3x02 - Panacée (12/19) - Un prêté pour un rendu
Revenue d'un déjeuner effectivement rafraîchissant en compagnie de Fred, Iz est tout de même retournée à sa longue liste de tâches à effectuer. D'une part, maintenant qu'elle a décidé et programmé de les faire, elle ne va pas abandonner, et d'autre part, même si elle se sent un peu mieux après avoir vidé son sac au moins en partie, elle ne va pas se remettre du jour au lendemain pour autant. Les arguments en faveur de son passage outre s'accumulent lentement mais sûrement, et vont finir par gagner, elle le sent, mais ça va encore prendre un peu de temps. Patience, donc.
Équipée de son fidèle plateau, elle revient en l'occurrence à l'une des toutes premières missions qu'elle a remplies au commissariat : celle de la distribution de boissons pour la plupart chaudes et/ou énergisantes. Aussi sous-estimée ça l'a rendue aux yeux de beaucoup il fut un temps, elle ne s'en lasse pas. Elle apprécie l'odeur du café, qui supplante toutes les autres, la satisfaction que ses livraisons engendrent, et le petit coup de fouet général que sa tournée donne à tout l'étage. C'est aussi l'excuse parfaite pour jauger les humeurs sans donner l'impression de guetter tout le monde.
— Il est à la niche ? l'interpelle Randers sur son passage, après avoir récupéré avec contentement son breuvage de prédilection.
— Pardon ? elle demande en faisant volte-face vers lui, tête penchée sur le côté.
Ils ne sont que tous les deux dans l'allée, car Insley s'est dévouée pour aller mettre à jour leur dossier dans le serveur central. Elle prend souvent cette action en charge, car elle estime que son partenaire le fait mal. À la fois vexé et dédouané, Randers la laisse faire. Quant à Sam, dont le bureau est de l'autre côté du chemin, il est en vadrouille quelque part avec son chien.
— Ce bon vieux Sam, il est à la niche ? Patrick réitère sa question.
— Pourquoi est-ce que tout le monde semble penser ça, aujourd'hui ? s'exclame la profileuse, qui lèverait les mains au ciel si elles n'étaient pas prises.
D'abord Fred et sa théorie absurde de tromperie, et maintenant lui, qui semble penser qu'elle en veut à son homme. Qu'est-ce qu'elle a raté ? Encore. Est-ce que Sam laisse paraître quelque chose devant les autres qu'il cacherait devant elle ?
— Je vérifie juste, s'excuse implicitement l'ex-partenaire de son homme, mains devant lui en signe de reddition, alarmé par sa réaction.
Il voulait juste s'enquérir de la situation telle qu'appréhendée par la jeune femme, après avoir eu le son de cloche de son compagnon ce matin. C'était une remarque amicale, vraiment, taquine, pas sérieuse.
— Et pourquoi il serait à la niche, au juste ? Iz insiste tout de même, pas fâchée, juste curieuse.
— J'en sais rien, je constate juste qu'il a l'air d'y être, patauge Randers, regrettant désormais amèrement d'avoir engagé la conversation.
S'il met les pieds dans le plat, Sam ne le lui pardonnera jamais. Vu son état d'esprit de ce matin, il ne saurait pas continuer à mentir à sa belle si elle se mettait à pousser la question. Pourvu qu'il ne lève pas malencontreusement l'alerte ! Voilà ce qu'il gagne, avec ses bonnes intentions ; elles ne compensent pas sa délicatesse de mufle.
— Ah oui ? elle se contente heureusement de s'étonner, comme si elle ne pouvait pas rejeter en bloc l'accusation.
Ils sont tous les deux un peu désaxé, ces derniers temps, c'est vrai. Elle rumine cette histoire de suicide invraisemblable d'un dangereux psychopathe mégalomane, et il est encore en train de se réhabituer à ne plus avoir de partenaire de la même espèce que lui, ce qui n'est pas arrivé depuis longtemps. Et puis, Mae et Caesar ont repris les cours, récemment, ce qui peut aussi contribuer à ses préoccupations, même si dans une considérablement moindre mesure que l'époque où ils étaient chacun prisonnier à leur façon.
