.
— Et tu en as tout à fait le droit. Elle n’a rien fait de mal. Aussi, si elle était au courant des activités de son oncle, alors elle doit se douter qu’elle est sous surveillance. Sinon… Non. Mais ça reste une surveillance de routine, qui n’a aucune légitimité à lui être spécifiquement cachée. Selon les éléments récoltés, la prochaine action des collègues sera sans doute d’aller l’interroger directement, d’ailleurs, l’inspecteur dédouane l’adolescent de toute culpabilité mal placée.
— Elle va plus jamais traîner avec moi, déplore tout de même Nelson, regardant entre ses pieds avec un soupir dépité.
Est-ce qu’il ne pourrait pas aborder une fille sans histoire, un de ces jours ?
— Si ça devait être le cas, ce serait une perte pour elle, crois-moi, l’assure son gardien, son animal entérinant son soutien en venant poser sa grosse tête sur le genou du garçon.
Tandis que ses deux pères sourient à leur invité surprise, Nels ramène ses yeux vers lui sans relever sa tête entière. Il est moins touché par le compliment. Il en est moins convaincu. Il caresse distraitement Sing Sing, mais ne peut pas s’empêcher d’anticiper à quel point Soledad sera choquée en apprenant qu’il a servi de source d’informations à son sujet. Même sans avoir rien à dire de compromettant, il a l’impression de l’avoir trahie. Qui voudrait d’un ami comme lui, même sans rien avoir à se reprocher ?
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