3x02 - Panacée (6/19) - Ether
Caroline et Robert n'ont encore jamais réussi à décrire en détails comment les choses se passent pour eux depuis leur électrisation. Bien qu'ils aient subi une forme de privation sensorielle dans les premiers temps, ils ont tout de même le souvenir assez net d'avoir toujours eu des sensations sous une forme ou sous une autre ; c'est juste qu'ils n'ont pas les termes pour les expliquer toutes. Une fois les bons branchements établis, ils ont pu récupérer un sens de la vue disons normal, si souvent démultiplié, quand les capteurs auxquels ils ont accès le permettent, et sinon comme au travers de verres tantôt déformants tantôt modifiant les couleurs. Idem pour l'ouïe, qui dépend de ce qu'ils ont à leur disposition. La sensation de mouvement fantôme n'a jamais été perdue, elle, même avant qu'ils ne réussissent à l'entretenir à travers leurs hologrammes, stade auquel ils ont doublement eu la certitude qu'ils ne l'avaient pas perdue, et surtout ont pu en convaincre d'autres. Pour tout le reste, en revanche, ça se complique.
Puisqu'ils ont établi le contact entre eux avant que Rob n'ait réussi à faire quelque branchement que ce soit, leur mode de communication directe a quelque chose de mystique. Ils ne se voient pas et ne s'entendent pas non plus. En effet, ces sens-ci sont réservés au monde physique, celui qu'ils n'habitent justement plus vraiment. Au début, s'ils se percevaient, ils ne se comprenaient même pas. Il leur avait fallu accorder leurs diapasons. Puis, à partir de ce moment, le flot d'information a circulé comme un torrent, comme s'ils avaient ouvert les vannes d'un barrage qui les séparaient. Ce n'est même pas qu'ils se croisent dans un environnement commun, c'est qu'ils y sont ensemble, de manière absolue et pour ainsi dire non négociable. Le notion de distance, entre eux, est très discutable, et celle de temps à peine moins. Le plus difficile n'est pas de faire passer quelque chose mais de compartimenter leurs réflexions pour ne pas se déranger. Ils peuvent se tenir à l'écart l'un de l'autre, ou empêcher l'accès à quelque chose à l'autre, mais si efficace, la manœuvre sera forcément évidente pour celui qui en sera victime. D'où l'inconfort de Rob lorsque Caroline lui a caché les inquiétudes de Jena vis-à-vis de Mae, peu avant son enlèvement.
— Qu'est-ce que tu vas faire en premier ? l'adolescente interroge soudain l'étudiant.
Leurs conversations ne s'arrêtent d'une certaine manière jamais. Elles ne commencent par conséquent jamais vraiment non plus. C'est un flux bidirectionnel constant, dont seule l'intensité varie.
— Après mon réveil ? il cherche à confirmer l'origine de la question.
Quoi d'autre, pourtant ? C'est la seule chose qu'ils attendent, désormais. À part ça, ils ont une certaine routine, et le seul autre événement qui pourrait se produire pour la perturber entraînerait sans doute leur fin.
— Duh, confirme l'adolescente par une gentille exclamation d'exaspération.
Sans se voir, ils devinent curieusement assez bien les expressions faciales de l'autre. Peut-être qu'ils projettent leur perception de son humeur sur un référentiel visuel familier.
— Manger, répond Rob après réflexion, ni longue ni brève, disons simplement facilitée par plusieurs moteurs de calcul.
— Tu ne pourras probablement pas, le raisonne son acolyte, terre-à-terre.
— D'accord, alors respirer de la nourriture, il insiste sur son choix.
L'olfaction est sans doute le sens le plus délaissé en terme de capteurs, et donc celui qui pourrait potentiellement leur manquer le plus.
— Nul, critique Caroline, bien qu'amusée tout de même.
D'eux deux, elle est celle qui est le moins impatiente de revenir à elle. Sa phase de puberté, même si elle tire à sa fin, ne lui manque pas du tout. Elle est loin de toutes ses considérations d'ordre physiologique, ici. Et elle n'avait quoi qu'il en soit pas autant fait l'expérience de la vie que son compère d'infortune. Ça lui manque donc moins.
— Tu as une meilleure idée ? il la met au défi.
