3x04 - Double négation (13/18) - En phase
Jasper laisse Alek pour regagner son domicile en milieu d’après-midi. L’essai effectué par Bertram est un succès, en ce qui le concerne. Pas d’interférences, pas de mauvaise connexion, pas de fuite de données, et pas l’ombre d’une alerte levée sur quelque système que ce soit près duquel le scientifique est passé. Il l’a fait se promener, à la fois en allant vers le café et en revenant, et tout s’est bien passé. Ça signifie que les futurs protégés de l’entreprise de Jack – qu’il va bientôt devoir baptiser, car les paraphrases vont rapidement devenir pénibles pour tout le monde – pourront circuler en toute impunité. Et s’ils devaient un jour être inquiétés pour quoi que ce soit, alors des interlocuteurs au courant de leurs circonstances spéciales seraient alertés, aussi bien pour leur propre sécurité que pour celle des intervenants, qui sauront prendre les précautions adaptées. Pour le moment, cette population d’interlocuteurs avertis se résume aux inspecteurs Quanto et Randers, mais sans doute qu’un jour ces rangs seront renforcés.
Chez lui, le pirate informatique trouve son aimée à son poste, presque littéralement en train de se taper la tête contre son clavier. Le front entre ses mains, ses doigts dans ses longues mèches bouclées, elle paraît frustrée. Amusé par cette posture fulminante, il s’approche sans faire d’effort de discrétion, afin de ne pas la surprendre, et vient déposer un baiser sur le côté de son visage. Elle cède à cette preuve d’affection qu’il lui apporte, et ne se détache de lui que doucement. Elle lâche son visage pour se tourner vers son mari, qui s’assoit sur le bord de son bureau :
— Est-ce que tu as une vague idée de l’examen permanent sous lequel sont les oligarques ? elle lui demande, pour introduire la source de son aigreur actuelle.
— Pas encore suffisant à mon goût, il répond simplement.
Elle soupire. C’est bien ça qui l’inquiète. Elle ne peut rien trouver de plus sur les principaux dirigeants de l’Amérique du Nord que ce qui est déjà de notoriété publique. Et malgré le fait que la transparence soit une obligation pour eux, elle ne peut pas s’empêcher de craindre de manquer quelque chose. En dépit de leur origine, les théories de Kayle lui paraissent solides. Plus elle y pense, plus elle se dit que quelqu’un au gouvernement était en effet vraisemblablement au courant des agissements cachés de DeinoGene. Or, ce quelqu’un n’a pas été neutralisé avec le laboratoire de malheur. Et maintenant qu’ils sont en train de se manifester comme des croisés à l’encontre de telles entreprises clandestines, cet individu va être en mesure de les repérer…
— Est-ce que toi tu t’amuses un peu, au moins ? Ann interroge son mari au lieu d’élaborer ses craintes.
S’étendre sur le sujet ne servirait qu’à attiser sa méfiance des autorités, qu’en plus de ne pas pouvoir lui reprocher, elle aimerait ménager en les circonstances. Elle a choisi de devenir hors-la-loi par esprit de rébellion, alors qu’il y a été petit à petit poussé par une enfance disons délaissée. Sans être maltraité, il ne s’est jamais senti à sa place dans la société, et ne fait en conséquence pas confiance au gouvernement, aussi bienveillant puisse-t-il être. La plupart du temps, cette vigilance accrue est un avantage, mais actuellement, puisqu’ils s’engagent doucement vers un rapprochement à celui-ci, il ne faudrait pas que ça les desserve.
— Mes cartes RFSDs sont absolument parfaites. Comme toujours. Mais je me suis quand même surpassé, il ne manque pas l’occasion de se vanter.
— Ton humilité me touchera toujours, elle raille, secouant la tête.
— Et un vaniteux comme moi ne se serait pas encombré d’une incapable ; s’il y a quelque chose à trouver, tu le trouveras, il transfère habilement sa confiance en lui vers sa confiance en elle.
Autant elle le taquine souvent sur sa prétention, autant elle ne tente jamais rien pour le faire redescendre sur terre, pour la simple raison qu’elle ne pense pas qu’il a tort dans son estimation de ses propres compétences, aussi agaçant ses fanfaronnades puissent-elles être. Ainsi, par transitivité, si elle croit en lui, elle doit nécessairement croire en elle-même. Et effectivement, elle dodeline de la tête, mais ne le contredit pas.
— Je n’aime pas faire de la limitation de dégâts, elle déclare en fronçant le nez.
Elle ne s’est pas mise à surveiller les oligarques uniquement de son propre chef et sur les suspicions de Kayle ; Jack le lui a également gentiment demandé. Étant donné son talent pour dénicher la saleté, il l’a mise sur le sujet de tous les individus qui pourraient être suspects ou nuisibles à leur cause. Un camarade de classe de Mae avait été rapidement éliminé de cette liste. Une bouffée d’air frais, comparé à ces hauts dirigeants déjà exigés au-delà de tout reproche et observés pratiquement à chaque instant.
