3x02 - Panacée (8/19) - Fatalité
Fred toise Iz alors que celle-ci s'arrête près d'elle pour consulter son carnet électronique, sans doute dans le but de déterminer sa prochaine destination. Lorsqu'on occupe le bureau le plus proche des escaliers, forcément, il n'est pas rare que quelqu'un qui cherche son chemin se poste juste à côté de vous pour se repérer. La profileuse connaît les lieux, cependant. Mais il faudrait être aveugle pour ne pas avoir remarqué à quel point elle se tient curieusement occupée, ces derniers temps, et court sans cesse à droite et à gauche, visiblement au point d'en perdre le Nord.
Ce que personne ne sait, c'est la raison derrière cette recrudescence d'activité de la part de la belle brune en jupe fendue. Le commissariat dans son intégralité n'est pas particulièrement actif, et ils n'ont reçu aucun écho de leurs collègues à travers la ville qui pourraient éventuellement vouloir solliciter l'avis de la spécialiste parmi eux. Ce qui monopolise son temps et son attention n'est donc pas l'une des premières choses auxquelles on pourrait penser, et personne n'a encore eu l'audace de lui poser la question.
La vérité, c'est que se plonger dans tout un tas de tâches diverses et variées évite à Iz d'avoir du temps pour se laisser invariablement happer par sa fichue ébauche d'article sur le cas de Kayle O'Michaels. Le sujet tourne à l'obsession, elle s'en rend bien compte, mais pour le moment, à défaut d'avoir une façon de colmater l'origine du problème, elle pallie aux symptômes.
— T'as l'air bizarre, lui lance Insley, toujours aussi pleine de tact, les mains autour de sa tasse d'eau fraîche.
C'est globalement l'heure de la pause déjeuner, et l'étage du commissariat est presque vide. Elle ne sait pas où Randers est allé se perdre. Ils essayent de partager certains repas, mais ils sont tous les deux plus que conscients de leur seuil de tolérance aussi bien aux gens de manière générale que l'un à l'autre, et n'en font pas trop non plus. Leur entente reste cordiale, et ça leur suffit.
— Er… Merci ? répond la profileuse.
Elle relève la tête vers le vide devant elle d'abord, afin de digérer la remarque, avant de se tourner vers celle qui vient de la lancer.
— J'essayais de te demander comment tu vas, s'explique alors Fred avec une consternation certaine, comme si elle s'était attendue à ce que sa tentative soit plus visible et était déçue que ce ne soit pas le cas.
Sans entrer dans les détails, le collègue de la psycho-psychiatre vers lequel elle a envoyé la jeune inspectrice lui a pourtant affirmé qu'elle faisait des progrès. Sans doute que, si ce n'était pas le cas, elle n'aurait pas mis les sous-titres à son premier commentaire.
— Bel effort. Je vais bien, merci de t'en soucier, la gratifie Iz, consciente du chemin parcouru par Insley depuis son arrivée.
Il ne faut pas oublier qu'il y a quelques mois, elle n'aurait même pas regardé ses collègues, et n'aurait rien dit même si elle avait remarqué quoi que ce soit. Pire, s'il s'était agi de Sam, elle l'aurait sans doute enfoncé. Bien que maladroite, son approche cache donc une bonne intention.
— T'as pas l'air bien, continue la jeune femme dans son piétinement du fond du plat.
— Insister ne va rien arranger, lui fait remarquer Iz un peu sèchement, avec un sourire crispé.
Si elle perd un peu patience, c'est surtout parce qu'elle ne sait que trop combien la remarque est justifiée. Sam la surveille. Le regard de son frère, qui la transperce à chacun de ses passages chez lui, lui donne l'impression que lui aussi, il la guette. Sa propre mère, quand elle l'a au téléphone, entend bien à sa voix que quelque chose la travaille, même si elle la connaît suffisamment pour ne pas la presser de questions. Et Fred n'est que la première inspectrice à oser dire quoi que ce soit, mais les œillades de tout l'étage lorsqu'elle file d'un côté ou de l'autre à une vitesse redoublée ne lui ont pas échappées. Les degrés d'inquiétude varient, mais le sentiment est bel et bien présent partout. Et à la longue, ça en devient presque aussi oppressant que le problème initial.
