3x02 - Panacée (15/19) - Remise de pendules à l'heure

Lorsque Caesar quitte un bâtiment universitaire pour un autre, en chemin vers son dernier cours de la journée, il jette par habitude un œil autour de lui afin de localiser Ben. Ce n'est cependant pas lui qu'il trouve, accoudé à un rambarde, mais Jack. Peut-être qu'aujourd'hui, le Soigneur a décidé de se faire discret. Ou peut-être qu'il s'est enfin lassé de cette surveillance du campus, jusqu'ici non rentabilisée. Quoi qu'il en soit, le grand adolescent brun décide de ne pas s'inquiéter de l'invisibilité du motard. Il lui fait confiance à la fois pour ne pas être neutralisé, et à la fois pour ne pas les laisser tomber. Il est plus surpris de retrouver le tatoué, en revanche…

Caes hésite à faire le détour pour rejoindre son ami. Ils n'ont aucune matière en commun, aujourd'hui, et donc a fortiori pas même la dernière. Bien sûr, il estime le petit génie tout à fait capable de s'incruster à un cours qu'il n'est pas supposé suivre, même alors qu'il est réellement inscrit à l'université, lui. Mais est-ce qu'il a envie qu'il le fasse ? Aussi bizarre ça lui a paru de ne pas avoir sa compagnie comme les autres jours, il est encore un peu froissé de son intrusion du matin. Il sait qu'il ne pensait pas à mal, et il ne lui en veut pas, c'est juste l'ambiance générale qui lui pèse.

Malheureusement pour lui, il n'a pas le temps de mener son débat intérieur à sa conclusion et prendre une décision, car c'est Jack qui prend l'initiative de se détacher de son appui pour venir l'accoster.

— Excusez-moi, jeune inconnu, est-ce que vous auriez l'obligeance de me donner l'heure ? il l'interroge avec une politesse exagérée, prétendant ne pas le connaître, alors qu'il cale son pas sur le sien.

Caesar laisse échapper un souffle à mi-chemin entre un soupir et un éclat de rire étouffé. Allons bon. Qu'est-ce que Jack manigance, encore ?

— Il y a une tour horloge juste derrière nous, il rétorque, sans même avoir besoin de regarder par-dessus son épaule pour vérifier, sûr de lui.

— Content de voir que tes capacités d'observations sont au top, commente le blondinet, reprenant une voix et une intonation normales, avant de lever son poing devant lui et l'ouvrir, pour en laisser théâtralement pendre une montre à gousset.

Les sourcils du plus grand du duo se lèvent. Il reconnaît sans peine son dernier cadeau d'anniversaire. Il se souvient aussi très nettement avoir laissé l'objet sur sa table de nuit en partant, comme tous les jours. La montre a fait partie de ces éléments qu'il a été curieusement rassuré de retrouver, en rentrant de l'Institut, même alors qu'il n'y avait pas pensé durant son séjour, voire avait pour certains oublié leur existence. Depuis, ils lui servent un peu de repères, comme des talismans, et il se surprend parfois à s'assurer distraitement de leur présence, lorsqu'il les à proximité.

— Et toi, tu te mets à la cleptomanie, à ce que je vois, il commente platement.

Il n'a pas besoin de s'offusquer ouvertement ; il sait bien que Jack va en venir à ce à quoi il veut en venir par lui-même, lorsqu'il en aura décidé. Chercher à obtenir de lui des informations qu'il n'est pas prêt à donner est peine perdue.

— Après ma présentation de ce matin, j'ai voulu passer te voir dans ta chambre, mais tu avais déjà filé en douce, raconte le petit blond.

Le lien de causalité avec la présence de l'objet entre ses doigts échappe encore à Caesar, mais il décide de tout de même proposer une inférence possible :

— Tu as décidé de reprendre ton cadeau parce que je suis allé en cours ?

— Je ne l'ai pas repris, je me suis dit que j'allais te l'apporter, corrige son camarade.

Ils s'arrêtent enfin, étant arrivés à destination, devant l'une des portes du prochain cours de Caesar.

D'un geste digne d'un prestidigitateur, Jack récupère le pendule improvisé pour le tendre très cérémonieusement de ses deux mains à son propriétaire, qui le réceptionne beaucoup plus précautionneusement. Contrairement à sa sœur, qui accumule des tas de babioles dans les étagères de sa chambre, le grand brun a très peu de souvenirs matériels. Encore moins que Markus ou leur père, déjà eux aussi plus sobres que la benjamine de la famille. Une séquelle de son manque d'identité, sans doute. En conséquence, cette horloge de poche est parmi les rares objets auxquels il tient vraiment.

