3x02 - Panacée (11/19) - Géopolotique
Caesar a essentiellement passé sa journée seul, parfois à proximité d'inconnus, mais en dehors de ça sans compagnie véritable. Certes, Jack et lui ont moins d'heures de cours ensemble qu'au lycée, mais une journée entière, ça ne s'était encore jamais produit, durant ces trois premières semaines de l'année scolaire. Il ne sait pas pourquoi il en est marqué. Il était plutôt seul de cette manière, avant le débarquement du tatoué dans sa vie il y a tout juste un an maintenant. Et il a été sans lui durant tout son séjour à Lakeshore. Mais sans doute cette absence est-elle perçue différemment dans les situations où il s'attend à ce qu'il soit là. Comme maintenant, durant cette session de travaux dirigés de Géopolitique, pour laquelle il aurait été beaucoup plus à l'aise avec à ses côtés quelqu'un détenant l'intégralité des bibliothèques du Congrès et d'Alexandrie dans sa tête, entre autres.
— Est-ce que l'un d'entre vous saurait me donner la distinction entre le Participatisme[1] et le Solidaritarisme[2] ? interroge leur professeur à la volée, citant deux des courants les plus connus post-Pandémie, encore largement appliqués aujourd'hui.
Un silence suit d'abord à sa question. Le peu d'élèves présents dans la petite salle évitent de croiser son regard, certains échangeant des œillades entre eux, d'autres soudain fascinés par leur table. En début d'année, surtout en première année, oser parler est une étape à franchir. Malheureusement pour eux, cet historien-là n'a pas encore trouvé de meilleur moyen d'amorcer son enseignement de sa matière que d'en faire débattre. En plus, il n'est pas méchant, il commence avec des concepts simples, récents, qui ne demandent pas une curiosité historique particulière pour être connus.
— La liberté, marmonne Caesar après réflexion.
— Oui ? l'enseignant saute sur cette ombre de réponse.
— Er… La différence, c'est la liberté, il répète un peu plus fort, après s'être éclaircit la gorge, car il ne s'était pas rendu compte d'avoir prononcé ce mot à voix haute.
Normalement, ça aurait dû faire partie de son discours mental. Sans doute sa lente prise de confiance depuis son diagnostic, couplée à son léger agacement à ce qui se passe chez lui et avec les siens, l'ont rendu plus téméraire que d'ordinaire.
— J'ai demandé une distinction, pas une différence, lui soumet son formateur, un sourire espiègle aux lèvres alors qu'il s'assoit sur le bord de son bureau.
Il a cette moustache intemporelle, que très peu de monde peut se permettre d'arborer sans se rendre ridicule, et qu'on se demande à quel moment de sa vie il a décidé de garder.
— C'est un peu gros pour être juste une distinction, non ? Les deux régimes ont des degrés de considérations pour les libertés individuelles pratiquement opposés, se permet d'objecter Caesar, désorienté par ce point de sémantique qui pour lui ne devrait pas avoir lieu d'être.
— Tu pourrais élaborer ? poursuit le maître de conférence, quasi-maïeutique, à ce stade.
— De ce que j'en comprends, le Participatisme repose sur un objectif d'intérêt général à atteindre, et s'il n'y a pas de travail forcé à proprement parler, il est fortement incitatif sur la participation des habitants, au point de leur retirer certains choix. En gros. Il y a une idée de garder tout le monde occupé, et surtout s'occupant de ses affaires. Le Solidaritarisme, en revanche, prend les choses dans l'autre sens. Tant qu'on ne nuit pas activement à qui que ce soit, on reste libre de faire ce qu'on veut de ce qu'on produit. Plus ou moins. Au lieu de refermer les gens sur eux-mêmes, on les pousse plutôt à interagir, propose le grand ado brun avec maladresse et inconfort.
L'adulte de la pièce le toise en hochant la tête, son sourire toujours aux lèvres, avant de le féliciter, à la fois pour son courage d'avoir répondu, mais aussi pour l'intérêt de sa réponse. Il n'y a pas d'absolu quand il s'agit de théories et de principes, mais tant que les faits collent, l'affirmation est correcte.
— Pas mal, il lui accorde, avenant.