— Non, sérieusement, qu'est-ce qu'il y a ? Tu sais bien que je ne demanderais pas juste pour faire la conversation, persiste et signe Insley, cuirassée contre tout soulignement de sa maladresse.
Là encore, en lisant entre les lignes, Iz peut constater que l'inspectrice lui porte une certaine estime. Qu'elle ait non seulement fait l'effort de s'enquérir de son état mais en plus n'accepte pas qu'elle évite la question lui prouve qu'elle est sincère dans son approche, aussi pataude soit-elle. Quelque part, ça la touche, car elles n'ont pas forcément commencé sur le meilleur pied, toutes les deux.
— Je… Oh, et puis zut, tout le monde vient me parler, je peux bien parler à quelqu'un moi aussi, cède finalement la brunette dans un soupir, abaissant son carnet pour correctement s'adresser à son interlocutrice.
— T'as pas d'amis ? s'étonne la plus jeune.
Encore une fois, elle ne cherche pas à être blessante, elle est sincèrement surprise qu'une femme comme Iz, sociable et appréciée, en soit réduite à lui parler à elle, à qui personne ne s'adresse jamais que par nécessité stricte. Qu'elle ne soit pas bien est une chose, qu'elle soit la première personne à qui elle se confie, c'est plus inquiétant. Est-ce qu'elle va seulement savoir gérer ? Elle regretterait presque d'avoir demandé.
— Pas que j'appellerais pour une raison aussi insignifiante, répond la profileuse en grimaçant.
Insignifiante n'est peut-être pas le bon mot, mais elle n'en trouve pas d'autre. De ses amis véritables ou de sa famille, personne n'est dans son domaine, et donc ils auraient tous du mal à comprendre. Elle a songé à contacter des collègues, restés à l'académie ou comme elle partis en affectation, mais elle n'en a pas eu le courage. Elle a craqué une affaire monumentale, se plaindre du peu qu'elle estime avoir raté serait sans doute mal pris.
— Suffisante pour te mettre de mauvaise humeur. C'est quoi, le souci ? Tu penses que Sam te trompe ? théorise Fred avec toujours autant de délicatesse.
Iz a un brusque mouvement de recul à cette théorie sortie de nulle part.
— Quoi ? Non ! Ne sois pas ridicule, s'il voulait aller voir ailleurs, il m'en parlerait, elle élimine la possibilité avec assurance, secouant la tête.
Elle n'est pas suffisamment naïve pour penser que personne ne trompe plus personne à cette époque. Ça devrait être le cas, selon elle, mais en ayant étudié le plus noir de l'esprit humain, elle sait que certains individus apprécient de duper d'autres, dans ce domaine comme d'autres d'ailleurs. En ce qui la concerne, elle ne s'est jamais approchée de telles personnes, et a toujours fait en sorte que ses relations soient suffisamment honnêtes pour que ce genre de trahison ne se produise pas, même par concours de circonstances. Sam est charmeur, mais pas trompeur. Elle lui fait entièrement confiance sur ce plan.
— Désolée, quand on me parle d'un problème insignifiant, je pense tout de suite histoire de couple, s'explique bêtement Fred avec un haussement d'épaules.
Sentant une crampe venir au niveau de son cou, elle fait un peu plus pivoter sa chaise afin de faire un peu mieux face à son interlocutrice. Puisque la conversation est engagée, Iz vient quant à elle s'asseoir sur le bord de son plan de travail, comme elle le fait si souvent sur celui d'un peu tout le monde.
— Ce n'est pas ça. Sam est génial, au contraire. Il me laisse tout l'espace dont j'ai besoin, il est là quand il faut. C'est juste… J'ai du mal à digérer l'affaire Eugène, avoue la brunette, s'exaspérant elle-même.
Ils l'ont arrêté et il s'est ensuite mis définitivement hors d'état de nuire tout seul. Est-ce que ça ne devrait pas être considéré comme une victoire absolue ?
