3x04 - Double négation (12/18) - Nouvelle recrue
Jessica ne s’attendait pas à ça. Elle avait envisagé plusieurs scénarios, à la réception de cette invitation entourée de mystère, mais pas un chantier de rénovations à l’écart de la ville. Le récent défrichage, s’il reste évident, a été efficace, mais le toit et une partie de la façade de la bâtisse principale du terrain n’ont pas encore été réparés, et le reste de la seule pièce accessible est recouvert de grands draps afin d’être préservé de la poussière. Il doit y en avoir partout lorsque les menuisiers sont à l’œuvre. À l’heure actuelle, il n’y a cependant qu’un jeune homme sur les lieux, qui n’a clairement pas les habits d’un bâtisseur. Chemise blanche déboutonnée sur jeans clairs, blond aux yeux vert clair, il l’accueille avec un grand sourire et cette nonchalance qu’elle a l’habitude personnelle de trouver chez les tatoués :
— Lady Evington-Pershing ! Enchanté, il la salue, tout en s’inclinant cérémonieusement.
— Un garçon avec des manières ! Comme c’est… rafraîchissant, elle s’exclame, appréciant sincèrement le geste vieillot.
Après avoir dû le rejoindre en marchant sur des planches traçant pour l’occasion un chemin de la route jusqu’au bâtiment, son comportement la rassure. Sans tout savoir sur son hôte exactement, elle en a déduit suffisamment. Il n’a pas caché son identité, et son nom ainsi que la difficulté qu’elle a eu à obtenir des informations à son sujet ont mis au jour son lien de parenté à deux ambassadeurs et non des moindres. Selon son expérience, les enfants de hauts fonctionnaires sont cependant tantôt à la hauteur de leurs prédécesseurs tantôt largement en-deçà. À son allure comme au lieu du rendez-vous, elle aurait pu se méfier, mais s’il est au niveau de son aplomb, ça pourrait le faire. Il a déjà bien osé lui faire la proposition qu’il lui a faite, il a donc forcément un peu de courage.
— Comment s’est passé le trajet ? Jack l’interroge poliment.
— C’était plaisant. J’ai toujours aimé les trains. Ils ont quelque chose de… romantique. Et les distances continentales ouvrent toujours tellement de possibilités, elle minaude, charmante par nature.
— Agatha Christie ne serait sans doute pas en désaccord avec vous, il glisse sans effort une référence à l’un des plus grands écrivains de sa région d’origine.
Jessica sourit à l’allusion, mais décide tout de même de couper court à l’échange léger :
— Autant j’adore les civilités, autant je me doute que tu ne m’as pas fait venir jusqu’ici pour en échanger.
Jack plisse les yeux par-dessus sa moue déjà amusée, satisfait par cette réaction.
— Droit au but. J’aime ça. J’espère que vous savez également danser autour du pot quand il le faut ; c’est ce que votre réputation laisse présager, il entame enfin l’entretien pour lequel il a fait venir son interlocutrice.
— Je suis à la tête de l’équipe responsable des relations publiques du gouvernement Nord-Américain depuis six ans. Est-ce que l’absence de scandales politiques durant cette période ne parle pas d’elle-même ? Jessica choisit de répondre par une question rhétorique, sûre d’elle.
— À moins qu’il n’y ait rien eu à glisser sous le tapis en premier lieu. Excusez mon insolence, mais je vais avoir besoin d’exemples spécifiques, il se permet de remettre en cause ses prétentions, avec autant de respect qu’il est possible d’effectuer une telle demande.
Sa réputation la précède. Il n’avait pas de temps à perdre à mettre qui que ce soit en compétition, et il a par conséquent a déjà élagué une longue liste de candidats avant de s’arrêter sur elle. Pour lui, il s’agit plus de la faire accepter de monter à bord avec lui que de s’assurer qu’elle est celle qu’il lui faut ; il est déjà convaincu qu’elle conviendrait à ses besoins. Néanmoins, il préfère tout de même avoir autant d’éléments que possible pour le conforter dans sa décision. Et il pense aussi que, quelque part, elle pourrait ne pas se sentir appréciée s’il la chassait sur CV uniquement, sans lui donner l’opportunité de plaider sa cause.
— C’est confidentiel, déclare Jessica, un certain tranchant soudain dans sa voix comme dans le marron de ses yeux.
Est-ce que sa question était un test ? Il sait que tout ce sur quoi elle a travaillé depuis le début de sa carrière est réservé aux yeux des partis directement concernés. Bien sûr, le gouvernement est transparent, mais il relève justement de son expertise de leur permettre cette transparence sans causer d’émeutes.
— Heureusement que je suis dans la confidence, alors, Jack la rassure, ce sourire satisfait d’un peu plus tôt à nouveau aux lèvres.
Il récupère une tablette discrètement posée sur un meuble recouvert d’un drap, et la lui tend. Elle se penche pour constater l’authenticité des documents qui y sont affichés, au moins à première vue. Très peu de monde savent que ce type de certificats existe seulement. En faire un faux demanderait donc plus que du savoir-faire.
— Quel âge as-tu ? elle se permet de demander à son hôte.