— Hey, c'est pas forcément toi qui l'y a mis, propose l'inspecteur, cherchant à désamorcer la situation qu'il a lui-même enclenchée par inadvertance.
— Je n'ai pas été des plus disponibles, ces derniers temps, c'est vrai, concède Iz, la mine soudain renfrognée.
Comme elle l'a dit à Fred, Sam a le comportement idéal, vis-à-vis d'elle et de ce qui la travaille actuellement. Même si elle le voit la surveiller, s'inquiéter, c'est juste assez pour qu'elle se sente en sécurité et non pas oppressée. Il ne gratte pas ou si peu sur le sujet de ce qui la dérange, la laisse gérer toute seule, tout en lui faisant de temps en temps savoir qu'il reste à sa disposition au cas où elle voudrait lui en parler. Puisqu'il n'a jamais eu de relation sérieuse avant elle, elle imagine qu'il a appris ça de son frère, voire de ses parents. Quoi qu'il en soit, c'est très mature de sa part, et particulièrement appréciable. Elle ne rechigne pas à prendre en partie en charge son éducation sentimentale sur certains points, mais ça ne l'aurait pas arrangée que ce soit le cas en ce moment.
Mais maintenant, elle se demande si la tolérance de Sam n'a pas malencontreusement impliqué qu'en retour elle l'ait délaissé, trop obnubilée par son problème. Qui n'en est pas vraiment un, d'ailleurs. Elle n'en avait pas l'impression, jusqu'ici, et elle s'en voudrait si c'était le cas. Mais c'est un grand garçon ; s'il avait besoin d'attention, ou était en manque de connexion, il saurait le lui faire savoir, non ? Ce n'est pas son genre de jouer à ce genre de jeu mesquin de bouder sans rien dire ni laisser paraître.
— Il faut aussi prendre le temps pour soi, ajoute Patrick, qui n'a décidément pas de chance avec l'impact de ses remarques, aujourd'hui.
Iz s'esclaffe à la façon dont il est en fin de compte revenu en arrière à chaque tournant de la conversation, avec la finesse d'un grand méchant loup de dessin animé pour enfants. C'est adorable que même les individus les moins adroits avec les sujets émotionnels se soucient du bien-être des autres, et en l'occurrence le sien.
— Plus facile à dire qu'à faire, comme tu ne vas pas le nier, elle lui renvoie, espiègle, son sourire revenu.
Il n'a pas été un patient facile, lorsqu'il a été question de son rétablissement après la fusillade. Pas au sens où c'était pénible de travailler avec lui, au contraire, mais au sens où, comme beaucoup d'hommes virils, il n'apprécie tout particulièrement pas de se sentir affaibli. Or, impossible de résoudre un problème lorsqu'on n'accepte même pas de le reconnaître. Sa remarque est donc paradoxale, et ça amuse la psycho-psychiatre.
— Meh. Peut-être moins quand on a les gens qu'il faut dans notre coin du ring, il ajouter néanmoins, avec même un clin d'œil.
Il retourne à son travail avant qu'elle ne réponde quoi que ce soit, la laissant pondérer ce qu'il vient de dire, et surtout voulant éviter de se renfoncer dans la mauvaise direction comme il a failli le faire. Ce dernier commentaire, même si elle ne le saura jamais, c'était un écho à ce qu'il a dit à Sam ce matin. Si qui que ce soit connaît les bons mots pour se remettre d'une incohérence mentale, c'est elle, à son avis. Elle, elle le prend à la fois comme un remerciement voilé d'avoir été la bonne personne pour lui quand il en avait besoin, et à la fois comme un rappel qu'elle n'est pas toute seule face à toute adversité qu'elle doive traverser. Quoi qu'il en soit, l'objectif est atteint, et elle reprend sa tournée avec encore un peu plus de baume au cœur que sa pause déjeuner ne lui avait déjà fourni.
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