3x02 - Panacée (5/19) - Psychologie inversée
Sam arrive au commissariat un peu plus tard que la vague principale de ses collègues. Sa discussion avec Ann Kambpell, à la fin de son jogging, lui a fait changer ses plans de passer prendre Iz. À la place, il est plutôt allé faire un tour du côté de chez des amis gardes forestiers. S'enquérir des dates des prochaines sessions d'initiation de maîtres-chiens, qu'il pourrait potentiellement conseiller, voire d'éventuels recueils de chiots égarés, est toujours une bonne distraction. Difficile de broyer du noir en présence d'un bébé chien.
Puisqu'elle ne l'attendait pas, la profileuse n'a pas été déçue de ne pas l'avoir eu pour escorte au matin, et elle l'accueille donc avec le sourire lorsqu'elle le croise enfin pour la première fois de la journée, sur leur lieu de travail. Le couple n'a cependant pas le temps de s'étendre en effusions, en plus de ne pas en être coutumiers, car la jeune femme ne tarde pas à déjà devoir filer à sa tâche suivante sur la liste qu'elle a établie pour rester occupée. Elle est même suffisamment plongée dans ce qu'elle fait pour ne pas noter le léger malaise de son homme. Il le cache fort bien, mais Sing Sing un peu moins. Le Rottweiler est sans doute le marqueur le plus flagrant de son inconfort, à la façon dont il surveille son maître un peu plus fréquemment qu'il n'en a l'habitude.
Alors que Sam et son animal se dirigent d'un pas presque traînant vers le bureau isolé qui leur a été attribué, celui qu'ils occupaient auparavant ayant été cédé définitivement à Fred, Randers les intercepte de la voix :
— Qu'est-ce que t'as ? il interpelle son ancien partenaire au passage, profitant de l'absence de sa coéquipière officielle, qui n'aurait pas manqué de mal le prendre.
Insley est paradoxale vis-à-vis de son appariement : elle ne s'entend pas exactement avec Patrick, pas plus qu'avec qui que ce soit, même si toujours mieux qu'avec Sam, mais par ailleurs, elle en est tout de même assez possessive et ne semble pas trop apprécier lorsque les deux hommes se comportent comme les deux amis de longue date qu'ils sont pourtant. Elle n'a rien dit explicitement, mais ils n'ont pas manqué de remarquer ni l'un ni l'autre, alors ils évitent les apartés en sa présence, et l'incluent dans leurs conversations dès que c'est possible.
— Huh ? l'oncle éructe en relevant la tête.
— On croirait que t'as merdé avec Iz. Sauf qu'elle t'adresse encore la parole, donc… observe Patrick.
Il est seulement capable de repérer le problème, pas de pousser son analyse plus loin, pas même avec son meilleur ami. Sam est un très bon menteur. Il l'a toujours été. Et c'est un talent qui lui est souvent d'une grande aide dans ses enquêtes. D'un point de vue personnel, en revanche, ça n'est pas très pratique pour ses proches.
— C'est tout comme, grommelle le maître-chien en s'asseyant, sans même prendre la peine de retirer sa veste.
— De quoi tu parles ? s'enquiert Pat, penché en arrière sur sa chaise.
— Elle a des notes sur O'Michaels, il lui apprend dans un soupir.
Puisque personne n'est aux alentours pour les entendre, il peut se permettre de lui répondre. Il ne sait pas si ça va l'aider de partager les informations qu'il a reçues un peu plus tôt dans la journée, mais ça ne devrait rien lui coûter.
— Jusqu'ici, rien d'étonnant, commente l'autre, puisqu'il ne voit pas le souci.
Iz a, après tout, été à l'origine de l'ouverture de l'enquête sur le tueur en série. C'est elle qui, la première, a établi explicitement le lien entre tous ses crimes, et au-delà, même, en a discerné une partie des raisons. Il est fréquemment arrivé à Randers de se consoler de sa mauvaise rencontre avec le psychopathe blond en se disant qu'il aurait très bien pu jeter son dévolu sur la jolie brune. À choisir, il préfère mille fois qu'il s'en soit pris à lui qu'à elle.
— Des notes sur tout ce qu'elle pense qu'elle aurait dû voir de son vivant, pour anticiper ce qui s'est passé, précise Sam.
