3x02 - Panacée (9/19) - Injection

En début d'après-midi, Markus arrive enfin à se retrouver seul dans la chambre d'hôpital de son meilleur ami, sans personne dans les couloirs environnants non plus. C'est sa chance. Il va ouvrir le bal. Il aurait quelque part préféré que Caroline se fasse aider en premier, puisque c'est la première à avoir été atteinte, mais il se dit aussi que, si quoi que ce soit devait mal se passer, alors elle n'en fera pas les frais. Il ne survivra peut-être pas à la culpabilité d'avoir directement conduit à la perte de son meilleur pote, mais Robert a déjà explicitement déclaré préférer que ce soit lui qui y reste plutôt que la jeune fille, si un choix devait être fait entre eux. Par ailleurs, Markus ne voudrait pas rejeter toute la pression sur Daisy non plus. Elle la supporterait peut-être mieux que lui, en y réfléchissant, mais en dehors d'avoir un fond d'élan protecteur pour elle, aussi machiste ce soit, il aimerait aussi et surtout se prouver qu'il peut le faire. Il a l'ambition d'un jour ouvrir le crâne des gens pour sauver le support de leur esprit tout entier. À côté de ça, ce qu'il s'apprête à faire maintenant ne devrait être qu'une qu'une mise en jambe. La partie responsabilité sans la partie technique. Enfin… si on veut.

Après avoir jeté un énième coup d'œil nerveux à la porte de la pièce, le jeune homme s'ébroue en se rappelant que personne ne devrait venir à cette heure-ci. Et si ça devait être le cas, il pourrait prétendre être en train de prendre sa pause déjeuner en retard. Il est fréquent qu'il la passe ici, ce n'est pas un secret. Le tout, c'est que personne n'arrive alors qu'une aiguille est encore plantée dans le corps de son camarade. Ou plusieurs. Mais pratiquement personne ne passe par ici sur cette plage horaire. Aucun traitement n'est prévu, aucune ronde de surveillance. Si aucune alarme ne se déclenche, il devrait être tranquille. Et pourquoi est-ce qu'une alarme se déclencherait ? Il ne fait rien de mal. En son âme et conscience, en tous cas, si pas aux yeux de la Loi.

— Papa ? le jeune homme appelle dans son oreillette, rétablissant le contact coupé au matin d'une simple pression derrière l'angle de sa mâchoire.

— Nous sommes là, Markus, répond son père dans la minute.

Dans le salon du domicile Quanto, ils étaient tous encore en train de pondérer la présentation faite par Jack au matin. Certains en silence, dans leurs pensées, et d'autres en petit sous-comité. L'attente sans distraction est finalement devenue ce dont ils avaient besoin d'être tirés. Même le moment du repas n'a pas su endiguer les ruminations aussi bien mentales que vocalisées. L'appel de l'étudiant sur le terrain tombe donc à point nommé.

— Tu vas vouloir commencer par chercher derrière l'anse gauche de rabattement des rambardes du lit. Sa gauche, pas la tienne, intervient Strauss juste après le patriarche.

Sa voix est étrangement différente retransmise par l'oreillette de ce qu'elle est en personne, mais elle reste reconnaissable, à la fois par son propose et parce qu'elle n'appartient à personne d'autre. Usant de ses privilèges de volontaire auprès des patients, pour leur faire la lecture dans le cas des comateux, l'extraterrestre mathématicien s'est gentiment chargé de déposer tous les outils dont Markus et Daisy allaient avoir besoin aux endroits statistiquement les moins touchés des chambres. Auprès des siens, il a justifié sa participation par le fait qu'il n'userait que de sa capacité d'observation. Auprès des humains, il l'a faite accepter par la simple logique que, moins les éléments seront rassemblés, plus l'opération sera discrète. Si l'étudiant et l'infirmière avaient dû jouer les mules et chacun amener l'entièreté du matériel sur eux le jour J, le risque de découverte aurait été plus grand. Pour lui-même, il avait surtout envie de servir à quelque chose.

Suivant les instructions qu'il vient de recevoir, Mark tâtonne derrière la poignée mentionnée, à un endroit où il concède mentalement qu'il n'est pas du tout naturel d'aller mettre les doigts, ne serait-ce que par crainte de se pincer, et en retire une seringue de bonne taille. Sans aiguille, le réceptacle est opaque, mais il le sait empli d'un composé rose pailleté, mélange biologique aux très fines touches électroniques. Il considère l'objet avec une grande inspiration, puis le dépose précautionneusement sur la table de chevet. L'extraterrestre en costume le guide ensuite encore vers 8 autres ustensiles similaires, ainsi qu'une grosse aiguille montée sur un mandrin motorisé. Tous ces objets ont été disséminés à d'autres endroits tout aussi improbables dans la pièce que le premier. Bientôt, la dizaine d'éléments préparés sont étalés en rang d'oignon sous les yeux de l'étudiant, prêts à l'emploi.