Les deux courants sont nés suite à la Grande Pandémie qui a divisé la population l'Humanité par dix. Après une telle vague mortifère, reconstruire des gouvernements, remettre en place une administration, n'a été facile nulle part. Si certaines régions ont été curieusement plus touchées que d'autres, aucune n'a été suffisamment épargnée pour ne pas avoir besoin de repenser sa façon de fonctionner.
Le Participatisme a surgi dans des endroits où la population restait divisée en dépit d'être face à un tel degré d'adversité. En constatant que d'autres situations similaires avaient mené à la guerre civile et à des pertes humaines encore plus nombreuses, certaines communautés ont tout de même réussi à se ressaisir à temps pour trancher que la division allait mener à leur perte à tous, et qu'il fallait que chacun ignore ses différences pour pouvoir avancer. Cela a conduit à des nations incohérentes, fortement individualistes voire sectaires, mais qui ont survécu, grâce à une logistique opaque, anonymisante.
Le Solidaritarisme, en revanche, a pris racine dans des endroits où les divisions pré-existantes avaient pu être éradiquées, ou en tous cas éclipsées, par la catastrophe. Les gens s'y sont mis à s'entraider spontanément, par instinct, sans avoir besoin d'un raisonnement logique explicite. Et là où des incompatibilités ont persisté, des compromis ont pu être trouvés sans imposer les uns aux autres. La forte disponibilité d'espace a été un facteur déterminant dans la propagation de ce régime, dont la logistique est entièrement transparente.
— Quelle est la différence entre le Communisme et le Participatisme, alors, si les deux cherchent à couvrir le bien commun ? demande un garçon un peu plus au fond de la classe, enhardi par son camarade, bien qu'il lui soit encore inconnu.
Même alors qu'il n'est fort heureusement plus appliqué nulle part, le Communisme fait partie de ces faits Historique que l'Humanité a fini par comprendre qu'elle ne devait surtout pas oublier pour ne surtout pas le répéter. Il a longtemps su être dissimulé par ses agents les plus sournois derrière d'autres courants pourtant moins délétères, mais plus aujourd'hui.
— Bah là, si on parle libertés individuelles, on oublie. Le Communisme contraint tout le monde à travailler pareil et genre, au maximum. Il y a même besoin d'un État Policier pour l'imposer. Avec le Participatisme, on reste quand même sur quelque chose de raisonnable, ne serait-ce que parce que tu à le droit de partir, répond une jeune fille.
— C'est pas faux, mais je ne dirais pas que c'est la plus grosse différence, marmonne à nouveau Caesar, incapable de s'en empêcher.
Il se mord la langue et ferme les yeux. Le professeur le remarque et cache son amusement. Au moins, le débat est engagé, et c'est ce qu'il cherchait.
— Ah ouais ? rétorque la jeune fille, piquée.
— Eh bien… Le Communisme était un complot, une manipulation. C'est intrinsèquement malveillant, comme doctrine. Un individu qui se sent supérieur, plus méritant que les autres, parce que ses supposées intentions sont pour le bien commun. Ça a toujours échoué parce que tout le monde voulait toujours plus que ses voisins, tout en prétendant vouloir que tout le monde soit heureux dans l'égalité. Ça promet monts et merveilles tout en retirant à tout le monde la moindre raison de produire quoi que ce soit. C'était vicié dès le départ. Au moins, le Participatisme est honnête par rapport à ce qui se passe : il reconnaît les incompatibilités individuelles, et propose une façon de les contourner.
Pour Caesar, dire que la supposée philosophie Communiste est hypocrite serait en-dessous de la vérité. Il n'avait que 12 ans à la mort de ses grands-parents paternels, mais il se souvient de quelques-uns des grands discours les plus marquants de son grand-père, qui était historien. Ils n'ont pris du sens que bien plus tard, mais ils en ont pris tout de même. Celui-ci était sans doute le plus venimeux de tous. Même une attaque nucléaire ne sera jamais aussi destructive que le Communisme. Ce n'est ni plus ni moins que la mise en place de l'Enfer sur Terre.
— Il a pas tort. Je comprends toujours pas comment ça a pu être défendu si longtemps par autant de monde, valide un troisième garçon dans l'assemblée, acquiesçant du chef.
Leur professeur n'a pas le temps d'intervenir en évoquant l'abus de la naïveté des simples d'esprits par les fameuses élites citées par leur collègue. Il préfère laisser les élèves échanger. On leur a donné les faits dans les classes inférieures, et ce ne sont pas les ouvrages traitant du sujet qui manquent. Il n'a pas besoin de faire d'intervention magistrale à cet instant, ce serait même contre-productif.