— Pour quoi faire ? Il interroge, une fois certain d'avoir le bijou bien en main.

— Pourquoi tu ne l'as pas sur toi ? demande Jack pour toute réponse.

— Parce que je ne veux pas la perdre ou l'abîmer, explique simplement Caes en toute honnêteté, un franc sourire amusé fendant son visage.

Jack considère cette raison. Il ne sait même pas pourquoi il s'était imaginé qu'il l'avait toujours eue sur lui jusqu'ici. Sans doute parce que c'est ce qu'il aurait fait à sa place. La voir là, sur la table de chevet, soigneusement entreposée, certes à une place d'honneur mais non moins entreposée, l'avait surpris. Et il n'est pas facilement surpris.

— Si la machinerie est délicate, l'alliage dans lequel est fondu le boîtier est solide, mon gars, ça ne risque pas de bouger. Quant à la perte, il y a ce petit truc pratique pour l'attacher à ton pantalon. Et si tu perds ton pantalon, alors là, tu as un autre souci, il balaie sans vergogne ce qu'il n'arrive pas à interpréter comme autre chose que des excuses.

— Très bien, très bien ! Je vais la porter sur moi tous les jours à partir de maintenant ! Qu'est-ce qui te prend ? Tu as mis un traqueur dessus ? le coupe Caesar avant qu'il ne poursuive, toujours aussi amusé.

Il tend les mains vers lui d'abord, pour le stopper dans ses contournements possibles, puis il attache ostensiblement le mousqueton de la montre à l'un de ses passants de ceinture, avant de glisser le cadran dans sa poche. Il n'a pas l'habitude d'avoir une chaînette qui pende à son côté, ce n'est pas vraiment son style, mais ça ne le dérange pas de s'y faire.

— Non. Bien que, rétrospectivement, ça aurait pu servir, étant donné l'historique de ta famille, le petit génie invalide cette dernière hypothèse, puisqu'il n'a pas réellement d'explication rationnelle à sa volonté qu'il porte son cadeau sur sa personne.

Un sentiment d'abandon, peut-être ? Comme si son cadeau était une extension de lui-même, et qu'en ne l'ayant pas avec lui tout le temps, Caesar signifiait qu'il ne voulait pas de lui ? C'est aller loin dans une analyse fumeuse. Quand il dépasse les bornes, Caes le lui fait savoir de manière bien plus directe, il ne joue pas ce genre de jeu, même inconsciemment.

— J'ai une RFSD, oppose le grand brun à cet argument.

Certes, ça n'a pas trop servi à sa sœur. Ses kidnappeurs se sont débarrassés du rectangle dès qu'ils ont pu. La carte a été retrouvée à des kilomètres dans une autre direction, intacte mais bien inutile aux recherches, si ce n'est pour éliminer l'un des nombreux chemins possibles.

— Mes parents ainsi que quatre cicatrices distinctes sur mon corps peuvent témoigner dans le sens de l'insuffisance de ce système, ajoute Jack, faisant référence aux plusieurs tentatives de pose d'un traqueur sur lui par ses géniteurs.

Gêné, Caesar s'éclaircit la gorge. Il est peu désireux de s'étendre sur les marques qu'il peut y avoir sur le corps de son meilleur ami. Même s'il possède lui-même deux cicatrices très présentes à son esprit, dont l'une qu'il cache toujours à la vue de tous par un bandage aussi inutile soit-il, il ne doute pas que les histoires derrière celle du fils d'ambassadeur soient bien plus sordides. Jack a un seuil de tolérance à la douleur particulièrement élevé, surtout pour quelqu'un de sa stature à première vue plutôt frêle.

— Et sinon, ça s'est passé comment, ta fameuse présentation ? il interroge pour changer de sujet.

— J'aurais voulu que tu y assistes, mais tu semblais fâché, révèle le blondinet.

Il ne répond pas vraiment à la question, comme s'il n'était pas fixé sur le résultat de son entreprise, ou peut-être qu'il estimait que pour le connaître son ami aurait dû répondre présent.

— Toutes mes humeurs n'ont pas à voir avec toi, tu sais. C'est juste… le campus. En plus de ce qui se passe à la maison. Ça me fatigue. Je sature un peu. Lakeshore, c'était un environnement contrôlé, et cet Été, ça allait aussi, mais maintenant, tu n'as pas idée du nombre de personnes que je rencontre et croise par jour, le rassure le grand brun, voyant à des kilomètres la direction dans laquelle se dirige son égocentrique camarade.