Il n'est pas très de fier de le savoir, mais ce n'est pas comme s'il avait fouillé dans ses affaires pendant qu'elle était sous la douche. Il n'a pas cherché à obtenir ces informations ; elles lui ont été fournies à l'insu de sa volonté.
— Ah ouais. Quand même, lâche Randers, cette fois un peu plus atteint par les implications.
Il ne va pas nier avoir été soulagé que tout le monde semble accepter le suicide du tueur en série. Même s'il souhaiterait une punition plus sévère pour Kayle, ils n'ont pas besoin que qui que ce soit s'intéresse de plus près à son cas. L'arrêter et l'envoyer en prison avait déjà été un risque d'exposition majeur, ils ont eu beaucoup de chance que sa mise en scène ait tenu la route. Si Iz commence à avoir des doutes, ce n'est pas une bonne nouvelle. Ni pour elle, ni pour eux.
— Je déteste lui cacher des choses, grogne Sam entre ses dents.
— Tu détesterais encore plus la mettre au courant, lui propose son ex-équipier, sans le savoir exactement comme l'a fait son frère il y a 2 semaines.
Même en mettant de côté la réaction radicale des Homiens si leur secret était divulgué sans leur accord, lui apprendre ce qui est réellement arrivé à Mae, et ce qui est en train de se passer du côté de la benjamine Miller et le meilleur ami de Markus, la mettrait dans une position particulièrement délicate. Elle n'est pas juste une adolescente, qui pourrait se cacher derrière son âge si tout venait à être découvert ; elle est non seulement médecin, mais assermentée aux forces de l'ordre. Sam et Patrick ont fait leur choix, et il est fort probable qu'elle ferait le même, mais il n'empêche que le risque encouru en conséquence est particulièrement élevé, alors bien sûr, qu'ils veulent en préserver le plus de monde possible.
— C'est la seule chose qui m'arrête, confirme une fois de plus l'oncle, sur le même ton que précédemment.
Sur cette déclaration résignée, l'échange s'interrompt, et le maître-chien commence à fouiller parmi ses dossiers, cherchant s'il n'aurait rien oublié de publier ou laissé de côté pour être fait plus tard. Autre avantage d'un partenaire humain : il peut aider dans ces tâches-là. Sing est couché à ses pieds et attend sagement leur prochaine affectation. Pour tous ses talents, il ne sait pas lire, et même si c'était le cas, il ne pourrait pas écrire. Ou alors des phrases rudimentaires, avec un clavier particulier ? Il s'égare…
— Ça va lui passer. Elle va digérer, reprend Randers au bout d'un moment.
Il ne s'est pas remis au travail de suite. Il est resté penché sur son siège, songeur.
— J'apprécie le sentiment, mais comment tu pourrais le savoir ? rétorque doucement Sam, lui accordant à nouveau son attention.
C'est la deuxième personne aujourd'hui à présumer du comportement à venir de sa compagne, et instinctivement, ça le dérange. Il l'accepte un peu plus de la part de Randers, cependant, puisqu'il la connaît un peu mieux. Il l'a déjà rencontrée, pour commencer…
— Parce que c'est elle qui a tout fait pour que ça me passe, quand j'étais dans la même situation, déclare Patrick.
Bien que son conseil d'un peu plus tôt lui soit venu en toute spontanéité, et qu'il ne compte pas revenir dessus, suggérer de dissimuler la vérité à quelqu'un pour son propre bien l'a tout de même mis mal à l'aise. La meilleure de deux mauvaises alternatives reste une mauvaise alternative. Ne pas avoir d'autre choix ne signifie pas qu'on fait le bon choix. Il a beau comprendre les raisons derrière les décisions qui ont été prises de le garder dans le noir sur certaines choses initialement – et pour preuve, il a recourt aux mêmes justifications aujourd'hui –, il reste contrarié d'en avoir été la victime à un moment donné. Et ce sentiment est notamment dû à l'état dans lequel il était lorsqu'il luttait pour accepter une réalité qui n'en était pas une. C'était mieux que d'avoir été mis à mort, certes, mais ce n'était pas l'extase non plus.
— Quand ça ? demande Sam, tout à coup un peu perdu.
