3x02 - Panacée (14/19) - Soufflet

Ça y est, c'est fait. Daisy a terminé son intervention auprès de Caroline. Toute l'opération s'est déroulée de manière presque identique à celle de Markus auprès de Robert. L'infirmière n'a pu avoir d'ouverture que quelques heures après l'étudiant, en milieu d'après-midi, mais elle a su tirer profit de l'aigreur de ses collègues envers elle pour avoir suffisamment longtemps tranquille avec la jeune comateuse. La seule différence, c'est que l'adolescente n'a pas vu d'intérêt à ce que son hologramme soit dans la pièce, mais pour le reste, elle a été tout aussi vigilante du couloir que son compère d'infortune. Et il n'y a pas eu d'interruption ni de complication. Ils ne sont pas sortis de l'auberge, mais jusqu'ici, ils n'auraient pas pu rêver beaucoup mieux que le déroulement dont ils ont bénéficié. Le soulagement général a été palpable même à travers le canal de communication distant entre les divers participants.

— J'arrive pas à croire qu'on a réussi ! murmure presque Markus lorsqu'il retrouve enfin Daisy, plus tard, à l'une des stations d'un autre service, à un autre étage.

C'est un message tout ce qu'il y a de plus anodin sur son SD qui l'a averti du succès de la seconde manœuvre, tout comme c'est pas ce biais que l'infirmière avait été mise au courant du succès de la première. Et ni lui ni elle n'ont pu y réagir outre mesure, puisqu'il leur a ensuite fallu continuer leur journée comme ils l'avaient commencée : normalement. Est-ce que l'appréhension de ce qu'ils avaient à faire est plus difficile à contenir que l'impatience que ça porte ses fruits ? Ils ne sauraient ni l'une ni l'autre le dire. Mais comme personne ne semble rien remarquer de particulier dans leur comportement, ils doivent bien faire quelque chose correctement. Quoi qu'il en soit, c'est la première fois qu'ils peuvent échanger de vive voix depuis leurs accomplissements respectifs, et il faut bien libérer un peu de la pression accumulée.

— C'était quoi, l'alternative ? Se faire prendre, et faire condamner tout le monde à mort ou à perpétuité ? lui soumet la trentagénaire, sa voix agréable tranchant avec le contenu dramatique de ses paroles.

— Merci pour cette touche d'optimisme. Ça doit avoir été la journée la plus longue de ma vie, répond l'étudiant en pouffant, trop fatigué émotionnellement pour lui tenir rigueur de son trait d'humour noir.

— Plus longue que celle où ta sœur a été libérée ? elle continue dans ses questions pièges, décidément joueuse.

Ce jour-là, pour elle aussi, il avait été long. Elle ne connaissait pas encore toute la fine équipe, seulement Jena, mais elle était au courant que ses maris étaient impliqués dans quelque chose de dangereux, aussi bien directement que par ses potentielles ramifications par la suite. C'était la première fois qu'elle les voyait partir en mission sans ordre officiel. Mais c'est aussi ce qu'il l'avait convaincue que c'était important. Au début, ça ne devait être qu'une fois. Et puis, la situation s'était reproduite, puis prolongée, et elle avait au moins la satisfaction de s'être rapprochée d'eux pour les soutenir dans leur entreprise.

— Probablement, décide Markus après un instant de réflexion.

— Égocentrique ! se moque l'infirmière.

Il en convient d'un haussement de sourcils. L'attente du sauvetage de Mae avait été longue, certes, mais justement, c'était une attente. Contrairement à ce qu'il aurait pensé, devoir agir avait encore un peu plus distendu le temps, pour lui. Et dire qu'il n'en avait eu que pour à peine plus d'une heure à faire ce qu'il avait à faire, alors que la bande qui a infiltré et saboté DG avait dû rester concentrée pendant une demi-journée ! Il a tout à coup encore plus de respect pour leur performance à tous.