Elle ne s’est pas formalisée da sa jeunesse initialement, ouverte d’esprit. Les idées brillantes n’attendent pas la force de l’âge pour venir, et avec ses antécédents familiaux, le jeune homme a des raisons d’être téméraire dans ses entreprises. À cet instant, pourtant, elle comprend qu’il y a plus que de la confiance en lui qui le porte. Il n’est pas seulement plein de potentiel, il en a déjà concrétisé une partie. Ce qui, pour le coup, est plus surprenant avec aussi peu de bouteille.
— Je ne suis peut-être encore techniquement qu’un ado, mais j’ai quand même besoin de quelqu’un pour m’aider à couvrir des interventions qui pourraient choquer ou mettre en danger le public si elles venaient à faire parler d’elles. Ou les gens que je cherche à protéger en premier lieu. Est-ce que ce serait quelque chose qui pourrait vous intéresser ?
Passant outre la question de son âge – qui est somme toute légitime –, il n’y va pas par quatre chemins pour présenter son besoin. Il a conscience de sa jeunesse. Et il ne peut pas nier les désavantages qu’elle présente. Même avec un cerveau comme le sien, son développement hormonal doit se terminer. Il manque aussi d’expérience de vie, peu importe combien il tente de la compenser par la lecture et la témérité. Néanmoins, son projet ne repose pas que sur lui, et son idée reste valable indépendamment du fait qu’il en soit à l’origine. Il a la ferme intention de s’entourer d’un conseil de gestion qui saura suffisamment le remettre en question pour prendre les meilleures décisions possibles dans le cadre de la mission qu’il s’est donnée.
— On m’a souvent traitée de menteuse professionnelle, si ce n’est pire, mais j’ai tout de même des principes. Je ne dissimulerai pas tout et n’importe quoi. De quoi est-il question, précisément ? l’interroge la Dame Britannique, soudain méfiante.
— Je vous assure que tout est parfaitement transparent. J’ai la signature des sept oligarques actuels, il répond, affichant d’un geste survolant un nouveau document sur la tablette qu’elle a toujours en main.
— Un vote unanime ? elle ne peut s’empêcher de relever, un sourcil haussé de surprise.
Ce n’est pas rare, mais pas exactement fréquent non plus. Les oligarques savent que les décisions qu’ils prennent ont besoin d’être mûrement réfléchies, et sous tous les angles, et s’y appliquent. Un vote à l’unisson signifie soit que la délibération n’aurait même pas dû monter jusqu’à eux en premier lieu, soit qu’elle concernait quelque chose de réellement critique.
— Je n’aurais pas accepté moins, se contente de déclarer Jack.
— Alors pourquoi le besoin de discrétion ? elle souligne l’incohérence de sa démarche, espiègle.
La liberté de l’information lui interdit de mentir ou ostensiblement cacher quoi que ce soit. Toutes les situations qu’elle doit couvrir, elle le fait par écran de fumée, diversion, et léger enfouissement qui ne pourrait jamais être qualifié d’insurmontable, et toujours de justifié. C’est une danse subtile sur une ligne fine. D’où les injures dont les gens de sa profession sont parfois la cible. Comme elle vient de le dire, elle reste convaincue du bien fondé de ses actions malgré cela. Néanmoins, elle le fait pour un gouvernement, pas à son encontre. Et si les autorités sont déjà au courant des agissements du jeune homme en face d’elle aujourd’hui, pourquoi aurait-elle besoin de changer de poste pour s’occuper de la gestion de leur réception par le public ?
— On m’a donné une certaine marge de manœuvre pour entreprendre une refonte de l’application d’un loi disons… sensible. Dans le but de préserver des vies innocentes. Malgré mes intentions, mes actions pourraient ne pas forcément être bien perçues, au moins dans un premier temps, même par ceux qui m’en ont donné l’opportunité. Disons qu’ils se laissent la distance d’encore tout étouffer si je devais ne pas leur convenir, expose le blondinet, puisque la question est pertinente.
Jessica le considère un instant. C’est beaucoup de pression sur ses épaules. Même s’il n’est sans doute pas seul, comme le laisse présager ce chantier sur lequel il l’a invitée. Il n’est ni plus ni moins qu’en train de créer une nouvelle branche gouvernementale. Sans réel soutien, dans le vide. Sa curiosité était piquée à sa réception de l’offre de changer d’équipe, et elle reste correctement attisée à ce premier échange.
— Dans ce cas, partageons nos spécificités, si tu veux bien ? elle lui propose d’enfin entrer dans les détails, puisqu’ils sont chacun couvert par la confidentialité.
Rien que le sourire de Jack à cette demande, qui n’est pourtant pas encore une promesse, valait le voyage.
— Je n’attendais que ça, il déclare pour accompagner l’illumination de son visage.
D’un geste galant, il lui indique le chemin d’une pièce un peu plus loin, mieux délimitée que celle-ci, et surtout dans laquelle ils pourront s’asseoir. Cette présentation difficile, c’est la première fois qu’il va la donner, à quelqu’un qu’il espère se joindre à ses efforts, en tous cas. Mais il est assez sûr qu’il a correctement choisi son interlocutrice. Même si elle devait prendre peur et refuser de s’impliquer, il sait qu’elle respectera le secret. Il espère avoir autant de chance dans ses entretiens futurs.
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