— La Démocratie aussi, en même temps. Bien plus longtemps, même. Sur le moment, c'est toujours difficile de voir les défauts d'un système. On perçoit les choses à son échelle, comme un mieux par rapport au statu quo précédent. Et rien n'est jamais parfait, alors en fait, ça en revient toujours à ce qu'on est prêts à tolérer, ajoute Caesar, emporté par son élan.
Il ne peut pas s'empêcher de songer à sa situation familiale actuelle. La loi lui semblait logique et juste, avant qu'il n'apprenne pour l'implication de son père dans la cause de Caroline Miller. Et dans le fond, elle ne lui paraît pas illogique aujourd'hui. Ça part d'une bonne intention. Mais dès qu'il est question d'application, les circonstances rendent souvent tout beaucoup plus complexe qu'il n'y paraissait en théorie. Vouloir la même chose pour tout le monde paraît équitable, jusqu'à ce qu'on se rende compte que quelqu'un est toujours exploité par quelqu'un d'autre pour obtenir cette prétendue utopie, sans rétribution pour ce travail. Demander son avis à la communauté paraît intuitif, jusqu'à ce qu'on soit mis face à la réalité du fait que tout le monde n'a pas la même pertinence sur tous les sujets, et que certains sont prêts à manipuler d'autres pour arriver à leurs fins. L'Oligarchie actuelle, dont les membres sont sélectionnés sans campagne, selon leurs accomplissements factuels, a probablement elle aussi des lacunes.
— Quel est ton nom ? demande soudain l'enseignant.
— Er… Caesar. Mais je ne vais pas être dans votre liste. Je suis là en auditeur libre, répond l'interrogé avec candeur et une pointe d'embarras.
Avec son geste inattendu, il n'a pas eu le temps de boucler un dossier pour intégrer la faculté en bonne et due forme. Il ne pense pas qu'il aurait réussi de toute manière. Ça faisait partie des choses qui ont aggravé son mal-être, même. Lorsqu'il a cherché à connaître les circonstances possibles d'une prochaine soumission, même s'il n'était toujours pas certain de vouloir le faire un jour, la Doyenne avait mis ce compromis sur la table sans qu'il le réclame. Alors, il s'était dit que ce serait toujours mieux que la totale oisiveté. Puisque tout le monde chez lui serait plus qu'occupé, il a pensé que ça pourrait peut-être lui permettre de se chercher sans la pression de résultats académiques. Peut-être trouverait-il un domaine de compétences auquel se consacrer que personne dans l'équipe ne maîtrise déjà mais qui pourrait tout de même leur être utile ?
— Ça ne rend pas tes interventions moins valides. Est-ce que tu pourrais élaborer sur ce les distinctions que tu vois entre les trois courants dont on parle ? il l'incite une fois de plus à poursuivre sa pensée.
— Bah… Elle n'avait pas tort en disant que le Participatisme autorise les gens à contribuer à la hauteur de leur capacité au lieu de se tuer au travail pour le principe. C'est pareil pour le Solidaritarisme, d'ailleurs. Mais pour moi, dans le cas d'un gouvernement, l'intention est plus importante que le résultat. Pas forcément de beaucoup, mais plus importante quand même. Nos deux courants contemporains sont non seulement honnêtes vis-à-vis des inégalités inhérentes à toute population, je trouve que le Solidaritarisme est surtout honnête vis-à-vis de sa vision de la solidarité. C'est d'où il tire son nom. Tout est volontaire, on n'est jamais contraint de partager quoi que ce soit avec quelqu'un avec qui on ne souhaite pas partager, quelles que soient nos raisons. On n'est contraints ni à l'inclusion ni à la ségrégation. Les communautés peuvent se former et se dissoudre librement. On a même le droit à l'intolérance, tant qu'on ne prend pas les armes pour l'appliquer, tant qu'on reste… disons… ben… raisonnable. Et c'est ça que le Participatisme ne permet pas vraiment, il entretient un certain obscurantisme, une sorte d'hostilité sociale, je ne sais pas trop comment le dire, offre Caesar, perdant un peu son propre fil sur la fin.
