3x02 - Panacée (10/19) - Réaction cutanée

Uriel passe jusqu'ici une journée plutôt standard. Quelques nausées, douleurs menstruelles, maux de tête, et une quasi-entorse de cheville au détour d'un match de volleyball, c'est la routine, pour lui. Il sourit parfois à l'idée que Jack Nimbleton lui a amené à lui seul la majorité de son occupation l'année passée, et avec des péripéties bien moins habituelles. Le diablotin blond lui manquerait presque, s'il n'était pas convaincu que changer d'air, après avoir retrouvé son meilleur ami, lui avait fait le plus grand bien. Il n'est jamais avisé de conserver un gros poisson dans un trop petit bocal ; il fallait au petit génie un environnement à sa mesure, et s'il est peu vraisemblable que l'université soit encore suffisante pour l'accueillir, c'est forcément un peu plus confortable pour lui que le lycée.

L'infirmier s'interroge fréquemment sur le sort de ses anciens patients de manière générale. Hélas, il est assez rare qu'il obtienne confirmation de ses espoirs, pour des raisons diverses, même si majoritairement de mobilité des populations étudiantes. Mais encore une fois, Jack est un cas particulier, car il en a eu des échos à travers Strauss, durant l'Été. Il n'a pas posé de question directe, trop timide pour ça, mais le mathématicien a dû sentir que ça l'intéressait, et a fait mine de laisser glisser quelques nouvelles par-ci par-là. Sans être explicitement tenu au secret, l'enseignant n'est pas exactement supposé parler des élèves auxquels il donne des cours particuliers non plus, mais il a fait une exception pour les Quanto auprès de l'infirmier parce qu'il ait été témoin de tant de leurs malheurs. Directement, dans le cas de Caesar. Avoir confirmation que Mae et son frère se remettaient chacun de leur épreuve respective, avec leurs meilleurs amis en bonne forme à leur côté, a grandement apaisé le soignant, alors ça valait le coup.

Pour l'heure, Uriel achève tout juste de mettre à jour un dossier médical lorsqu'on frappe à sa porte. Il invite le timide visiteur à entrer de la voix, et est surpris de découvrir une tête rousse se glisser dans l'entrebâillement. Ce n'est évidemment pas la couleur des cheveux qui le frappe mais l'identité de la jeune fille qui en est la propriétaire. Cette dernière jette un coup d'œil à droite et à gauche, comme si elle avait peur de ce qu'elle allait trouver, avant de se faufiler par l'interstice et de refermer derrière elle sans avoir pris la peine de l'ouvrir d'avantage. Elle reste ensuite plaquée à la paroi à la manière de quelqu'un qui serait entré par hasard dans l'enclos d'un taureau sans savoir en ressortir.

— Sarah ? s'étonne l'infirmier.

Chose rare parmi les élèves qui ont effectué tout leur lycée à Walter Payton, il n'a absolument jamais reçu sa visite dans son bureau. Bien qu'elle n'ait pas fait partie des groupes qui lui ont été affectés suite à la prise d'otage, autant qu'il sache, elle est également l'une des rares élèves à avoir refusé la thérapie proposée à ce moment-là. Ses parents ont préféré l'envoyer voir un spécialiste duquel ils étaient déjà familiers, ce qui reste tout à fait dans leur droit. Et même en dehors de cet événement exceptionnel, l'adolescente a toujours choisi de quitter immédiatement le lycée en cas de souci. Là encore, c'est sa prérogative, tant qu'il n'y a pas urgence vitale. Mais qu'est-ce qui l'amène devant lui aujourd'hui, alors ?

— Mr. Uglow, elle commence, sérieuse, pour ne pas dire dramatique.

— Que puis-je faire pour toi ? il l'interroge de son ton le plus avenant, sans encore se lever de son siège, comme s'il avait peur de l'effaroucher et la faire fuir.

— Vous devez promettre de ne rien dire à personne, elle le met en garde.

Elle est clairement catastrophée. Pourtant, de prime abord, il ne remarque rien chez elle qui puisse demander un tel besoin de discrétion.

— C'est sous-entendu lorsqu'on franchit le seuil de mon infirmerie. Qu'est-ce qu'il y a ? il accepte puis reformule sa question, toujours aussi doux.

Une telle requête, venant d'un autre élève, l'aurait sans doute alarmé. Mais quelque chose lui souffle que, en le cas présent, il s'agit d'une exagération de la part de l'adolescente.

— J'ai… un genre de… plaque bizarre dans le cou, elle avoue précipitamment et presque tout bas, en regardant au sol, mâchoires serrées.

L'infirmier pince les lèvres pour se retenir d'éclater de rire, puis quitte son siège afin de s'approcher de sa jeune patiente.

— Montre-moi, il lui demande gentiment, ne pouvant pas juger de la situation sans l'ausculter.