Pour lui, les questions de la jeune fille ne sont qu'autant de signes d'appréhension. Elle cherche à paraître détachée, donner le change, mais l'idée de bientôt être en mesure de reprendre possession de leurs corps l'angoisse. Certes, c'est toujours mieux que la peur panique qui l'étreignait du temps où ce réveil impliquait la perte de ce qu'ils ont aujourd'hui, si forte qu'elle l'avait quelque peu contaminé lui, alors qu'il était affaibli par un fond de découragement. Il ne regrette pas qu'ils aient obtenu qu'Alek, Gregor, et même Jazz et Jack dans une certaine mesure travaillent à un procédé moins radical. Néanmoins, il peut reconnaître aujourd'hui qu'il aurait été mieux de pouvoir le leur demander sans devoir en arriver à tenter de fermer complètement la porte. Ils ont vraiment eu beaucoup de chance qu'Anubis ait veillé au grain.
Aujourd'hui, alors que le meilleur des deux mondes est enfin sur le point d'être concrètement à leur portée, la phase de soulagement de Caroline d'avoir obtenu gain de cause est passée. Elle avait vécu l'acceptation de leurs demandes plutôt comme un délai, un répit, un pur gain de temps. C'était resté pour elle un futur quelque peu hypothétique, vers lequel on tend tout en sachant en son for intérieur qu'on ne l'atteindra pas, et en étant secrètement soulagé. Elle ne va pas refuser de se réveiller, mais disons qu'elle aurait clairement pu s'en passer, aussi dramatique ça puisse paraître.
— Étrangler ma sœur, elle déclare contre toute attente, dans un tourbillon d'émotions contradictoires.
— En l'enlaçant, j'espère, Robert tente de la faire choisir la plus positive de toutes, dans cet imbroglio de ressentis aussi bien que de ressentiments.
Il y a quelque chose de très étouffant, comme si on se noyait dans le noir, à éprouver les choses sans aucune influence environnementale, et sans impact physique. La colère ne leur donne plus chaud, la tristesse ne peut pas les faire pleurer, la peur ne les refroidit plus, tout est épuré, et a fortiori plus concentré et donc intense. Il se demande parfois si c'est comme ça que les Homiens ressentent les choses, également. Chuck a bien comparé leur situation à leur mode de fonctionnement, une fois. Mais jusqu'où vont réellement les similitudes ?
— Mouais, marmonne l'adolescente pour tout réplique.
Elle refuse de se décider, mais au moins, elle n'écarte pas entièrement la possibilité. Tout n'est donc pas perdu entre les deux sœurs Miller. Rob a beau être enfant unique, il trouve toujours ça triste, lorsque les familles se déchirent.
— Techniquement, c'est grâce à elle, tout ça, il rappelle gentiment.
S'ils avaient forme physique ou ne serait-ce que visuelle, il désignerait sans doute l'horizon d'un geste ample. Il n'a rien besoin de faire. Son interlocutrice saisit tout simplement l'atmosphère que sa phrase projette.
— Et elle veut le reprendre, ajoute la jeune fille, encore blessée de l'attitude de son aînée.
Au début, avant que sa situation réelle ne soit connue de qui que ce soit, elle avait été touchée que Jena vienne aussi souvent à son chevet. Et lorsque son message de premier contact avait enfin pu être ouvert et que ce qui lui était réellement arrivé avait éclaté au grand jour (ou presque), alors elle avait été soulagée de ne plus être seule dans son nouveau monde. Mais petit à petit, le comportement protecteur de sa grande sœur était devenu écrasant. C'était son idée, de secrètement prêter main forte aux autorités pour faire tomber DeinoGene, et elle avait su en convaincre Jena sans trop de mal. Puis, au fur et à mesure des diverses actions qu'ils ont dû mener, il avait fallu de plus en plus négocier d'être de la partie. Leur opposition de point de vue était arrivée à son apogée le jour de sa tentative d'atteinte à son intégrité physique, lors de laquelle Jena avait explicitement formulé être prête à ne pas lui demander son avis pour la réveiller. Elle avait ensuite été contre sa participation aux recherches d'une solution acceptable sous prétexte que le Docteur Bertram était impliqué. Et aujourd'hui, chacune de ses escapades pour offrir son support à Sieg et Vlad est sujette à désaccord.