— Et pourtant, tu y es douée, si je me souviens bien. Et je me souviens bien, commente Jazz avec un sourire nostalgique à leur première rencontre.
Paradoxalement à son ressenti, c’était une période pour le moins chaotique. Les sirènes, les chiens, les battues. Alors qu’il semble attendri au souvenir, Ann croise les bras et son regard s’assombrit.
— Je voulais te tuer pour ce que tu m’as fait subir pendant ces mois, elle lui rappelle, replongeant presque dans son sentiment d’alors.
— Je me souviens de ça aussi, il reste pour sa part sur son attendrissement déplacé.
— J’aurais peut-être dû, elle lâche en secouant la tête.
— Par curiosité, comment tu t’y serais prise ? il ose lui demander, pour la première fois depuis qu’ils se connaissent.
Après l’avoir fait traverser toutes ses épreuves, jusqu’à craindre pour sa liberté et même sa vie, il ne l’avait pas brusquée. Il lui avait offert l’asile jusqu’à ce que les choses se tassent, le moindre des services après avoir été celui à la mettre en danger, mais il ne l’avait pas pressée. Au début, il s’attendait presque à ce qu’elle déguerpisse à la seconde où ce serait possible. Mais elle était restée, et il n’avait pas testé sa chance.
— Comme si j’allais te le dire… elle feint de ne pas avoir complètement abandonné cette possibilité.
En vérité, elle ne veut pas qu’il se moque de son manque de créativité. Elle aurait tout simplement placé un contrat sur sa tête, et fait fuiter autant d’informations que possible à son sujet. Bien sûr, à l’époque, elle n’aurait pas été capable d’en transmettre beaucoup. Mais elle aurait essayé. Elle a bien failli.
— D’accord. Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? il s’aventure vers une question peut-être un peu moins risquée.
— Honnêtement ? Je crois que j’étais trop fatiguée, elle évite la question, notamment parce qu’elle en ignore la véritable réponse.
— Je crois surtout que tu me trouvais mignon, il propose avec l’un de ses petits sourires espiègles, toujours aussi présomptueux.
— Ne te surestime pas ; je t’ai épousé pour ton esprit, elle tente de lui rabattre son caquet, joueuse.
Elle le trouve mignon maintenant, mais sur le coup, c’était à des années-lumière de ses considérations à son sujet. C’était presque un monstre mythique, pour elle, dans les premiers temps de leur cohabitation.
— Menteuse ; j’ai toutes les qualités, il persiste cependant dans son arrogance, éhonté.
— Ou peut-être que c’était le Syndrome de Stockholm, qui sait ? Peut-être que si j’allais voir un psy, je te quitterais, elle théorise au hasard, par une exagération grotesque.
Alors qu’elle s’exprime toujours sur le ton du badinage, son sourire à lui, si taquin une seconde plus tôt, est soudain un peu crispé.
— Je sais que tu plaisantes, mais… S’il te plaît… Non, il réplique à cette idée.
Jasper n’est pas exactement un romantique. Encore moins que son épouse. Leur relation n’a jamais été peuplée de dîners aux chandelles et de balades en calèches, ni même seulement de bouquets de fleurs et de chocolats. Ils ont établi une routine, qui a simplement gagné en intimité au fil du temps. Ils ne se sont jamais fait de grandes déclarations, pas même pour leurs fiançailles ou l’échange de leurs vœux. Mais parfois, juste parfois, il va y avoir un petit moment comme celui-ci, furtif, facile à manquer malgré son importance, durant lequel un regard ou un mot peut transmettre toute la force de l’affection qu’ils ont l’un pour l’autre. Ce refus catégorique, aussi calmement prononcé soit-il, est l’un de ses moments.
Touchée, tout souvenir des circonstances catastrophiques de leur rencontre mis de côté, Ann se lève de son siège et va rejoindre son mari. Il semble surpris de son approche, se croyant sans doute de marbre en apparence, mais la laisse évidemment passer ses mains autour de son cou. Il y a très peu de gestes qui le font fondre plus efficacement que sa façon de se hisser sur la pointe des pieds pour effectuer une telle action.
— Je ne vais nulle part, elle lui promet.
Il n’en attendait pas tant, mais apprécie la confirmation. Il aurait été si facile pour elle de continuer à le taquiner, appuyer sur la seule brèche d’insécurité dans son armure de matamore. Elle le fait parfois, gentiment. Il le lui rend bien. Il pourrait regretter de s’être attaché à quelque chose qu’il a désormais peur de perdre, ce qui ne lui était jamais réellement arrivé avant elle. Ce n’est pas le cas. Il n’échangerait la férocité dont elle le rend capable pour rien au monde. Il cherchait simplement à combler l’ennui de son isolement, lorsqu’il a provoqué leur rencontre, et a trouvé bien plus que ça. Écartant une mèche bouclée de son oreille, il vient ensuite laisser reposer sa main derrière sa nuque alors qu’il dépose un baiser sur son front.
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