3x02 - Panacée (7/19) - Puérilités

La route des vestiaires du gymnase jusqu'au réfectoire s'effectue d'un pas vif et dans un silence quasi-religieux pour Mae, Ellen, et Nelson. Ce dernier n'a pas compris pourquoi, alors qu'il avait quitté ses deux amies en bonne forme à la fin du cours de sport, elles semblaient si taciturnes au moment de le rejoindre, après s'être changées. Il a tenté un sourire, mais ni l'une ni l'autre n'a vraiment osé croiser son regard. La blonde semble en colère et celle aux cheveux châtains plutôt embarrassée. Sachant mieux que de poser des questions sur ce qui peut bien se dérouler dans le vestiaire des filles, il les a finalement laissées ruminer en paix. Elles reprendront la parole lorsqu'elles y seront prêtes, voilà tout.

— Nels ? l'adolescente gantée rompt justement soudain le silence, alors qu'ils atteignent la file d'attente, attirant l'attention du garçon de la bande.

— Oui, Ellen ? il répond avec solennité, devant la mine toujours déconfite de sa camarade.

— Je peux te poser une question ? elle demande d'une petite voix.

— Si je te dis que c'est déjà fait, tu me mords ? il plaisante pour détendre l'atmosphère, lui donnant un gentil coup d'épaule.

— Je sais pas si je devrais… elle se questionne à voix haute, fronçant le nez dans son hésitation.

Mae, qui ferme la marche alors que Nelson l'ouvre, exceptionnellement derrière ses deux camarades au lieu d'entre eux, ne réagit pas. Elle a l'air dans ses pensées. Et à l'orage dans son regard, celles-ci semblent de plus en plus sombres.

— Me mordre, ou bien me poser ta question ? Nels continue quant à lui sur sa lancée espiègle, tenace dans ses intentions de remonter le moral des troupes.

— Te poser ma question, répond pourtant Ellen, dodelinant de la tête, comme si elle était trop perturbée pour détecter l'usage du second degré.

— D'accord. Tu es suspicieusement sérieuse, maintenant je m'inquiète, il cède enfin à la contagion de son expression torturée.

— Oui, je suis sérieuse. J'ai entendu un truc et… elle ne termine pas, hésitante.

— Et quoi ? il l'incite à cracher le morceau, presque anxieux à présent.

— Et je devrais probablement pas te dire ce que j'ai entendu. Mais j'ai pas pu te défendre, et ça m'embête, elle conclut sans vraiment lui apporter d'informations utiles.

— Me défendre ? Contre quoi ? interroge Nelson, son inquiétude et sa perplexité n'allant que croissant.

Elle a entendu quelque chose de mauvais, et de surcroît mauvais envers lui ? Ne pas s'attirer d'ennui est un peu sa marque de fabrique. Et même si ce n'était pas le cas, à moins d'un mois de la rentrée, qu'est-ce qu'il aurait bien pu avoir le temps de faire ?

— De qui, à ton avis ? intervient tout à coup sèchement Mae entres ses dents.

Elle avait jusqu'ici gardé le silence, mais elle a de toute évidence entendu la même chose que son amie, et n'en est pas plus satisfaite, voire encore moins. Ses yeux lanceraient presque des éclairs, ce qui, dans sa situation actuelle, n'est peut-être pas si improbable. Ses doigts tremblent sur la poignée de la boîte qui contient son déjeuner tant elle la serre fortement.

Nelson soupire lourdement, comprenant enfin, à cette question rhétorique, de quoi ou plutôt de qui il est question. Au moins, ce n'est rien de grave. Elles lui ont fait peur !

— Quoi que Degriff dise, laissez-la faire. Je m'en fiche, il leur propose, plein d'abnégation.

La rouquine pourra bien raconter tout ce qu'elle veut à son sujet, répandre toutes les pires rumeurs, elle ne le blessera jamais plus que lorsqu'elle a prétendu l'apprécier. Ça, c'était un degré de trahison qu'il n'est pas près d'oublier, et dont il espère ne jamais éprouver à nouveau la piqûre.

— Mais c'était injuste ! geint Ellen à ce plan d'action qui n'en est pour elle pas un.

Il n'y a pas de petit ou de gros mensonges, juste des mensonges. On ne peut pas laisser dire n'importe quoi à tort et à travers sans aucune conséquence !

— Ellen, non ! Je ne veux pas que tu t'attires ses foudres. C'est déjà suffisant qu'elle en ait encore après moi, l'adolescent insiste plus fermement sur sa requête précédente.