— Ça permet quand même une cohabitation plus diversifiée. Tu trouves ça normal, toi, qu'il y ait des îles avec uniquement des femmes, et d'autres uniquement des hommes ? Des nations qui s'imposent une dictature ? Des régions où une seule ethnicité est autorisée, d'autres avec une religion unique ? proteste de plus belle la jeune fille.
— Je peux me tromper, parce que j'ai plutôt une connaissance de principe de tout ça, mais il me semble que toutes ces situations sont volontaires, et que la seule violence employée pour les obtenir a été défensive, pas offensive. Les habitants de tous ces endroits sont libres de les quitter. Mais, s'ils choisissent d'y rester, alors ils se plient à l'ordre établi. C'est ça, non ? Et puis, en quoi quelqu'un a plus le droit d'être à côté de toi que tu n'aurais le droit d'être sans lui ? C'est une question de limites, de frontières, et juste de compromis humain, il défend faiblement son point de vue, et tente même de prendre quelqu'un, n'importe qui, à témoin.
— Donc si quelqu'un décide de s'ouvrir les veines, on doit le laisser, parce que c'est son choix ? ajoute l'inconnue avant que qui que ce soit d'autre n'ait pu en placer une, acharnée, et surtout clairement interventionniste.
Caesar s'éclaircit la gorge à cet exemple que sa partenaire de débat ne peut pas savoir le concerner si personnellement. Il se fait violence pour ne pas tirer sur sa manche, et s'humecte les lèvres avant de reprendre, sous les regards avides à la fois de leur enseignant mais aussi et surtout de leurs camarades, investis dans cette joute orale impromptue :
— Effectivement, c'est son choix. Ça ne veut pas dire que tu ne peux pas en discuter avec cette personne, et finir par la convaincre qu'elle ne devrait pas faire ça, mais à la fin de la journée, ça reste sa décision. Il y a des communautés Amish qui refusent l'accès à la médecine moderne. Si quelqu'un ne veut pas te voir, tout ce que tu peux faire, c'est rester à disposition au cas où ça change. Il devrait toujours y avoir des gens pour t'accepter, alors pourquoi gaspiller de l'énergie à faire changer d'avis ceux qui ne sont pas dans ce cas ? il réplique avec un peu plus d'assurance.
— Je suis d'accord ! Pré-pandémie, le monde était dans la grosse panade parce qu'on se focalisait sur la destruction de ce qui n'allait pas au lieu de se focaliser sur le renforcement de ce qui allait ; il a fallu qu'on frôle l'extinction pour que les priorités se remettent dans l'ordre. Et en plus, le néfaste meurt plus vite avec la protection du bénéfique qu'en étant attaqué de front, une autre fille du groupe se permet de rebondir.
Leur professeur se redresse et lève les mains devant lui, pour calmer le jeu qui commence à s'enflammer. Il n'y a absolument aucun mal à discuter, mais il ne voudrait tout de même pas créer une émeute lors de son premier cours avec ce groupe. Ses élèves sont à cet âge où leurs idées sont tranchées, par encore érodées par l'expérience, quelque part un peu idéalistes, même si pas nécessairement fausses. C'est son rôle de leur donner l'opportunité d'en voir les mérites comme les failles, sans pour autant chercher à les faire changer d'avis non plus. C'est délicat, et il faut donc procéder avec précaution.
— D'accooord. Je crois qu'on a réussi à faire ressortir pas mal d'idées, c'est bien. Je vous propose un peu de théorie, maintenant, pour ne pas nous épuiser tout de suite. Qu'est-ce que vous en dites ? il leur offre, gentiment mais sans vraiment leur laisser le choix.
Docilement, tout le monde se renfonce dans sa chaise, stylet en main, prêt à prendre des notes. C'était une introduction un peu brutale au sujet, mais qui aura au moins permis à chacun de se situer par rapport aux autres. Cette matière est supposée apporter un savant mélange de maîtrise des événements historiques passés, et de capacité à soutenir une idée de décision de gestion à venir. Vraiment, Jack aurait été tout à fait à sa place. Sans doute estime-t-il ne pas en avoir besoin ? La partie connaissance est déjà acquise, pour lui, quant à débattre, il trouve rarement son maître. Et dire qu'il est quand même inscrit en cours de Droit…
[1] NdlA : le Participatisme est un courant fictif.
[2] NdlA : le Solidaritarisme est également un courant fictif.
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