La lycéenne, dents toujours serrées, ferme les yeux, dresse le menton, tourne la tête vers la gauche, puis vient doucement écarter sa chevelure du côté droit de son cou. En effet, une zone rougeâtre y figure. Rien de voyant, même si elle n'avait pas détaché ses cheveux pour le masquer. Elle pourrait aussi bien s'être simplement grattée à cet endroit, même si la permanence de la zone semble indiquer un scénario différent.

— Est-ce que c'est douloureux ? l'interroge Uriel.

Il n'ose pas poser ses mains sur elle, de peur de la mettre encore plus mal à l'aise qu'elle semble déjà l'être. Idéalement, il la ferait asseoir sur sa table d'examen et enfilerait une paire de gants, mais il doute que ce soit ce qu'il y ait de plus rassurant pour elle dans l'immédiat.

— Non, juste abominable ! elle gémit, rouvrant les yeux, son visage torturé d'anxiété.

Une fois de plus, il doit se retenir de rire. Il a été face à des situations cocasses, aux urgences véritables comme dans ce lycée, mais celle-ci prend la palme.

— D'accord. On dirait une réaction allergique tout ce qu'il y a de plus basique, il évalue la situation.

— Une quoi ?! s'alarme Degriff, puisqu'elle ne reconnaît pas le terme.

— Tu as probablement eu une réaction allergique à quelque chose. Je devine que tu ne savais pas que tu étais allergique à quoi que ce soit ? il paraphrase avant de présumer, toujours aussi posé, même face à la presqu'hystérie de sa patiente.

— Non. Ew ! Qu'est-ce que c'est que ça ? Comment je l'ai attrapé ? elle continue dans sa panique, qu'elle mêle maintenant au dégoût.

— Détends-toi, tu n'as rien attrapé ! Pas vraiment. Parfois, ça se manifeste avec l'âge, mais ce n'est pas contagieux. Et surtout, c'est totalement bénin, dans ton cas. Est-ce que tu es entrée en contact avec quelque chose d'inhabituel ? il explique rapidement puis interroge, luttant de plus belle pour ne pas s'esclaffer.

— Comme quoi ?

À première vue, elle n'a aucune réponse à la question. Elle cherche bien dans sa mémoire, d'après le mouvement de ses yeux dans leur orbite, mais n'y trouve rien.

— Un fruit exotique ? Un animal ? Un matériau qui sortirait de l'ordinaire ? il énumère les possibilités les plus courantes.

Ce n'est qu'au moment où il termine sa liste qu'il se rend compte que la dernière idée est sans doute la plus probable en le cas présent. La jeune fille est connue pour changer de tenue plusieurs fois par jour, et souvent accessoiriser de manière extravagante. Elle est vue comme une icône de la mode, dans l'établissement.

— Sur mon cou ? elle oppose pourtant à ces options, pas convaincue.

— Ça n'a pas nécessairement touché ton cou, non, il écarte cette nécessité.

C'est étrange que ce soit si localisé, mais le système immunitaire n'est pas quelque chose de parfaitement homogène. C'était peut-être tout simplement quelque chose dans l'air, et son organisme aura cantonné la réaction à cet endroit par pur hasard.

— De toute façon, c'est non. Vous pouvez faire en sorte que ça disparaisse ? elle rejette finalement complètement la question, avant d'en poser une.

— C'est une faible réaction. Tu as probablement déjà assimilé l'allergène. Je vais te mettre une pommade, et tu seras comme neuve dans quelques jours, lui offre Uglow, selon la procédure standard dans un cas comme celui-ci.

— Quelques jours ?? s'offusque la reine des pestes, outrée, mâchoire décrochée dans une grimace de choc exagérée.

— Je ne peux pas faire mieux. Tout dépend de ton organisme, il déclare sans laisser place à la négociation.

Déjà, il détourne vers son armoire à pharmacie en quête de l'onguent. Il n'est pas fier de penser ça, mais cette adolescente mérite malheureusement sa réputation de princesse. Ménager ses caprices ne serait pas lui rendre service, alors il se montre ferme avec elle.

— C'est un cauchemar, grogne Degriff, le visage toujours aussi déformé par l'angoisse.

— Tu pourrais ramener les foulards à la mode, qui sait, il lui suggère gentiment pendant qu'il lui tourne encore le dos, ne pouvant plus se retenir de plaisanter.

Elle le regarde comme s'il était simple d'esprit d'abord, avant de sembler sincèrement considérer sa proposition. Finalement, elle soupire, puis s'assure que son cou est toujours bien dégagé pour l'application du traitement proposé. Pour se faire, l'infirmier en vient enfin à enfiler ses gants de latex. Lorsqu'il a terminé et qu'elle a quitté son infirmerie avec la même discrétion digne d'un vaudeville qu'à son arrivée, il se demande tout de même pourquoi aucun autre élève n'a montré ce genre de symptôme. Il va peut-être vérifier les récentes analyses de l'air local, et pourquoi pas faire un tour dans le dossier médical de la jeune fille, juste pour être sûr de n'avoir rien laissé au hasard. La relève de Jack n'est pas encore assurée, mais cette interaction sortait tout de même de l'ordinaire.

Commentaires