3x03 - À vif (18/18) - Intermédiaire
— Jasper ! Le moins qu'on puisse dire, c'est que tu n'es pas facile à localiser, s'exclame Sam en faisant irruption dans la salle à manger de la maison de son frère.
Il n'a aucune idée de l'adresse occupée par les Kampbell. Ni de comment les contacter par quelque moyen que ce soit, en fait. Il a dû demander à son frère de l'aider, ce à quoi il avait répondu que le pirate lui avait dit qu'il passerait dans la soirée, pour discuter de vive voix de certains sujets ouverts dans la journée. Un coup de bol, vraiment. Alek avait voulu savoir de quoi il en retournait, mais son cadet l'avait assuré que l'information qu'il avait à délivrer devait l'être à Jasper avant tout, et que si ce n'était pas exactement une bonne nouvelle, la situation était sous contrôle, en plus de ne pas les impacter directement.
— Moi ? Pourquoi vous me cherchiez moi ? s'étonne l'informaticien en se redressant et se détournant de ce sur quoi il était penché.
L'idée qu'un membre des forces de l'ordre le recherche ne lui plaît guère, aussi prêt celui-ci a-t-il été à fermer les yeux sur ses activités jusqu'ici. Est-ce que Fred l'a eu à l'usure et l'a convaincu de lui passer les menottes ?
— Il s'est passé quelque chose avec ta sœur, commence l'inspecteur.
— Je n'ai pas envie de savoir ! Vos affaires vous regardent, ça, c'est une partie de sa vie dont je ne me suis jamais mêlé et je ne compte pas commencer aujourd'hui. Ceci dit, je croyais que vous étiez avec quelqu'un… Jazz l'arrête net, levant les mains devant lui pour souligner son refus.
Il faut quelques longues secondes à Sam pour saisir où se situe le malentendu. Lorsqu'il comprend enfin, il a une grimace de dégoût à cette idée. Elle a plus de 10 ans de moins que lui. Et c'est Fred !
— Quoi ? Non ! Ça n'a rien à voir avec ça. Elle a été poignardée.
La confusion l'amène à en venir aux faits avec beaucoup moins de douceur que ce qu'il aurait aimé. Il préfère ne même pas se demander pourquoi son interlocuteur s'attendrait à ce qu'il se précipite pour lui transmettre une telle information. Ou même voudrait la lui transmettre tout court.
— Poignardée ? relève Jazz.
— Oui. Elle va s'en tirer, mais ça a été tendu pendant un moment, élabore le maître-chien.
Il est venu directement de l'hôpital, où, comme pour Patrick quelques mois plus tôt mais cette fois en sa compagnie, il a fait les cent pas dans une salle d'attente jusqu'à avoir des nouvelles. Par chance ou malchance, le trappeur savait où frapper pour que sa victime meure lentement. Ça leur a laissé le temps de lui venir en aide, mais ça n'a pas été simple pour autant. Paradoxalement, déterminer où il pourrait être amené à croiser Jasper au plus vite a permis à Sam de passer le temps sans trop faire fumer le linoléum.
— Qui est responsable ? est la première question du jumeau de l'inspectrice, après plusieurs clignements.
— Un fugitif avec un pète au casque qui ne fera plus jamais de mal à personne, résume l'ancien équipier de sa sœur.
Il a abattu l'agresseur. Il était armé et ne faisait pas mine de coopérer ; il en allait de la sécurité de tous. L'inspecteur aurait tout de même aimé que les sédatifs dont sont enduits ses balles fassent effet plus vite après ses premiers tirs, de neutralisation non létale, pour lui épargner cette décision. Mais même Sing était en difficulté pour tenir le fou en respect.
— Oh, lâche simplement le pirate.
Il reste encore un moment immobile, au-dessus de la table de la salle à manger sur laquelle il était en train de travailler à relire des propositions faites par Alek et Gregor dans la journée, les yeux dans le vide en face de lui. Puis, il semble revenir à la réalité, prend une profonde inspiration, et se remet à la consultation de ses fichiers et de son matériel toujours étalés devant lui.
— C'est tout ce que ça te fait ? se permet de lui demander Sam, perplexe à cette réaction, ou plutôt cette absence de réaction.
— Elle ne veut rien avoir à faire avec moi, pourquoi est-ce que je me soucierais de son sort ? crache son jumeau, son regard soudain sombre, même si son interlocuteur ne peut que l'entendre dans son ton.