S'il se sent capable de supporter tous les bruits de couloirs que la pimbêche rousse serait capable d'inventer à son sujet, il n'est pas aussi sûre de la résistance de sa camarade à bonnet. Pour le moment, par chance, la reine des pestes n'a pas encore décidé de tenter de l'atteindre en s'en prenant à ses deux meilleures amies. Il faut dire aussi que la raison première pour laquelle elle s'en prend à lui, c'est parce qu'elle voudrait justement atteindre Mae, et ne peut pas le faire directement. Ellen n'a pas la protection d'avoir été victime d'une enlèvement, cependant. Si elle attire l'attention de Sarah en tentant de défendre Nelson, la mégère n'aura aucun scrupule à jeter son dévolu sur elle.

— Je suppose qu'on ne peut pas apprendre de nouveaux tours à une vieille chienne… grogne Mae.

— Ça ne m'atteint pas, l'assure son meilleur ami, frôlant la remontrance.

Si son ex n'a rien de mieux à faire que de répandre des rumeurs à son sujet, alors bien mal en prendra à quiconque la croira. Ça ne vaut pas le coup d'aggraver la situation ou même seulement s'en inquiéter. Ils ont littéralement des problèmes plus importants desquels se préoccuper !

— Ellen a raison. C'est injuste. Elle s'en prend à toi uniquement parce qu'elle ne peut pas s'en prendre à moi directement. Encore. Je la déteste, conclut Mae avec haine, particulièrement venimeuse.

Le regain d'attention dont la petite blonde a bénéficié à la rentrée, comme si les vacances d'Été n'avaient fait qu'amplifier l'impatience de ses camarades de classe de la revoir après son épisode pour le moins extraordinaire au lieu de le leur faire oublier, n'avait pas plu du tout à l'autoproclamée reine du lycée. Ce n'est pourtant pas comme si elle avait perdu en respect en conséquence, ou si Mae avait tiré quelque avantage de ces yeux braqués sur elle à tous les détours de couloirs au point de lui faire quelque concurrence que ce soit. Et pourtant, une nouvelle fois, la jalousie de la rouquine semblait l'avoir emporté. Néanmoins, même elle recevrait des regards désapprobateurs, si elle se permettait d'être trop ouvertement et/ou gratuitement désobligeante envers une récente victime d'enlèvement. Elle s'était donc rabattue sur sa cible adjacente favorite, rendue d'autant plus facile par leur relation passée.

— Je la déteste aussi, confirme la marginale.

— Est-ce qu'on pourrait ne pas la laisser ruiner notre journée ? le garçon persiste à vouloir mettre le supposé incident de côté.

— Difficile, quand elle semble être partout…

À ces mots d'Ellen, Mae fait volte-face pour darder son regard orageux vers celle qui en est à l'origine. Poings et mâchoires de plus en plus serrés, elle regarde la harpie défiler plus que passer, entourée d'une petite nuée d'aspirantes comme une princesse de ses suivantes. Parmi celles-ci, même si un peu en retrait peut-être, figure malheureusement la jolie Sud-Américaine que Nelson a repérée à la voix. Comme le reste de la troupe ridicule, elle suit le regard de leur meneuse vers le trio, tandis que la rouquine leur fait des confidences qu'elles seules peuvent entendre, et qui ne sont sans doute pas plus flatteuses que celles qu'ont malgré elles interceptées Ellen et Mae dans les vestiaires un peu plus tôt. La plupart des précieuses gloussent comme des dindes, mais pas l'inconnue aux yeux et cheveux d'ébène, au moins.

— Mae… appelle doucement Nelson au bout d'un moment, pour l'arracher à sa fixation morbide.

D'une part, il est temps pour eux d'avancer dans la file, et d'autre part, il n'est pas tranquille vis-à-vis de son attitude. Une émotion aussi forte pourrait très bien déclencher une réaction adverse chez sa meilleure amie, et c'est exactement le genre d'occurrences qu'ils doivent être vigilants d'éviter. Il n'ose même pas la tirer par la manche, de peur que quelque chose soit déjà en train de se passer et qu'il en fasse les frais, ou tout simplement attire l'attention. Il échange un regard furtif avec Ellen, qui en est arrivée à la même conclusion que lui si un peu plus tard. Trop tard, peut-être.

La blondinette sort cependant de sa transe au bout de quelques secondes. Il lui a fallu ce petit temps après l'appel de son meilleur ami, comme si sa voix lui était parvenue à travers une épaisse paroi ou un coussin. Mais elle l'a entendu. Et elle a perçu l'alarme dans sa voix, qui avait remplacé son agacement précédent. Et ça a été suffisant pour lui permettre de reprendre son contrôle d'elle-même. Alors qu'elle déplie volontairement les doigts de sa main libre un à un, et desserre son emprise du réceptacle de son déjeuner, elle se force aussi à accorder un sourire à ses deux amis avant de les inciter du menton à avancer comme il se doit. Elle voudrait les remercier de la voix, mais craint que si elle ouvre la bouche du fiel s'en écoule. Elle a un sale goût sur la langue.

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