Jack ouvre la bouche pour lui donner une estimation, mais s'abstient à l'ultime seconde. Ce n'est pas le sujet. En effet, il avait osé penser que c'était sa faute s'il était de mauvais poil ce matin. C'est souvent le cas. Il ne se voile pas la face quant au fait qu'il est très pénible. Il se repose d'ailleurs beaucoup sur la tolérance de Caesar. L'effet apaisant de la révélation qu'il n'est pas à l'origine de son aigreur serait optimal, si seulement il pouvait faire quelque chose au fait que son esprit est mis à rude épreuve par cette recrudescence d'informations qu'implique l'environnement dans lequel ils évoluent. Malheureusement, ça, c'est quelque chose qu'il doit apprendre à gérer tout seul. Mais puisqu'il ne semble pas avoir renoncé à la vie en société, il doit s'en sentir capable.

— D'accord. Cool. Mais er… Tu serais quand même d'attaque pour entendre mon idée de génie ? s'enquiert jack malgré tout, prudent dans son approche.

Même si on vient de lui dire qu'il n'est pas responsable du malaise, ça l'embêterait d'y ajouter. Il fait vraiment des efforts, et on jurerait même qu'il progresse, parfois.

— Toutes tes idées sont comme ça, le taquine et le complimente à la fois Caes, souriant à nouveau.

— J'apprécie la flatterie, mais j'aimerais vraiment avoir ton avis, quand tu seras disponible et disposé, se permet d'insister le petit blond pour avoir une réponse à sa requête.

— Pourquoi le mien ? s'étonne alors l'autre, sourcils froncés à présent.

Il ne contournait pas la question parce qu'il allait dire non, mais plutôt parce qu'il n'en voyait pas trop l'intérêt. Quelle que soit l'idée, si elle concerne Mae et/ou Caroline et Robert et le reste, alors il n'a rien ou si peu à voir là-dedans. Il est complètement adjacent à la situation. En quoi son opinion est-elle importante ? Il n'a pas d'expertise à apporter.

— Parce que c'est le seul qui compte vraiment à mes yeux, lâche pourtant Jack sans hésitation, comme si ça coulait de source.

Caesar reste bouché bée à une déclaration aussi candide de confiance absolue. Il s'est quelque part, au fond de lui, toujours un peu senti comme l'animal de compagnie du surdoué, la dernière chose à avoir retenu son attention si difficile à capter, dont il se lasserait forcément un jour. Il n'a jamais entièrement rechigné à lui servir de conscience, à lutter pour lui inculquer les principes de bienséance les plus basiques et qui pourtant lui manquaient. On ne sait jamais, au cas où ça porterait ses fruits, ce serait toujours ça de pris. Néanmoins, il le pensait tout de même tout à fait capable de passer outre son jugement quand il ne l'arrange pas. C'est ce qu'il le voit faire avec n'importe qui d'autre. L'idée qu'il ait le pouvoir de le stopper, lui, le laisse abasourdi.

— Er… J'ai un cours dans 5 minutes, il lui rappelle, embarrassé.

— Je peux attendre. Sinon on fait ça un autre jour, comme tu veux, lui propose calmement Jack, sans sembler remarquer le malaise qu'il a provoqué.

— Tu ne vas pas poireauter tout seul pendant une heure ! proteste Caes, admettant indirectement qu'il n'a pas d'objection à ce qu'il lui explique son plan dès aujourd'hui.

Si ça lui tient tant à cœur qu'il l'entende, il l'écoutera. Ce n'est pas comme s'il quittait les cours à point d'heure. Ce n'est pour lui-même, qu'il objecte.

— Oh ! Je ne suis jamais seul sur ce campus, t'inquiète, l'assure alors Jack en riant.

Le grand brun n'a pas le temps d'apporter un autre argument contestataire, car l'heure tourne. Il est temps pour lui d'entrer dans sa classe s'il ne veut pas être en retard. Il hésite. Il n'est pas obligé d'y aller. C'est que Jack l'a rendu curieux, avec son insistance pour lui raconter son histoire ! Mais déjà, le blondinet s'éloigne, sans doute en quête d'une place où s'asseoir en attendant la fin du cours. Peut-être que ce qu'il a voulu dire par sa dernière remarque sera aussi expliqué dans sa redite de son exposé du matin. En attendant, Caesar apprécie qu'il respecte son envie d'aller en cours, qu'il lui laisse l'espace pour être sa propre personne, sans l'inféoder à ses desiderata comme il le fait parfois. Oui, c'est vrai, il peut bien attendre une heure. Comme on peut dire qu'on ne s'ennuie jamais avec lui, il est après tout fort probable qu'il ne s'ennuie jamais lui-même.

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