— D'accord… J'ai eu tort de penser que tu préférerais apprendre ce qui s'était passé par un Humain plutôt que par une machine, alors, se renfrogne l'inspecteur.
Ce n'est jamais simple de notifier un proche d'un évènement de ce type, même quand il se termine plutôt bien. Pourtant, il préfère encore gérer les pleurs et les cris voire les évanouissements que la totale indifférence.
— En réalité, j'apprécie la prévenance. Merci, le corrige Jasper.
Il ne relève pas le menton, mais c'est uniquement pour contenir sa propre aigreur. Ce n'est pas après Sam qu'il en a. Si ce n'était pour sa profession, il pourrait même l'apprécier, de ce qu'il sait de lui. Qu'il ait mis un point d'honneur à vouloir le prévenir en personne, alors qu'ils ont plutôt tendance à se tenir à longueur de bras depuis leur rencontre, ne lui inspire d'ailleurs que du respect pour lui. Malheureusement, en l'état de sa relation avec Fred, il ne sait pas trop quoi faire de cette information. Il était puérilement vexé qu'elle s'en sorte si bien sans lui, et maintenant il se demande s'il ne devrait pas se sentir coupable qu'elle ait été blessée alors qu'il n'était plus là pour l'épauler. Sauf que ses compétences sont peu adaptées aux missions de terrain impromptues. Et en plus, Fred détesterait l'idée de lui devoir encore quelque chose. Alors pourquoi il se pose la question ?
— Vous vous êtes rendu compte que vous avez le même caractère de merde, quand même ? lui fait remarquer Sam, se radoucissant, même si à peine.
Il est à peu près au courant des relations entre les deux séparés à la naissance, mais qui reste braqué envers un membre de sa famille quand il vient d'apprendre qu'il est à l'hôpital ? Au minimum, ça mérite un cessez-le-feu temporaire. Il est cependant vrai qu'il ne l'attendrait pas de Fred. Dans ce cas, pourquoi s'y est-il attendu de la part de son frère ? Sans avoir grandi ensemble, il semblerait que ces deux-là se ressemblent tout de même beaucoup. Il pourrait se demander pourquoi il est si difficile pour eux de s'entendre, alors, mais il a trop de souvenir de s'être emplafonné d'autres caractères forts comme le sien pour ne pas avoir la réponse. Et est-ce qu'il devrait seulement espérer que les deux jumeaux se réconcilient un jour ? Il n'y a pas que la similitude de leurs personnalités qui crée de la friction entre eux, après tout.
— Ça échappe à très peu de monde, répond Jazz, mâchoires serrées.
— Est-ce que… tu voudras avoir des nouvelles ? s'enquiert le maître-chien, dans l'espoir de trouver le bon juste milieu à atteindre dans cette situation.
Autant qu'il peut en juger, le pirate est tiraillé. Il a promis de laisser sa sœur tranquille, aussi bien en termes d'intervention que de surveillance. S'il est à moitié aussi borné qu'elle, il ne va donc pas se renseigner sur son état par ses propres moyens. Mais quoi qu'ils en pensent tous les deux, ils restent frère et sœur.
— Je… reviendrai vers toi, si possible ? propose le jeune homme, dans l'incapacité de se décider de suite.
— Ça peut marcher comme ça, ouais, lui accorde Sam.
Jasper tait ses remerciements, mais le maître-chien pense les percevoir tout de même. Il a accompli ce qu'il souhaitait en venant ici. Il a eu un grand moment de solitude par proxy en scannant les personnes présentes à l'hôpital en attente de nouvelles de Fred, et ne reconnaissant que des hommes et femmes en bleus. Des participants à la battue. Des collègues. Tout soutien est valable, et tout le monde n'a pas la chance d'avoir une famille, ou même seulement une famille digne de ce nom. Mais ça ne devrait pas être le cas de Fred. Elle a un lien familial proche. Un frère jumeau. Qui, pour toutes ses transgressions envers elle et les lois qu'elle a choisi de faire appliquer, n'a jamais voulu que son bien. Voir jeter ça par la fenêtre le désole. Alors, il a fait le pont. Il ne sait pas ce que ça apportera sur le long terme, mais ça l'a au moins fait se sentir mieux, moins impuissant.
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