— Arrête, c'est pas parti pour, la tempère Bob, qui voit les choses sous un autre angle.
Il est plus qu'évident que Jena ne veut que protéger sa cadette. Elle craint qu'elle se fasse repérer, ou qu'elle se retrouve dans une situation tout simplement compromettante en elle-même. Il a ces mêmes inquiétudes, d'ailleurs, quoiqu'il perçoive un peu mieux les dangers auxquels ils peuvent faire face ici, et surtout la capacité de l'adolescente à les gérer. Le problème, ce ne sont pas les intentions de Jena, mais plutôt sa façon dirigiste de s'y prendre.
— Elle est têtue, insiste Caroline sur la légitimité de sa rancœur, boudeuse.
— Je me demande si c'est de la même personne que vous tenez, raille alors Rob d'un ton joueur.
Il a déjà vu leurs parents, de là où il est. Ils font partie de ces gens issus de mélanges phénotypiques tellement variés que leur descendants directs ne leur ressemblent curieusement pas autant qu'on peut s'y attendre dans des lignées ethniquement plus enclavées. Leur apparence physique n'est pourtant pas ce qui les sépare le plus de leurs deux enfants. Si chacune à sa façon, les filles Miller sont assez revêches, face à des parents pourtant plutôt calmes et réfléchis. Ils ont néanmoins une indéniable fermeté qui peut-être se transcrit en obstination sur des tempéraments plus volcaniques.
— Très bien alors… Rencontrer tout le monde, Caroline revient sur sa réponse initiale à la question qu'elle a elle-même posée.
— Il faudra sans doute un peu de patience pour tout le monde, mais c'est déjà un meilleur plan, encourage l'étudiant avec une certaine admiration.
Peut-être qu'il aurait dû avoir une telle réponse en premier lieu. Il faut dire aussi qu'il avait déjà rencontré un plus grand nombre des personnes les aidant aujourd'hui avant son accident, ce qui explique peut-être qu'il ressente moins ce besoin, même s'il en a évidemment aussi très envie. Sa sœur mise à part, la lycéenne n'a jamais été face à quiconque de leurs bienfaiteurs. Sa simple situation n'est pas seule à blâmer pour sa sensation de ne pas faire partie intégrante de l'équipe. Son plus jeune âge ne doit pas aider non plus.
Parallèlement, Rob ne peut pas s'empêcher de songer que le fait que Caroline veuille faire connaissance avec tout le monde en chair et en os n'est en fin de compte pas nécessairement bon signe. Déjà qu'elle hésite à retourner à sa vie d'adolescente, et que sa sœur se crispe en la sachant en mission sous format numérique, qu'en sera-t-il lorsqu'elle va se retrouver physiquement au milieu de pirates, scientifiques fous, agents secrets, et extraterrestres ? Pour le moment, ses parents ignorent ses associations, car ils la pensent plongée dans l'inconscience, mais elle ne pourra plus agir à leur insu une fois de retour en circulation. Ou bien oserait-elle ? Pire : aura-t-elle finalement le choix ?
Car pendant qu'ils débattent de leur après, Jack est toujours en train d'en présenter sa propre vision au groupe qui attend chez les Quanto que Markus ou Daisy se manifeste. Comme la plupart des exposés, les deux téléversés n'écoutent que d'un capteur distrait. Leur attention est difficilement accaparée, dans leur état actuel. Mais des bribes d'informations se frayent déjà un chemin dans leur conscience tout de même. Le débat en est aux questions et réponses. Certaines les concernent, d'autres moins. Ils ne sont pas intervenus. Le salon est déjà bien rempli, et même si ce n'était pas le cas, ils ont tendance à réagir en décalé de l'assemblée, à cause de leur façon de gérer les informations un peu différente. Ils s'abstiennent donc, comme ils l'ont fait lors de la révélation des Homiens, par exemple. L'annonce d'aujourd'hui va d'ailleurs potentiellement avoir des ramifications tout aussi vastes que celle de cette fois-là. Mais s'il était important d'avoir les cartes en mains aussi tôt que possible, sans doute vaudra-t-il mieux arbitrer sur ce sujet un autre jour.
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