— Maintenant, comme on a répété. Pas de précipitation, injection lente, la voix de Greg lui propose, puisqu'ils n'ont pas de retour de ce qu'il est en train de faire.

Un visuel sur la scène n'a pas été jugé pertinent. D'une part parce que Rob et Caroline en ont chacun un sur leur propre chambre, et notamment le contrôle du flux vidéo, et d'autre part pour ne pas ajouter à la pression ressentie par les intervenants. Ça a été longuement discuté, avant d'être arbitré en ce sens. Ça ne leur aurait pas vraiment apporté grand-chose, de voir sans pouvoir intervenir. Ça les aurait peut-être même déconcentrés.

— Je surveille d'ici que tout se passe bien, ajoute Aleksander en guise d'encouragement également.

Ce dont il veut parler, c'est de la tablette qu'il a entre les mains, et qui l'informe de l'état des nanites présentes dans chaque seringue, pour le moment dormantes au sein du composé inactivé. Elles sont supposées suivre un cycle de vie bien particulier, une fois injectées. La phase de démarrage de ce cycle devrait être la plus sensible, ensuite, il y a moins de raison qu'il ne se déroule pas comme prévu. Ce qu'il y a de bien, avec l'électromécanique, c'est que ça ne fait jamais que ce qu'on l'a programmé pour faire.

Markus inspire profondément, enfile une paire de gants, expire lentement, puis se saisit de l'aiguille. Il écarte la couverture de son ami pour en découvrir sa cuisse, désinfecte la zone, et en approche la pointe. Sa silhouette qui apparaît de l'autre côté du lit l'interrompt juste au moment où il s'apprête à piquer.

— Tu as besoin d'être là ? il demande presque dans un couinement, sans savoir comment il s'est retenu de sursauter.

— Mec, tu t'apprêtes à mettre en place les circonstances de ma résurrection, répond le Rob projeté, bras écartés sur le ton de l'évidence.

— Non, ce que je veux dire, c'est que je sais que tu veux être là, mais est-ce que tu as besoin d'être là LÀ ? précise Markus.

Voir l'hologramme de Rob à côté de son corps comateux l'a toujours un peu dérouté. Ils sont si différents. Celui allongé est plus maigre, plus pâle que celui debout. C'est curieux comme, lors de la première apparition de la projection, il l'avait trouvé différent du Rob véritable, et aujourd'hui c'est l'inverse, sa coquille vide lui ressemble moins. Heureusement, si tout se passe bien, l'écart devrait bientôt pouvoir se combler.

— Tu vas me laisser avoir cette image de moi me tenant au-dessus de moi pendant que tu me sauves la vie, oui ou non ? insiste son camarade pour avoir ce moment.

— Tu sais quoi ? Tu as raison. Ça m'aide, en fait, accepte finalement Markus, puisant du courage dans le regard bleu reconstitué de son meilleur ami.

C'est pour lui, qu'il fait ça. Pour que l'inerte redevienne l'image, que les deux se fondent en un seul. Il est content de n'avoir le regard de personne d'autre qui pèse sur lui, mais celui de son patient – car aujourd'hui, Rob est son patient – le galvanise, au bout du compte.

Lentement, Mark enfonce la longue aiguille à travers la peau, jusqu'à rencontrer une résistance. Il reste un moment immobile, la main sur ce qu'il vient d'utiliser pour ni plus ni moins que poignarder le corps inconscient de son meilleur ami. Il échange un regard avec lui, avant d'actionner d'une pression précise le mini-moteur associé au mandrin, afin de transpercer l'os. Il ajuste ensuite précautionneusement la première seringue qu'il trouve sur le dispositif ainsi mis en place, et commence à appuyer lentement sur la poussée.

— Tout se passe bien ? demande Jena au bout d'un moment, n'y tenant plus de ce silence radio.

— Je dois injecter de la semence de matière cérébrale dans la moelle des os les plus denses de mon meilleur ami ; tout va à merveille ! raille Markus, toute sa concentration et sa patience investie dans sa tâche.

Là encore, il ne sait pas comment il a fait pour ne pas sursauter. Il a les mains plus stables qu'il ne l'aurait pensé. C'est une agréable surprise. Quant à son ex, elle ne prend pas ombrage de sa réaction ; indirectement, elle a obtenu la réponse qu'elle souhaitait. Elle espère pouvoir rester aussi sereine lorsque ce sera le tour de sa petite sœur.

— Désolé que la façon dont nous avons révolutionné la biologie cellulaire t'inconvenance, grogne Greg à son tour, sur à peu près le même ton sarcastique.