— Tu penses que ça va prendre combien de temps ? Avant de faire effet, je veux dire. Avant qu'ils puissent se réveiller, l'interroge Daisy, après un instant de silence, duquel ils ont tous les deux profité pour souffler, aussi bien par rapport à leurs tâches officielles que par rapport aux autres.

— Entre la contamination et la germination, au minimum une semaine, d'après Bertram, répond Markus avec une moue approximative, incapable de donner sa propre estimation.

Curieusement, la femme des deux agents d'infiltration s'est très peu intéressée à l'exposé fait par Greg et surtout Alek – pour des questions de tact et de mesure – de la solution trouvée. Lorsqu'elle a été sollicitée pour l'administration du traitement, elle a accepté sans hésité, mais n'a pas demandé à en savoir plus sur les tenants et aboutissants, uniquement concernée par les étapes à suivre. Sûrement une déformation professionnelle ; quand il faut agir vite, il y a un côté militaire aux actions des infirmières. Il n'est plus question de s'interroger, mais de faire ce qui doit être fait sans hésitation. C'est sans doute cet état d'esprit qu'elle a voulu se donner l'opportunité de reproduire, et ce n'est que maintenant, alors qu'elle a terminé, qu'elle se permet enfin de laisser sa curiosité l'emporter.

— Et on a des pistes pour ne pas avoir deux miraculés de manière aussi rapprochée dans le même service du même hôpital ? elle poursuit dans ses questions.

Sa pertinence fait sourire Markus. C'est Anubis qui avait soulevé ce point lors de l'élaboration du plan d'action. Personne d'autre n'avait songé à ce détail. La jeune femme avait expliqué sa présence d'esprit par l'habitude d'avoir à causer par une seule intervention des impacts qui ne devaient pas avoir l'air corrélés. L'étudiant se demande comment Daisy y a songé.

— Les parents de Rob ont envisagé la thérapie par stimulus électriques, il y a quelques temps. Je me dis que leur en reparler pourrait donner une explication raisonnable à son réveil. Et ça ne devrait pas avoir d'effets adverses. Ça peut peut-être même véritablement accélérer les choses, qui sait, il présente le contournement sur lequel ils se sont arrêtés, en plus de laisser aux deux téléversés la sagesse de ne pas réintégrer leur corps tout à fait en même temps.

— Bonne idée. C'est suffisamment établi pour qu'on ne creuse pas trop sur le fait que ça ait fonctionné, commente l'infirmière en hochant la tête, satisfaite par cette réponse.

Markus s'interroge soudain sur la manière dont la profession de ses deux époux a pu à ce point déteindre sur elle. Surtout avec deux spécimens aussi peu bavards qu'eux. De prime abord, elle semble plutôt détachée de leur monde. C'est même assez frappant, à quelle point elle est différente d'eux. Comment l'immersion s'était-elle donc passée, pour elle ? Est-ce que la découverte de leurs activités avait été brutale, comme la sienne de celles de Jena, ou bien s'était plutôt faite naturellement, dans la conversation, sans être cachée ? Et quoi qu'il en soit, comment s'y était-elle aussi bien faite ?

Il est malencontreusement appelé par ses co-internes avant d'avoir pu poser quelque question que ce soit pour satisfaire sa curiosité, mais prend note dans un coin dans son esprit d'aborder le sujet avec la belle infirmière à une date ultérieure. Elle lui donne l'espoir qu'un jour, peut-être, l'environnement dans lequel il est contrait d'évoluer depuis des mois maintenant lui semblera aussi trivial qu'il paraît le lui sembler à elle. Il fut aussi un temps où il se demandait s'il voulait s'habituer à tout ça, si ce ne serait pas inquiétant qu'il s'y accoutume, mais si une personne aussi douce et bienveillante que Daisy sait y vivre, la corruption n'est peut-être, au bout du compte, pas une fatalité.

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