— Après la fusillade. Les faits ne collaient pas avec ma propre perception, et ça m'a fichu par mal de travers, si tu te souviens bien, précise l'autre.
À l'époque, Sam était du côté de ceux qui n'avaient aucune raison de douter de la version officielle de l'histoire. Comme il n'a appris ce qui s'était réellement passé que plus tard, il n'a pas repensé au fait que l'inconfort de son partenaire était en fin de compte légitime. Et la raison pour laquelle il l'était les a suffisamment monopolisés l'un et l'autre pour qu'ils ne reviennent pas sur le sujet ensuite.
— Et c'est toi qui avais raison… complète l'oncle, distinguant enfin le parallèle avec la situation d'Iz aujourd'hui.
Dans un cas comme dans l'autre, il s'agit d'aller à l'encontre de ses intuitions pour accepter un mensonge qu'on prend faussement pour acquis, de se pousser à rejeter la pourtant bonne version des faits.
— Yep, confirme simplement Patrick.
— Sauf que… la seule raison pour laquelle tu as digéré, c'est justement parce que tout t'a été déballé, objecte alors l'oncle avec une grimace de déception.
Une fois qu'il a eu une explication à ses souvenirs que tout le monde lui soutenait être fabriqués, tout est rentré dans l'ordre pour Randers. Il a mieux dormi, s'est remis à tirer droit, et a même été de meilleure humeur. Ce qui était préférable, vu la fureur sourde provoquée juste après par la nécessité du retour de son agresseur. S'il n'avait pas été occupé à autre chose, il aurait pu reprendre le boulot de suite. Ça a d'ailleurs été particulièrement aisé pour lui le moment venu.
L'ennui, c'est que cette solution n'est pas applicable à Iz. Sans que les Homiens estiment d'eux-mêmes qu'elle a besoin d'être au courant de leur existence, ce qui est réellement arrivé à Kayle O'Michaels ne peut surtout pas lui être révélé. Et comme ça, au débotté, aucune espèce de broderie permettrait de tisser une histoire crédible, qui collerait à la fois aux faits et aux doutes de la jeune femme, sans mentionner leurs origines. Sans compter que, comme l'a déjà sagement souligné Alek, ce ne serait que retarder l'échéance, et aggraver la sentence finale.
— D'accord, mais en attendant, c'est elle qui avait les arguments pour gérer si ça avait pas été le cas. Je sais pas si c'est aussi facile de les appliquer à soi-même que de les donner aux autres, sans doute que non, mais elle les a. J'étais pas convaincu au début, mais c'est la seule qui m'a fait me faire sentir au moins un peu mieux. Sans vouloir te vexer… insiste le plus jeune des deux inspecteurs sur la pertinence de son raisonnement.
Il peut admettre que sa comparaison est aussi décourageante qu'encourageante, puisque la solution qui s'est appliquée pour lui est justement celle qui leur est fermée dans le cas d'Iz. Mais il pense quand même que sa logique tient la route. Même s'il n'avait pas fini par découvrir la vérité, la psycho-psychiatre aurait été sa meilleure chance de retrouver une semblant d'équilibre. Elle avait même déjà beaucoup accompli dans ce sens, avant que tout ne se résolve autrement.
— J'espère que t'as raison, se contente de souhaiter Sam en réponse, puisqu'il voit Fred arriver dans les escaliers.
Pat se redresse dans sa chaise et retourne à ce qu'il était en train de faire avant l'arrivée du maître-chien. Ce dernier se remet aussi à ses dossiers. La presque encore bleue les toise tous les deux d'un œil suspicieux mais s'abstient de tout commentaire. Elle essaye de garder à l'esprit qu'ils sont amis, après avoir été partenaires pendant si longtemps. Et puis, deux inspecteurs qui ne sont pas dans la même équipe ont bien le droit d'échanger. En l'occurrence ,elle doute qu'ils aient eu quoi que ce soit à discuter en termes d'affaires en cours, mais tout ne doit peut-être pas rester purement professionnel tout le temps. Juste parce qu'elle n'a très peu de voire aucune vie personnelle ne signifie pas qu'il doit en être de même pour les autres. En tous cas, c'est ce qu'essaye de lui faire comprendre son psy. Elle s'assoit donc à son bureau sans rien dire et rejoint son partenaire dans son travail.
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