— Quand tout ceci sera terminé, tu vas dormir pendant 3 jours, et ce n'est pas négociable, lui renvoie immédiatement Alek, son ton ferme laissant son fils imaginer assez clairement le regard autoritaire qui accompagne la remarque.

Il n'a pas eu à en faire usage souvent avec eux, mais il le connaît tout de même. Il est marquant. Le scientifique à lunettes est habitué à plus menaçant que ça, mais en l'occurrence accepte la réprimande et se met en retrait, venant s'adosser aux étagères derrière lui. Il est vrai qu'il manque peut-être de sommeil. Peut-être. Qu'importe que certaines personnes dans la salle, pourtant habituées aux nuits blanches, se demandent comment il tient encore debout avec des cernes pareils sous les yeux.

Les autres injections, une dans l'autre fémur, une dans chaque cheville, une dans chaque bras, une dans chaque poignet, et la dernière dans le sternum, se déroulent sans commentaire. Si Markus, dans son application, oublie presque jusqu'à où il est, son ami veille au grain à ce que personne n'arrive. Mais leur calcul a été le bon, la période est peu passante. Ils admirent tous les deux le travail alors que, activées par leur mise en contact avec du tissu vivant, les nanites jouent leur premier rôle et referment la plaie perforante qui avait été laissée derrière elles. Impressionnant.

— J'ai terminé, l'étudiant qui maîtrise son corps informe le reste de l'équipe, alors qu'il contemple l'étalage de seringues vides sur la table de chevet.

Jena se remet à respirer normalement, et Sieg et Vlad autour d'elle échangent un regard qu'on peut qualifier de complice. Aleksander surveille sa tablette et ne semble rien y voir d'anormal, tandis que Greg, derrière lui, est potentiellement déjà en train de somnoler. Strauss sourit, tout simplement.

— Même le transpondeur ? lâche tout à coup Jazz avec nonchalance.

— Le quoi ? relève Markus.

— Le truc qui va lui permettre de revenir et investir cette nouvelle matrice dont tu viens de planter les graines ? insiste le pirate.

— Oh. C'est vrai… se remémore l'étudiant, rougissant brièvement sous le coup de la panique d'avoir failli oublier un élément aussi crucial.

Si tout ce qui est à implanter est biologique, par souci de discrétion, les plans en ont été conçus par les deux électroniciens de l'équipe, Alek d'une part mais aussi Jasper Kampbell de l'autre. L'incroyable prouesse de Bertram a été de réussir à transcrire des éléments à base siliconée en éléments à base carbonée, et même plus que ça, en matière vivante et auto-réplicative. L'ingénieur a été le principal concepteur du substrat qui amortira la présence de l'excédent de signal nerveux de Caroline et Robert, tandis que le pirate est celui derrière le point ou plutôt la surface de transmission qui va leur permettre de garder un pied dans chaque monde, selon leur souhait. Autrement dit, une version améliorée et surtout adaptée de la bague qui les a tous les deux mis dans leur état actuel.

Là où il s'agissait précédemment d'injections trans-osseuses pour ancrage et croissance, un peu comme une micro greffe de foie, cette dernière partie de l'intervention va plutôt constituer une contamination. La totalité de l'épiderme des deux comateux est supposée, à terme, leur permettre une certaine réceptivité à leur environnement actuel. Ce qui sans limitation législative aurait simplement été une combinaison à revêtir est devenu entre les mains expertes de Bertram une forme d'infection des cellules épidermiques, une thérapie génique sur-mesure.

Strauss guide une dernière fois Markus vers une cachette insoupçonnée dans la chambre, où il déniche cette fois une bien plus petite seringue, avec sa propre aiguille, elle aussi de bien plus petites dimensions. Celle-ci, il l'utilise à peu près n'importe où, et beaucoup moins en profondeur que les précédentes. Lorsqu'il relève la tête et revient enfin à la réalité, l'hologramme de Rob lui sourit largement. Cette expression, familière mais qui lui avait tout de même manqué, est porteuse à la fois de remerciements et d'encouragements. Il l'a fait. Tout s'est bien passé. Tout va bien se passer. Il souffle et essuie la sueur qui s'est curieusement accumulée sur ses tempes malgré la température clémente.

Il recouvre le corps inconscient de son ami pour le laisser tel qu'il l'a trouvé, glisse tout le matériel clandestin sous sa blouse afin de pouvoir discrètement le disséminer dans les diverses corbeilles vouées à la stérilisation qu'il croisera sur son chemin, puis disparaît par la porte, tout comme l'image projetée du comateux disparaît du vide. Personne ne remarquera jamais rien, puisque les outils d'injection venaient déjà du cheptel de l'hôpital, et en avaient été temporairement détournés par Daisy. Pourvu que tout se déroule tout autant sans accroc pour elle avec Caroline.

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