— Le type s'est foutu en l'air il y a 2 mois, rappelle Insley avec un regard en biais, perdue.
Elle est arrivée après les débuts de l'affaire, et a été tenue à l'écart de sa résolution – même si elle ne savait pas que c'était de ça qu'on la tenait à l'écart –, mais la nouvelle du suicide du tueur en série n'a été un secret pour personne. Comme son arrestation, elle est restée sur toutes les bouches pendant plus d'une semaine. L'effet des bonnes nouvelles, sans doute, aussi morbides puissent-elles être.
— Je suis au courant ! Un 4 Juillet, je ne suis pas près de l'oublier. Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est comment je ne l'ai pas vu venir, enrage la profileuse, crispant brièvement ses mains et son visage sous le coup de la frustration.
— Tu penses vraiment que tu aurais dû ? pouffe alors la jeune inspectrice contre toute attente.
Iz la dévisage un instant, perplexe à l'utilisation du conditionnel passé. Est-ce qu'elle essaye de lui dire que ce n'était pas à elle d'anticiper cette tournure des événements, ou bien que ce n'est pas une perte qu'elle ait laissé tomber cette balle au bond ?
— Je n'arrive pas à savoir si tu prônes la peine capitale ou remets en cause mon périmètre d'action, elle vocalise son incompréhension.
— Er… Je ne pensais pas à la peine de mort, en l'occurrence. Mais vu qu'apparemment tous les tordus ont des chances de sortie, pourquoi pas. Nan, là, je pensais plutôt au fait que c'est juste impossible de prévoir un truc pareil, répond Fred sans complexe, repensant à un échange assez récent avec son partenaire d'abord, avant d'élaborer sa remarque précédente.
— On a bien de la surveillance préventive, donc pas autant que tu crois, se permet de lui faire remarquer son aînée.
Elle ne rebondit pas sur la première partie de sa réponse. Le sujet de la peine capitale a déjà bien assez d'arguments d'un côté comme de l'autre pour qu'elle ne s'estime pas capable d'en ajouter. Et elle ne pense pas non plus que ce soit le moment d'essayer de le faire, quoi qu'il en soit.
— Ouais, mais pour des gens disons statistiquement normaux. Le type était dérangé de chez dérangé. Comment tu veux anticiper ce qu'il va faire ? insiste la plus jeune, dédramatisant le supposé manquement.
— Je sais. Quelque part, je sais tout ça. Mais je ne peux pas m'empêcher de me demander ce que j'ai raté. Et ça me travaille, Iz admet l'irrationalité de son ressenti, sans pour autant pouvoir s'en défaire.
— C'est un peu tard pour ça, commente platement Insley, avant de boire une gorgée de sa tasse.
— Merci, Iz accuse le coup de cette brutale honnêteté avec un certain sarcasme.
— Nan, mais je veux dire, tu ne peux plus rien faire pour lui, et il ne peut plus nuire à personne. Et en te laissant obnubilée par son cas, est-ce que tu ne risques pas de laisser filer d'autres trucs pour des cas présents ? Fred lui soumet son point de vue sous un autre angle, pragmatique.
— Si seulement c'était si simple, commente la brunette aux yeux verts dans un soupir songeur.
— Tu sais, j'ai pas encore pris mon déjeuner. Si c'est pas ton cas non plus, ça pourrait te changer les idées, au lieu de rester le nez dans tes papiers, là, lui propose tout à coup l'inspectrice, désignant son carnet sur ses genoux, qu'elle ne lâche pratiquement pas depuis des jours.
Iz rit d'abord, avant de se rendre compte que Fred est tout à fait sérieuse. À vrai dire, c'est sa solution de repli lorsqu'une discussion devient trop émotionnelle avec qui que ce soit : les emmener manger, voire leur amener à manger, s'ils sont vraiment au dix-millième dessous. D'après son expérience, c'est plutôt efficace. La plupart du temps, ça ne corrige pas le problème, mais ça peut aider à trouver un début de solution, au moins. Et puis, la bouche pleine, elle a une bonne excuse pour ne pas parler et donc ne pas dire de bêtises qui au contraire aggraveraient la situation…
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